Les grandes vertus de la corsaire

Natalia Ginzburg, romancière, essayiste et auteur d’un poème magnifique (« Memoria », sur la mort de son époux, Leone Ginzburg, antifasciste tué par la Gestapo à Rome en 1944), possède une voix d’une clarté exceptionnelle. Son Lessico famigliare (Les mots de la tribu), paru en 1963, est un classique en Italie et un livre si original qu’on s’étonne que l’auteure soit peu connue en France en dehors d’un cercle d’inconditionnels. Peut-être la réédition des Petites vertus (Le piccole virtù, 1962), l’ouvrage qui précéda Les mots de la tribu, permettra-t-elle la (re)découverte d’un écrivain auquel les éditions Neri Pozza viennent de consacrer un intéressant portrait biographique, La corsara.


Natalia Ginzburg, Les petites vertus. Trad. de l’italien par Adriana Salem. Ypsilon, 129 p., 20 €

Sandra Petrignani, La corsara. Ritratto di Natalia Ginzburg. Neri Pozza, Milano, 462 p., 18 €


Les petites vertus, pour lequel Natalia avait, malgré les prières de l’éditeur, refusé d’écrire une introduction, n’est précédé que d’une brève notice de sa main signalant essentiellement que les textes du livre ont tous été, sauf un, déjà publiés en revue entre 1944 et 1962. Son ami Italo Calvino se chargea du travail promotionnel et explicatif en rédigeant une quatrième de couverture (reproduite en pages préliminaires) clairvoyante et élogieuse qui n’hésitait pas à considérer l’ouvrage comme « une leçon de littérature ».

Le livre se compose de onze textes qui décrivent un rapport à un pays, une expérience, un métier, une personne… ou énoncent des positions morales. Ginzburg parle donc d’elle, de ses deux époux, de chaussures usées, de son dégoût pour l’Angleterre, de l’éducation des enfants, de la relation à autrui, du travail d’écriture, des cicatrices laissées par la guerre. La voix qui s’élève est à la fois douce et péremptoire, l’effet saisissant sans qu’on puisse au premier abord comprendre précisément en quoi.

Ainsi, le premier texte, « L’hiver dans les Abruzzes », parle simplement de mois difficiles passés en famille dans un bourg misérable de montagne, où les rares choses sortant d’un ordinaire très rude sont les quelques fruits qu’on peut acheter pour Noël à un paysan rapace.  Vers la fin seulement, la narratrice laisse entendre à demi-mot que ce séjour est dû à la « relégation » politique imposée par les fascistes à son époux et qu’ensuite celui-ci revenu à Rome fut assassiné :  « Mon mari mourut à Rome dans les prisons de Regina Cœli, peu de mois après que nous eûmes quitté le village. Devant l’horreur de sa mort solitaire, devant les angoisses et les espoirs qui précédèrent sa mort, je me demande si c’est bien à nous que cela est arrivé, à nous qui achetions des oranges chez Giro et allions nous promener dans la neige. Alors je croyais en un avenir facile et joyeux […] Mais c’était là l’époque la plus heureuse de ma vie et c’est seulement maintenant, alors qu’elle m’a échappé pour toujours, c’est seulement maintenant que je le sais ».

C’est sans doute le moment le plus douloureux du livre, mais un moment exemplaire car il rassemble les points d’ancrage thématiques à la fois politiques et personnels de Ginzburg. En effet, ce qui lui est « arrivé » et ce sur quoi sa prose se fonde secrètement ou discrètement, ici comme dans ses autres livres, ce sont la catastrophe des tortures et de la mort de l’époux, la destruction effectuée par un régime fasciste et par la guerre, la fin de l’enfance et de l’autorité familiale qui la régit, les souffrances mentales qu’impose un ordre ou un désordre excessif, le bonheur que seules les choses modestes procurent, la droiture morale, le temps qui s’en va…

Les deux textes qui suivent, « Les chaussures trouées » et « Portrait d’un ami », sont pénétrés au même degré du sentiment de perte mais y ajoutent plus fermement la distance ironique typique de la narration de Ginzburg. Dans « Les chaussures trouées », derrière les difficultés cordonnières de la fin de la guerre mises au premier plan, se lisent des douleurs et des inquiétudes plus vastes qui, sans être jamais énoncées, concernent la mort de Leone, le souci pour l’avenir des enfants et pour l’humanité en général… Dans le très célèbre « Portrait d’un ami », écrit après le suicide de Pavese en 1950, parallèlement à l’élégie sur le poète – jamais nommé dans les quelques pages –, est esquissée une évocation du groupe d’intellectuels qui l’entouraient et de Turin où ils habitaient. La perspicacité de Ginzburg sur l’homme Pavese, aussi insupportable que séduisant, pris dans la mélancolique obstination de s’empêcher de « vivre d’une manière… respirable », s’applique aussi aux notations sur les amis impuissants, et sur la ville poussiéreuse aux odeurs « de gare et de suie ». Le texte, dans sa subtilité amère et amusante, introduit des vers du poète, montrant par ce biais, sans avoir à le dire, combien la réalité d’une œuvre et celle d’une vie ne sont pas superposables. C’est d’ailleurs un sujet qui intéressait Ginzburg et qui explique en partie la perspective autobiographique qu’elle s’est toujours choisie ; celle de combiner ce qui semble à première vue incompatible, l’effacement de soi et la mythologisation de soi.

Natalia Ginzburg, Les petites vertus

D’autres essais de ces Petites vertus sont plus légers, bien que d’un grand  spleen humoristique, comme les deux qui portent sur l’Angleterre où Ginzburg vécut dans les années 1960 avec son second mari, Gabriele Baldini, angliciste réputé. Tout en reconnaissant au pays une certaine beauté, elle n’aime pas son atmosphère grise « d’une tristesse moutonnière, stupéfaite » qui la rend « malade de mélancolie ». L’Angleterre la renvoie par contraste à son Italie natale « où règnent le désordre, le cynisme, l’incompétence, la confusion » mais aussi, trouve-t-elle, une intelligence qu’on sent circuler jusque dans les rues et qui certes « ne sert à rien… mais réchauffe le cœur et le console ». Pourtant, son père, le colérique personnage des Mots de la tribu, et son mari, l’aimable original de « Lui et moi », adoraient tous deux « l’Inghilterra », modèle de civilité et de civilisation. Pays idéal qui ne pouvait satisfaire celle qu’enfant sa famille surnommait « Natalia l’orageuse ».

Trois autres textes formidablement vivants des Petites vertus abordent avec beaucoup d’originalité la conception que se faisait Ginzburg des fonctions d’épouse, de mère et d’écrivain. « Lui et moi » présente le couple qu’elle formait avec son second mari ; construit sur des contrastes drolatiques (il aime ceci mais moi cela, il est ainsi et moi l’inverse), c’est un bel hymne d’amitié conjugale. Le texte intitulé « Les petites vertus » considère la manière dont il convient d’élever les enfants, c’est-à-dire en leur apprenant « non les petites vertus mais les grandes. Non pas l’épargne, mais la générosité et l’indifférence à l’argent ; non pas la prudence, mais le courage et le mépris du danger ; non pas l’astuce mais la franchise et l’amour de la vérité ; non pas le désir du succès, mais le désir d’exister et de savoir ».  Des propos qui s’appliquent aussi bien à l’existence de Ginzburg elle-même, et qu’elle développe sur un autre plan dans « Mon métier ».

Dans cet essai très connu, elle aborde son apprentissage de l’écriture, l’influence des événements et des grandes émotions sur ce travail, énonce son éthique personnelle d’auteur et enfin s’attribue une place littéraire, celle d’ « un petit écrivain » mais original, « si petit, si puce, si moustique d’écrivain qu’[elle] soi[t] ». Allons donc !

Pour autant, « Mon métier », parmi les multiples remarques personnelles, renvoie aussi à une nécessité universelle de stoïcisme et à une vision non sentimentale de l’écriture : « [On ne peut] espérer se consoler de sa tristesse en écrivant… Ce métier n’est jamais une consolation ou une distraction. Ce n’est pas une compagnie. Ce métier est un maître, un maître capable de nous fustiger au sang, un maître qui crie et qui condamne. Il nous oblige à ravaler nos larmes, à serrer les dents et essuyer le sang de nos blessures, et à rester debout, et à le servir. Le servir lorsqu’il le demande. Alors il nous aide même à rester debout, à garder les pieds solides sur terre, à vaincre la folie et le délire, le désespoir et la fièvre. Mais c’est lui qui commande, et il se refuse toujours à nous prêter attention, lorsque nous avons besoin de lui ».

Une fois le livre refermé, on perçoit mieux la nature de l’attrait qu’il exerce par ses légères mais puissantes cantilènes, celui d’un texte qui parle toujours de nous, sans que nous nous en apercevions vraiment, tout en parlant d’une narratrice qui pourtant demeure parfaitement mystérieuse.

Pour mieux cerner le « mystère » Ginzburg, il n’est pas inutile ensuite de lire La corsara. Ritratto di Natalia Ginzburg, de Sandra Petrignani. L’auteure y fait une présentation biographique autant de l’écrivain que de la protagoniste du monde littéraire du XXe siècle italien. En effet, Ginzburg, née Levi à Palerme en 1916, vécut son enfance et sa jeunesse à Turin, un des centres de la vie intellectuelle italienne, dans une famille aisée et antifasciste dont le père était un universitaire et scientifique très connu ; elle vécut ensuite à Rome, où elle mourut en 1991. À Turin, elle travaillait dans le monde de l’édition et fréquentait un groupe d’intellectuels de gauche comme Giulio Einaudi (qui créa les éditions du même nom avec Leone Ginzburg), Carlo Levi, Italo Calvino, Cesare Pavese… Souvent la seule femme dans ces milieux masculins, c’est en « corsaire » qu’elle eut à faire valoir son avis. Outre son travail d’éditrice et d’écrivain, elle fit aussi entendre sa voix dans la vie politique (tout en sachant fort bien que ce n’était pas son « vrai » domaine) ; elle contribua par de nombreux articles aux journaux et, répondant aux prières de Berlinguer, siégea même au parlement comme député communiste dans les années 1980. Elle soutint cependant des positions souvent peu orthodoxes jusque dans les pages de L’Unità, comme avec son article en faveur du maintien du crucifix à l’école en 1988, alors qu’elle-même était juive, par son père, et athée. Petrignani a trouvé une approche intéressante et affectueuse, parfois un peu trop accumulatrice de détails, pour aborder son sujet. Elle y fait preuve du sens de l’atmosphère avec les visites des demeures de Ginzburg dont celle de l’appartement turinois de la via Pallamaglio (la maison des Mots de la tribu), de perspicacité biographique et de bonnes connaissances sociologiques et historiques des milieux intellectuels du siècle dernier. Bien sûr, la Ginzburg privée garde son « mystère », mais la « corsaire » professionnelle et publique acquiert une dimension plus précise replacée dans le contexte historique et intellectuel d’années qui furent pour les Italiens terribles ou passionnantes.

Claude Grimal

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