Une descente dans le Maelstrom

Au sortir des 1 179 pages (la notice de présentation dit 1 238, mais la pagination 1179, soit 59 de moins, mystère !) de ce texte épuisant, monstrueux, passionné et passionnant, le lecteur, qui n’en a pas sauté une ligne malgré (parfois) la tentation, s’interroge sur la nature exacte de cet objet violent non identifiable.

Péter Nádas | Ce qui luit dans les ténèbres. Souvenirs de la vie d’un narrateur. Trad. du hongrois par Sophie Aude. Noir sur Blanc, 1 179 p., 33 €

S’agit-il effectivement du recueil des souvenirs d’un illustre écrivain qui, à soixante-quinze ans (le livre a été publié en 2017 à Budapest), tente de rameuter les débris d’une mémoire qui s’effiloche, en se concentrant sur une période, celle de son enfance et de son adolescence, terriblement marquée par le hasard qui l’a fait naître une mauvaise année (1942) d’un conflit qui a vu la Hongrie s’allier honteusement à Hitler, être délivrée par les Russes puis colonisée par eux avant de rater, en 1956, sa révolution antitotalitaire ?

Dans ce contexte de malheurs qui s’enchaînent, est-ce un effort désespéré pour comprendre enfin les racines d’une tragédie personnelle encore aggravée par l’appartenance à la forte minorité juive et par l’activisme politique de parents communistes purs et durs, en lutte clandestine contre le nazisme avant que leur confiance de militants ne soit bousculée par la connaissance intime de la dictature stalinienne, de ses méthodes fondées, comme le national-socialisme, sur le mensonge, la torture et le meurtre ?

Ce livre, qui est tout entier recherche éperdue d’une lucidité impossible face aux motivations des membres les plus aimés d’une famille chérie (impossible d’emblée parce que l’inquiétude morale et même politique qui semble apparaître dès les cinq ans d’un bambin hyper doué se confronte aussitôt à des problèmes de vocabulaire, ceux inhérents à la langue de bois constituée tant sous le manteau de l’activité clandestine qu’à la faible lumière des administrations légales auxquelles père et mère appartiennent ; impossible durant une adolescence interrompue, à quatorze ans, par la reprise du pouvoir russe sur le pays en 1956), ce livre puissamment funèbre se veut-il une analyse quasi historique de deux patries qui se ressemblent, la supplétive des forces de l’Axe, la satellite de Moscou qui lui succède ?

Péter Nádas, Ce qui luit dans les ténèbres, Souvenirs de la vie d’un narrateur
Les ruines calcinées du château de Buda surplombant le pont des Chaînes détruit (1945) © CC BY-SA 3.0/Kurutz Márton/WikiCommons

Péter Nádas a-t-il écrit ici « Mes apprentissages malgré tout » ? Malgré des conditions brutalement contraires imposées par le sort à un enfant de très bonne famille riche, appartenant en partie à l’aristocratie des gros propriétaires terriens à demi ruinés par la guerre puis presque réduite à la misère matérielle par les expropriations staliniennes, mais toujours privilégiée de la culture et du savoir. Malgré la mort à quarante-six ans de la mère bien-aimée, une femme de tête et de cœur admirablement douée pour l’action, l’organisation sociale et même le bonheur. Malgré le suicide inexpliqué, peu d’années plus tard, du père un temps soupçonné de malversation par le régime communiste dont il était un rouage assez haut placé, mais surtout bouleversé par la disparition d’une épouse à qui il était lié par une très intense histoire d’amour.

Ce ne sont là que quelques-unes des pistes que le lecteur est tenté se suivre tour à tour. Car il y en a beaucoup d’autres, et des dizaines de personnages comme, dans un premier mouvement de l’œuvre-monument, un petit garçon têtu, obsédé par le désir de comprendre les siens et de pénétrer les arcanes d’un univers si instable qu’il commence par la destruction du paysage urbain (les 102 jours de siège – octobre 1944-février 1945 – qui permirent aux troupes russes d’expulser les allemands de Budapest ravagée), qui recueille auprès de son hyper rationaliste de père des renseignements effroyablement détaillés sur les moindres réalités scientifiquement accessibles, mais rien sur les secrètes angoisses qui orienteront sa propre destinée d’artiste.

Un second mouvement, d’égale longueur, met en scène le même enfant, devenu un vieillard mais toujours aussi peu sûr de ce qu’est sa propre vérité et celle des autres, qui enquête, notamment en France, sur des proches naguère détenus dans les camps de Vichy, et revient à nouveau, inlassablement, fouiller dans divers épisodes de son enfance chahutée et globalement sinistre.

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Est-il possible de faire un choix entre ces diverses hypothèses concernant la nature principale d’un ouvrage rempli de bruit et de fureur, d’humour grinçant et de portraits souvent féroces ? Je ne crois pas. Même un critique aussi savant que Nicolas Weill a choisi, dans Le Monde des livres, de traiter du texte sous la forme d’analyses ciblant un petit nombre de sujets qui l’ont frappé plus particulièrement. Il faudrait plusieurs exégèses sérieuses et documentées pour ne serait-ce qu’inventorier les soubassements de la réminiscence factuelle (Histoire, politique, économie) et psychologique, sinon psychanalytique, qu’explore Nádas en prenant pour sujet d’étude sa propre vie (car son ambition est avant tout de répondre à la question fondamentale de tout grand écrivain : qui suis-je ?).

Alors, essayons simplement de dire ce qui fait, à nos yeux, de ce texte un grand texte. D’abord, c’est un récit d’une rare vigueur sur le milieu juif auquel appartient la famille du narrateur. Vigueur plutôt qu’examen sans passion, ici le ton n’est pas celui de la recherche prétendument objective, qui d’ailleurs ne l’est jamais. L’enfant observateur et fondamentalement curieux, un peu voyeur, se mue en véritable romancier quand il entend décrire les rapports, au sein de la famille proche, entre le couple des parents, des citadins avides de connaissances étayées par des preuves, avant tout lecteurs, en plusieurs langues, de textes modernes, et surtout communistes par conviction profonde, c’est-à-dire persuadés que l’on peut atteindre à la vérité par la rigueur scientifique et par conséquent, en dépit de quelques scories issues de la tradition, absolument athées et pas du tout métaphysiciens, bien dans la ligne, en cela, du grand-père maternel, et de la femme de celui-ci.

Mais l’histoire du grand-père est complexe. Il a épousé une jeune fille de la campagne d’origine modeste (« mésalliance » excusable par la rare beauté de la fiancée). La grand-mère, qui adore son petit-fils et soutient la maisonnée par ses dons exceptionnels de cuisinière, détonne donc au sein de cette famille « évoluée ». Elle parle une langue « bizarre » émaillée d’expressions qui viennent tout droit du shtetl de Galicie, yiddishophone, auquel elle appartient par la culture malgré sa « promotion » dans l’univers bourgeois où elle vit désormais. D’où toute une série de scènes mi-hilarantes mi-gênantes où se lit une satire éblouissante de la fracturation culturelle entre deux judéités. Et l’importance révélatrice pour le narrateur de ce thème qui figure plusieurs fois, de loin en loin, dans le récit d’enfance, et se retrouve inchangé au second mouvement, également fragmenté, dans les souvenirs du vieillard.

Péter Nádas, Almanach
Peter Nadas © Gaspar Stekovics

Or ces récurrences thématiques sont une des clés constitutives de l’écriture du livre, elle-même source première de l’admiration du lecteur pour l’artiste Nádas. Tellement systématique, cette clé, qu’elle m’oblige à mettre ce livre sous le signe poétique d’Edgar Poe, à qui il s’impose d’emprunter pour finir ce titre : « Une descente dans le Maelstrom », l’un des contes saisissants de Tales, publié en 1841.

Le texte de Poe est étrange. La description du gigantesque vortex sur les flancs verticaux duquel s’accroche la nef en perdition transforme les flots superposés de la vrille liquide descendant vers l’abîme en un escalator mouvant dont l’angoisse des passagers involontaires parcourt les strates, vers le bas, vers le haut, comme si une manière de yo-yo monstrueux permettait d’en découvrir peu à peu les spires, les mêmes thèmes et les mêmes affects se présentant à nouveau de paragraphe en paragraphe, jusqu’à ce que l’émersion finale restitue au voyage la platitude apparemment sereine d’une mer immobile qui n’a rien appris aux voyageurs du mystère existentiel de la vie et de la mort.

Ainsi fonctionne dans un grandiose mélange des plans, des années, des anecdotes, l’ascenseur/descenseur du prodigieux tohu-bohu savamment désorganisé mais néanmoins artistiquement structuré de ce livre magistral. Pour échouer en butant par force (celle du désespoir de ne pas comprendre l’absurdité de tout passage ici-bas) sur le constat définitif de l’être comme non-sens. La politique apprend sans conteste la vérité négative sur l’homme social, telle que Michaux, génial et lapidaire, l’avait formulée après l’horreur des camps, dans Tranches de savoir en 1950 : « Qui chante en groupe mettra quand on le lui demandera son frère en prison. »

Comment croire, après cela, ou à un Dieu, ou à la bonté des hommes ? Nádas résume sa position de penseur après plus de mille pages de tentative inaboutie : « Le passé ayant disparu en même temps que l’utopie, privés de futur, nous vivons désormais sous le règne absolu du présent ». Il nous parle de notre actualité la plus brûlante, celle de 2025. Ainsi font les grands créateurs en vers et en prose. Ce n’est pas gai.