Le divin avant les dieux

Trois quarts de siècle après le refus de Gallimard malgré l’insistance de René Char et d’Albert Camus, Corti réédite la traduction par Jacques Ancet (2006) de L’homme et le divin de María Zambrano (1904-1991). Ce retard est sans doute un signe de la distance qui éloigne la pensée espagnole de la nôtre. C’est aussi que nous croyons infranchissable la frontière entre philosophie et poésie, plutôt que de la voir comme un lieu de rencontre.

María Zambrano | L’homme et le divin. Trad. de l’espagnol par Jacques Ancet. Corti, 414 p., 24 €

Voici un livre comme on n’en lit guère en France ces temps-ci. Une explication en est qu’il y a « fort peu de temps que l’homme raconte son histoire, étudie son présent et envisage son futur sans tenir compte des dieux, de Dieu, de quelque forme de manifestation du divin que ce soit. Cette attitude est devenue si habituelle que, même pour comprendre les temps où il y avait des dieux, nous devons nous faire une certaine violence » dont un des effets est la difficulté d’aborder un tel livre. On peut se sentir exclu par l’emploi abondant de mots marqués par une religiosité d’inspiration catholique. Autre cause de difficulté : son écriture ne se revendique pas clairement comme conceptuelle sans pour autant qu’on puisse l’enfermer dans le registre de la poésie.

D’un de ses livres à un autre, María Zambrano est tantôt présentée comme une poétesse, tantôt comme une philosophe, ce qui n’est guère surprenant quand on est édité chez Corti, même si sa manière propre la rapproche moins de Bachelard que du Nietzsche hellène inscrit dans la tradition fondée par ceux que nous disons « présocratiques » au lieu de les reconnaître comme fondateurs de bien plus que la seule tradition post-socratique : la saisie occidentale du divin. S’il revient à la philosophie de poser les questions, « c’est la poésie qui trouve ».

C’est ainsi que, dans l’étape présocratique de la philosophie grecque, va se produire « l’heureux événement des noces entre philosophie et poésie ». Ces noces heureuses ne facilitent pas la tâche du lecteur qui peine à avancer sur ce terrain présenté comme glissant. Une phrase comme « le poète avait pris l’avantage en donnant forme au fond sacré par les images et les récits des dieux » n’est pas syntaxiquement complexe et aucun de ses mots n’est obscur. On devine plus ou moins confusément ce que peut être ce « fond sacré » comme ce que sont « les images et les récits des dieux ». Mais on pressent aussi que comprendre précisément ce dont il peut s’agir n’est rien d’autre que l’objet de ce livre dans son ensemble.    

« Grande Bible historiale complétée », Guyart Des Moulins (1415-1420) © Gallica/BnF

Sans vraiment tourner le dos à une démarche classiquement philosophique fondée sur des argumentations conceptuelles, Zambrano s’efforce de révéler du sens là où l’on s’arrête à une reformulation qui paraît plus rigoureuse que celles de ce que l’on a classé comme mythologie. Si l’on évoque la Cosmogonie d’Hésiode, on retient que Cronos est une divinité d’une génération ancienne, qui dévorait ses enfants jusqu’au coup de force de Zeus qui prit le pouvoir contre ces Titans. Comme les Grecs étaient sensibles à la proximité sonore entre Cronos et Chronos, on est fondé à entendre dans cette histoire une réflexion sur le Temps dévorateur de tout ce qui vit. D’une certaine manière, on l’a toujours su et ce n’est pas une révélation. Aphrodite n’est pas une personnalité associée à l’amour, elle est l’amour comme Apollon est le soleil.

Mais on croit être plus proche de ce que les Grecs pouvaient penser quand on tente d’attribuer à chaque divinité une personnalité propre, en négligeant les légendes directement associées à sa nature divine. Inspirée de la loi comtienne des trois états, notre évidence est devenue que les dieux et déesses sont premiers, aussi multiples que les entités dont ils seraient les porte-parole sinon les incarnations, comme si les diverses sociétés humaines s’étaient peu à peu éloignées de conceptions originaires qui auraient multiplié les divinités diverses avant que ne s’élabore une première théologie monothéiste. Zambrano renverse cette perspective et s’efforce de montrer que la situation première est celle d’un angoissant trop-plein qui a besoin de se trouver formulé : le divin.

Non pas de multiples dieux, ni même d’un dieu unique, mais du temps qui détruit tout, ce temps originaire dans lequel les plus anciens penseurs de la Grèce virent la première puissance cosmique. Tout autre donc que le devenir de chaque chose. Il n’y eut pas d’abord la diversité de divinités particulières mais la puissance destructrice de Cronos/Chronos, bien avant que Zeus et les Olympiens ne prennent le pouvoir et castrent le grand dévorateur. L’intuition première de Zambrano, c’est d’insister sur le fait que le Cronos de la Théogonie ne se distingue en rien de Chronos, c’est-à-dire du Temps. Vient ensuite la généalogie des dieux particuliers. La première puissance cosmique qu’est le temps originaire est tout autre chose que le devenir propre de telle ou telle réalité particulière, fût-elle celle d’une des innombrables divinités du panthéon apparues plus ou moins tardivement.

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Pourquoi parler à ce propos du « divin » ? Parce qu’il s’agit de ce qui est irréductible à l’humain, « configuré de diverses manières selon les formes que ce divin a pu prendre, selon les aspirations et les désirs de l’homme ». La première manifestation du divin est donc d’être implacable. Notre difficulté à le reconnaître vient de ce que « nous ignorons des phénomènes significatifs, en les réduisant à un nom […] et en cherchant tout au plus leur explication dans les causes que notre pensée actuelle considère comme les seules réelles ».

Un des chapitres les plus éclairants de ce livre est celui que Zambrano consacre au thème de la « mort de Dieu ». Elle montre opportunément que ce thème ne relève nullement de l’athéisme d’indifférence d’un M. Homais : la mort de Dieu est la tragédie du calvaire. On est dans le registre du sacré et l’on peut aller jusqu’à dire que l’athéisme d’un Héraclite, d’un Lucrèce, d’un Nietzsche, « résulte de l’acte sacré entre tous qui est celui de détruire Dieu ». C’est que l’acte destructeur du divin est la réponse où l’on résout en les tranchant les conflits des tragédies, c’est-à-dire de la nécessité. Dans le problème de l’être, l’enjeu est de « vaincre par la vision l’obscure résistance du sacré », d’y dégager la pure essence qui fait être chaque chose ; découvrir finalement l’être qui donne l’être.

« Avant la lutte avec l’autre homme et au-delà de cette lutte, apparaît la lutte avec ce quelque chose que plus tard, après un long et pénible travail, on appellera les dieux. » Il y eut le sacré, auquel les hommes ont attribué la place divine, puis les dieux. L’acte par excellence de la philosophie fut cette transformation du sacré en divin – en la pure unité du divin.