« Aún aprendo » : l’historien et le partage de l’intelligible

Carlo Ginzburg, historien majeur, figure fondatrice de la microhistoire, est mort le mercredi 17 juin à l’âge de 87 ans. C’est un intellectuel européen majeur qui disparaît et qui aura bouleversé nos manières de penser. Après avoir rassemblé ses archives sur son travail ou en reprenant des textes qu’il nous avait donnés, En attendant Nadeau publie un texte de Martin Rueff qui y revient avec une lucidité émue. Proche et grand connaisseur de son œuvre, il nous confie la version longue de celui prononcé lors des funérailles de Carlo Ginzburg dans la cour intérieure de l’Archiginnasio de Bologne.


Ginzburg, spécialiste d’histoire religieuse, de sorcellerie et de sabbat ; Ginzburg, historien créatif de la culture populaire ; Ginzburg, spécialiste aussi d’histoire intellectuelle ; Ginzburg, portraitiste de figures inoubliables (qui oubliera Menocchio le meunier du Fromage et les vers, « mort brûlé par ordre du Saint-Office après une vie menée dans la plus complète obscurité », Chiara Signorini et les benandanti du Frioul Paolo Gasparutto, Battista Moduco chevauchant des chats et des lièvres pour partir combattre les diables sur une clairière de nuit avec leurs tiges de fenouil et de sorgho ?) ; mais aussi Ginzburg historiographe et créateur de concepts et de modèles déterminants pour la réflexion contemporaine (la microhistoire, certes, mais aussi le paradigme indiciaire, le point de vue, l’étrangement, la distance, le rapport du christianisme au monde juif comme modèle de la vérification historique) ; Ginzburg l’inventeur d’un rapport inédit entre morphologie et histoire (cherchant à concilier Marc Bloch et Lévi-Strauss) obsédé par les modalités d’administration de la preuve (il lutta contre toutes les formes de négationnisme) ; Ginzburg, l’historien de l’art et de la littérature, mais aussi le philologue et même l’ethno-philologue ; Ginzburg, l’historien du singulier mais plus qu’aucun autre historien global et peut-être globalisé ; Ginzburg, l’historien engagé dans les luttes du présent ; Ginzburg se présentant comme un « historien de gauche » et Ginzburg encore aimant à rappeler la formule de Primo Levi « je suis juif et italien aussi, ou italien et juif aussi, je suis chimiste et rationnel » – autant de figures que les spécialistes de la vie intellectuelle italienne et européenne se complairont peut-être à distinguer en Carlo Ginzburg.

Ils passeront son œuvre au crible, à la recherche de césures et de patrons, ils mobiliseront le double héritage de Leone Ginzburg (1909-1944), figure héroïque de l’antifascisme, et de Natalia Ginzburg, née Levi (1916-1991), l’une des plus grandes romancières européennes du XXe siècle, amie de Pavese et de Calvino ; ils procèderont à la généalogie et au tri des lignées (où figurent des historiens de la stature de Bloch, le compagnon d’une vie, de Delio Cantimori, d’Arsenio Frugoni, d’Arnaldo Momigliano, de Simona Cerutti et de Giovanni Levi, de Perry Anderson, mais aussi de philologues comme Gianfranco Contini, de Leo Spitzer et, plus près de nous, le critique et comparatiste Franco Moretti, des historiens de l’art, Warburg, Panofsky, Gombrich ou Baxandall, des écrivains toujours relus comme Pascal, Flaubert, Proust, Calvino ou Garboli – Dante in primis). Procédant par secteurs et jugeant, comme l’époque, le sérieux à l’aune de la spécialisation, ils s’exposeront, puisqu’ils fragmentent, à manquer ce qui fait précisément l’unité et la vigueur d’une pensée et doit répondre à ce qu’une pareille œuvre comporte de permanent, d’essentiel et de fécond.

Or, il n’est pas exclu que ce centre vif puisse être recherché dans un mot français qui ne connaît pas d’équivalent en italien : le verbe « partager » qui signifie tout uniment diviser, séparer (partager une tarte, des biens, un pays ; en italien, dividere) et mettre en commun (partager une opinion, une décision ; en italien, condividere). On sait que l’expression française « partage des voix » renvoie à la situation de ballotage électoral. Jean-Luc Nancy en a fait le titre d’un profond essai de philosophie consacré aux conditions de l’herméneutique (1982). Il n’est pas absurde de penser que Carlo Ginzburg ait fait du partage une des opérations centrales de son historiographie.

Des Batailles nocturnes (Benandanti, 1966, traduction 1980) au Sabbat des sorcières (Storia notturna, 1989, traduction française 1992), Ginzburg a essayé de faire entendre la voix de la culture populaire à travers la voix des inquisiteurs. Ces derniers départageaient les voix pour condamner les hérétiques ; les paysans ne partageaient pas de vocabulaire commun avec leurs juges ; or, dans les voix des inquisiteurs faisant parler les paysans, on pouvait faire entendre les voix de ces derniers, les détecter, les repérer.

Hommage Ginzburg
« Sabbat de sorcières ». Chronique de Johann Jakob Wick (XVIᵉ s.) © CC0/WikiCommons

Il fallait de l’attention, une disponibilité particulière, un athlétisme nouveau (endurance et souplesse) pour que la philologie puisse se mettre à l’écoute des archives et qu’elle sache enfin lire entre les lignes (d’où l’intérêt de Ginzburg pour Leo Strauss). Et quand Ginzburg s’est fait historien de l’art, ce fut, s’inscrivant dans la querelle des attributions, pour reconnaître un style, une personnalité, une voix.

L’inventeur du paradigme indiciaire est un chasseur de voix. Convaincu que l’historien ne peut faire autrement que partir des questions du présent, il craignait plus que tout que ces questions pussent obscurcir les questions du passé. C’est pourquoi il se passionna aussi pour la distinction du linguiste Edmund Pike entre emic et etic. Il y trouva un instrument qui lui permettait d’éviter de recouvrir la voix des acteurs (la dimension emic) par la voix de celle ou de celui qui l’étudie (la dimension etic). Le lecteur infatigable, inventeur de généalogies imprévues, aura passé sa vie à tendre l’oreille pour départager les voix, et à se pencher sur les images pour distinguer la ligne d’Apelle de celle de Protogène.

D’une part, il faut le rappeler, cette capacité à diviser et à mettre en commun les voix correspond à une thèse politique bien précise : le partage des voix présuppose leur égalité. Ginzburg a fait de l’égalité des intelligences la condition d’une émancipation politique et existentielle où toutes les vies se valent. Il lui est arrivé d’attribuer cette conviction à l’héritage de sa mère. La lectrice et le lecteur français auront à cœur de rapprocher l’œuvre de l’historien de celle de Jacques Rancière, le philosophe. Ginzburg ou le partage de l’intelligible.

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

D’autre part, l’attention accordée aux mécanismes historiques du partage des voix permet d’inscrire Ginzburg dans une tradition de penseurs marxistes et post-marxistes qui n’auront eu de cesse de compliquer les aventures de la dialectique qui furent, un temps, celles de la liberté. Dialecticien celui qui décrète (ou devrait décréter) : il y a x et y (il y a amour et amitié, mais aussi peuple et nation, liberté et indépendance), mais aussi il y a x et x (il y a amour et amour, mais aussi peuple et peuple, liberté et liberté, division et division), et x et y se rejoignent là où tu ne l’attends pas. Le dialecticien ne coupe pas seulement les cheveux en quatre. Il sait reprendre les mèches et les brins, tresser et replier pour renouer. Le voici à la table de la division et de la conjonction, celle des séparailles et des retrouvailles. Il ne s’agit pas seulement de départager les prétendants. On se souvient de la manière dont Deleuze considérait ce motif platonicien : pour lui, « le motif de la Théorie des Idées », c’est de « sélectionner, trier, faire la différence », et la division qui « ramasse toute la puissance de la dialectique » permet de sélectionner les lignées, c’est-à-dire de faire le partage entre prétendants légitimes et illégitimes ». Or, de Platon à Hegel et aux hégéliens modernes, du sophiste à la Dialectique négative d’Adorno, la philosophie en tant que discipline dialectique coupe, recoupe, entrelace et relace.

Carlo Ginzburg s’inscrit dans cette histoire par son obsession du partage et de l’acte qui consiste à départager. Le paradigme indiciaire est une des voies qui permettent de court-circuiter la dialectique. On n’oubliera pas que « Traces. Racines d’un paradigme indiciaire », cet essai des plus fameux, fut publié la première fois dans un volume consacré à la crise de la raison (Crisi della ragione, Aldo Gargani éd., 1979). De la même manière, l’herméneutique de Ginzburg s’emploie à départager la lettre et l’esprit du sens (voir Le fil et les traces, 2006, traduction 2010 ; La lettre tue, 2021, traduction 2024).

Mais il en va de même peut-être aussi de ce que l’on pourrait appeler la pratique historique de la courte échelle, ce nom qui pourrait figurer le geste de la microhistoire (rétablir les voix qui se sont tues dans un geste d’offrande). On rappellera le sens de l’expression : faire la courte échelle à quelqu’un, c’est lui offrir comme point d’appui ses mains, ses épaules, pour lui permettre de s’élever. Faire la courte échelle, c’est inventer des méthodes de déduction, c’est très précisément raisonner par cas et ne cesser de s’interroger sur les voies de la généralisation. L’intérêt de Ginzburg pour la casuistique ne cessa de s’affirmer dans ses derniers livres – qu’on relise Néanmoins (2018, traduction 2022). Mais faire la courte échelle, ce n’est pas seulement pratiquer une méthode, c’est aussi proposer une théorie énonciative de l’écriture de l’histoire. Or c’est précisément ce que se propose de faire l’historien : proposer sa propre voix, le creux de ses mains pour permettre aux voix silencieuses de s’élever et de dire leur nom par-dessus le mur.

Il est frappant enfin qu’un des derniers textes de Carlo Ginzburg se soit intitulé « des nains sur des épaules de géants – nanos gigantum umeris insidentes ». Il recourait à la formule de Bernard de Chartres pour évoquer son rapport à Walter Benjamin. L’historien se met dos au mur et fait passer les noms anciens par-dessus les bords du présent. Mais il y a plus. La capacité au partage dicte un éthos (Ginzburg est alors sans doute plus platonicien qu’il ne voulait le croire) ; savoir partager, c’est savoir départager en soi ce qui échappe au savoir et nous attire en lui.

On nous permettra de citer ici le magnifique discours prononcé en anglais par Carlo Ginzburg quand il reçut le prix Balzan en 2010 : « Je me suis souvent surpris à dire que j’aime enseigner, mais que j’aime encore plus apprendre. Je considère l’apprentissage comme l’une des grandes joies de la vie. J’ai eu la chance d’apprendre auprès de personnes très diverses, dotées de qualités extraordinaires. Quand je repense à tout cela, je suis ému par leur générosité et par leur diversité humaine et intellectuelle. Je pense à ce magnifique dessin de Goya représentant un vieil homme à la barbe blanche, avançant lentement à l’aide de deux cannes ; au-dessus de lui sont inscrits deux mots : « Aún aprendo », « J’apprends encore », « Je continue d’apprendre »… Goya pensait à lui-même, et quand je regarde ce vieil homme, je me reconnais en lui. On ne cesse jamais d’apprendre. J’ai appris en dehors de l’école, de manière inattendue et dans des circonstances imprévisibles ; et j’ai aussi appris à l’école, dès l’école primaire, jusqu’à récemment, lorsque j’ai officiellement cessé d’enseigner : car, comme on le sait, les enseignants apprennent de leurs élèves, et vice versa. Ce que je dis est évident, car tout le monde apprend (l’homo sapiens n’est pas l’animal qui sait, mais plutôt l’animal qui sait apprendre). En évoquant l’idée d’apprentissage, il n’est pas évident de se souvenir de tout cela aujourd’hui, en cette occasion solennelle, alors que dans tant de pays, à commencer par celui dont je suis citoyen, l’école est devenue une institution fragile et menacée – en raison, en premier lieu, du manque de vision à long terme de la classe politique, mais aussi de la réaction tout à fait insuffisante des pouvoirs publics… J’ai parlé de manque de vision à long terme, mais je me rends compte que j’ai utilisé un terme inapproprié. Bien sûr, réduire les investissements destinés à l’éducation, dans un monde où l’éducation est (et sera encore davantage) la ressource la plus précieuse pour le développement de la société, est un geste qui manque de vision à long terme, qui va à l’encontre des intérêts du pays et – disons-le sans détours – qui le condamne à une décadence certaine à l’avenir. Ce raisonnement est toutefois insuffisant et doit être rejeté, car il revient en réalité à accepter implicitement l’idée, si souvent considérée comme allant de soi, selon laquelle l’éducation et la transmission du savoir sont des biens soumis aux lois du marché, au mécanisme de l’offre et de la demande. Je devrais donc me corriger : il ne s’agit pas de myopie, ou en tout cas, pas uniquement de myopie. Il s’agit d’une agression (car il s’agit bien ici d’une attaque directe) contre l’enseignement public. Est-ce de la « malizia » ou de la « matta bestialitate», de la malice ou de la bestialité brute ? se demanderont les lecteurs de Dante. Peut-être les deux – qui sait ? »

La ligne de partage qui sépare l’ignorance du savoir est la ligne du départ ; elle peut être aussi celle de l’arrivée. C’est pourquoi Ginzburg ne cessa de se réclamer des Lumières et du résumé qu’en proposa Kant dans sa formule fameuse. De l’audace, Ginzburg n’en manquait jamais. Que Carlo Ginzburg soit un auteur difficile, nul ne le niera. S’il l’est, c’est pour toutes sortes de raisons : par l’immensité de son savoir, mais surtout, par la vitesse de ses articulations – « pour bien écrire », écrivait bien Montesquieu, « il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour n’être pas ennuyeux ; pas trop, de peur de n’être pas entendu ». Des deux risques, Ginzburg préféra courir le second. Sa boîte de vitesses multiplie les rapports courts, ceux qui servent pour les pentes raides, ou pour passer des obstacles. Il accélère, prend des virages en épingle, pousse les régimes. Freine et s’arrête d’un coup. Si les lectrices et les lecteurs ont le tournis, ils ne veulent pas descendre.

Les stylisticiens se pencheront avec ses traducteurs sur la phrase de Ginzburg qui trancha dans les sciences humaines d’Italie dont les spécialistes restent souvent plus attachés à la phrase longue et sinueuse. Ginzburg évoque dans Le fil et les traces l’accumulation des connaissances « qui advient toujours de cette façon : par lignes brisées et non par lignes continues, à travers des faux départs, des corrections, des oublis ; des redécouvertes ; grâce à des filtres et des schèmes qui aveuglent en même temps qu’ils font voir ».

Hommage Ginzburg
Carlo Ginzburg (2013) © CC BY-SA 3.0/Claude Truong-Ngoc/WikiCommons

Mais si Ginzburg est difficile, n’est-ce pas surtout parce que, comme les poètes, il est imprévisible ? Le bon poète est celui dont le poème ne laisse pas deviner le vers qui suit et que la rime appelle. De la même manière, Ginzburg rend impossible la prévision du coup d’après. Et cette imprévisibilité n’est pas programmable parce que, saisi par le savoir, l’historien se laisse guider par sa curiosité.

La passion du savoir n’est pas une affirmation de la puissance du chercheur. C’est la reconnaissance de sa faiblesse, de son infirmité. Aimer passionnément le savoir signifie accepter de se laisser surprendre par lui. C’est ainsi que Ginzburg inventa une manière d’écrire des essais qui n’a guère d’équivalent car l’articulation du savoir (archives, cultures, images, lectures) et des résultats y est toujours remise en question : comme s’il fallait, outre les raisons, trouver les raisons des raisons ou plutôt les laisser trouver. Ginzburg est cet historien dont l’intelligence des lecteurs et des lectrices est l’héroïne. Il fut un inventeur, un découvreur, un provocateur. Le reste était pour lui, comme il aimait à le dire « du réchauffé » (« minestra riscaldata »).

Quelques jours à peine viennent de s’écouler depuis la mort de Carlo Ginzburg – mort attendue, mort redoutée mais qui n’en fut pas moins une surprise tant celui qu’elle arrachait à la vie était la vitalité même, le frappant au sommet de la reconnaissance. Cette mort scelle sous nos yeux les signes d’une œuvre en mouvement, toujours au-devant d’elle-même, et dont les dernières expressions rassemblées dans Le lien de la honte (Il vincolo della vergogna, 2025, 2026) portaient avec une insistance devenue poignante de nouvelles promesses.  

Ginzburg est entré dans sa gloire : il a été acclamé, salué. Mais la gloire ne dit peut-être pas toute la vérité d’une œuvre. Elle ne dissipera pas toute équivoque. Il arrive parfois que le pouvoir qu’avaient eu certaines œuvres de trancher un discours collectif, de se démarquer, et, se déportant toujours en avant, de rendre étranges l’écriture et l’entreprise de réflexion, ne soit enfin publiquement reconnu que pour être assagi, écorné et pour ainsi dire rabattu ; comme si ce pouvoir avait pour principal effet de mobiliser contre lui d’interminables ruses au service de la restauration d’équilibres menacés.

L’étrange alors, comme l’écrit le philosophe Claude Lefort après la mort de Merleau-Ponty, « c’est que plus l’œuvre semble assurée de son public, plus son attrait paraît à l’abri des variations des goûts et des circonstances, plus difficile est la tâche de la lire librement, c’est-à-dire de faire droit à ce qu’elle a de singulier et d’inassimilable par la postérité, et qui la fait encore future pour celles et ceux qui l’imaginent passée ». Si nous nous permettons ces réflexions devant l’œuvre de Carlo Ginzburg, c’est que, jugeant avec d’autres, en Italie, en France et dans le monde, qu’elle porte au plus loin l’interrogation historique en notre temps, nous ne voudrions pas qu’elle se trouve menacée par la séduction qu’elle ne manquera d’exercer, qu’elle devienne une manière à imiter.

L’homme, nous avons pu le constater, a exercé un attrait exceptionnel sur ses contemporains. Cet attrait, nous le subissions tous ; nous pensons simplement, sans nous accorder pour cela le moindre privilège, qu’il faut déjà peut-être défendre sa parole contre un certain écho qui ne cesse de lui être renvoyé. Si Ginzburg a permis à l’histoire d’élargir ses prérogatives et de les approfondir, c’est parce qu’il refusa toutes les solutions de facilité, toutes les complaisances qui menacent l’historien : le présentisme (l’histoire est du présent), le culte des ancêtres (l’histoire est du passé), la grandiloquence (l’historien est maître de la vérité), le relativisme sceptique (autre prestige du demi-malin). Étudier avec lui, après lui, reviendra à écouter toujours l’avocat du diable, celui qui nous déloge de nos certitudes.

Qu’on nous concède une remarque sur la personnalité morale de Carlo Ginzburg : « l’homme célèbre dont je vous entretiens avec tant de plaisir », écrit Baudelaire à propos de Delacroix au moment où il le célèbre, en 1863, « savait devenir serviable, courageux, ardent, s’il s’agissait de choses importantes. Ceux qui l’ont bien connu ont pu apprécier, en maintes occasions, sa fidélité, son exactitude et sa solidité tout anglaise dans les rapports sociaux. S’il était exigeant pour les autres, il n’était pas moins sévère pour lui-même ».

Cette sévérité, on pourrait certes l’attribuer à la double généalogie de Leone Ginzburg (dont Norberto Bobbio offrit le portrait mémorable en voyant en lui un kantien commandé par l’impératif catégorique) et de Natalia Ginzburg qui, comme ses amis proches Cesare Pavese et Italo Calvino, avait en horreur la complaisance. Sévère, parfois jusqu’à la colère, Carlo Ginzburg l’était et si « rien d’humain ne lui était étranger », il s’enflammait à chaque injustice et à ces préjugés de l’idéologie que l’idéologie d’aujourd’hui aime qualifier de biais.

Cette fermeté sans égale allait de pair avec une bienveillance généreuse. Baudelaire encore, dans les dernières lignes de l’étude qu’il consacre à Delacroix : « il y a dans un grand deuil national un affaissement de vitalité générale, un obscurcissement de l’intellect qui ressemble à une éclipse solaire, imitation momentanée de la fin du monde ». Avec la mort de Ginzburg, les expressions de Baudelaire valent littéralement : affaissement de vitalité générale, obscurcissement de l’intellect, éclipse de la fin du monde. Dans un moment de notre histoire où, pour des motifs douteux, tant d’hommes font passer pour argent comptant des discours aussi faux que fallacieux, dans un moment où la passion du faux a mille visages et court si vite et où les idéologues de tous bords font profession de désorientation, la leçon de Carlo Ginzburg est du plus grand profit.

Oublier sa voix, dans laquelle se partagent tant de voix, ce serait faire d’une éclipse partielle une éclipse totale.  


Note éditoriale

Ce texte est la version longue de celui prononcé le vendredi 19 juin lors des funérailles de Carlo Ginzburg dans la cour intérieure de l’Archiginnasio de Bologne.

Martin Rueff tient à remercier Julien Zanetta à qui il doit les formidables phrases de Baudelaire sur Delacroix. Ces phrases figurent dans « L’œuvre et la vie d’Eugène Delacroix » publié dans L’Opinion publique en trois livraisons : le 2 septembre, le 14 novembre et le 22 novembre 1863. Les éditions Verdier publieront prochainement Les ciseaux de Warburg, un livre, dû à Paul Pasquali, consacré à l’histoire de l’art et à son épistémologie. Carlo Ginzburg y a travaillé jusqu’à la veille de sa mort. C’est aussi chez Verdier que sera publié le volume L’historien sur le métier. Conversations avec Carlo Ginzburg, qui recueille, avec les actes du colloque de Cerisy, des études sur l’œuvre et la pensée de Carlo Ginzburg. Cette publication est due aux soins d’Étienne Anheim, de Pierre Audoux, d’Anne Ber-Schiavetta et de Martin Rueff.