Traverser la Méditerranée : entretien avec Camille Schmoll

Jean-François Laé s’est entretenu avec Camille Schmoll, géographe, directrice d’études à l’EHESS, qui travaille notamment sur les migrations des femmes en Méditerranée, donc sur des parcours marqués spécifiquement par des violences de genre. Ses recherches, menées dans des centres d’accueil et de rétention, sont publiées dans son ouvrage Les damnées de la mer (La Découverte, 2020). Autant dire une Méditerranée sordide et tragique.


Zones de transition, lieux d’échanges et de contacts entre civilisations : votre souci depuis deux décennies sur les routes maritimes des migrantes fait immédiatement penser à Fernand Braudel, et son grand La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II (1949), un monument sur les flux commerciaux dont l’intensité fabriquait une sorte de vision d’une terre qui reliait Venise, Alexandrie, Constantinople et Gênes. Je me demandais quel rôle cet ouvrage a joué – ou joue encore – dans votre esprit ? Bien sûr, le flux des hommes avait des statuts fort différents, c’étaient des religieux, des soldats, des marchands en tous genres, et des esclaves. Mais peut-on faire quelques rapprochements avec votre démarche sur le versant « esclave » ?

Je crois que la spécificité du moment que nous vivons, par rapport au récit braudélien, est celle de la fermeture de cette mer, de ce long mouvement de fermeture aux migrations, avec une accélération depuis une trentaine d’années. Aussi, les travaux actuels, qu’il s’agisse de mes propres recherches ou d’autres – essais, enquêtes ou fictions –, mettent l’accent sur ce mouvement d’enclosure. La mer est, en quelque sorte, devenue un mur, comme l’écrit Louis-Philippe Dalembert (et « mur Méditerranée », le titre de son roman, inévitablement, nous évoque « mort Méditerranée » (Sabine Wespieser, 2019)).

La Méditerranée est devenue un espace de haute tension et de violence. Il faut dire que les politiques migratoires de l’Union européenne nous ont beaucoup aidés à mettre l’accent sur cette dimension de fermeture du monde méditerranéen. Elles ont œuvré pour décourager toute tentative de traversée, dans un processus que nous qualifions de « frontiérisation ». Les politiques migratoires européennes ont fait de la Méditerranée une barrière puissante et meurtrière. Aujourd’hui, il est sincèrement difficile de regarder la mer droit dans les yeux sans penser à tous ces morts, du côté de la mer Égée – où les opérations de refoulement ont été largement documentées – ou du côté du canal de Sicile, où les renvois en Libye sont synonymes de violence, parfois mortelle. Filippo Furri et Carolina Kobelinsky ont dédié un magnifique livre [1] au culte des disparus, dont la trace est vive dans les mémoires, les lieux, les imaginaires. Il y a maintenant plus de dix ans que les terribles naufrages du canal de Sicile faisaient plus de 1 000 morts, mais encore aujourd’hui, en 2026, le nombre de personnes qui décèdent dans la traversée de ce passage particulièrement périlleux est extrêmement élevé, égal aux chiffres de 2014.

Dans le cadre d’un programme de recherche sur les mobilités en Méditerranée, nous sommes allés à Catane, où ce sont les carrés de cimetières dédiés aux migrants disparus, le plus souvent anonymes, qui entretiennent la mémoire des catastrophes méditerranéennes. Les Italiens engagés dans ce travail de mémoire ne parlent plus, pour faire référence aux naufrages, de tragédies (tragedie), ils parlent de massacres (strage). En 2023, nous avions enquêté à Sfax, en Tunisie, où les agents des morgues nous ont dit qu’ils ne pouvaient plus faire face à l’accumulation des corps échoués sur les plages. Sur les plages, au port, on retrouve partout les débris – les traces – des embarcations échouées. Quant aux survivants de ces embarcations, qui n’ont pas eu la chance de réussir leur traversée vers l’Europe, ils errent dans des ghettos à l’extérieur de la ville de Sfax, où ils sont harcelés par la police au quotidien.

Documenter la réalité de la mort et des disparitions au quotidien en Méditerranée – ou du danger de mort, cette vie sous la menace de mort – donne à la Méditerranée contemporaine une connotation particulière. Cela veut dire aussi que, pour ceux qui vivent cette Méditerranée – les gens de mer, par exemple, les pêcheurs, ou les acteurs du secteur du tourisme –, il faut apprendre à cohabiter avec cette réalité, ce qui n’est pas toujours chose aisée.

J’ai une étudiante, Alice Elkouby-Croisé, qui travaille sur les officiers de la marine marchande, qui ont contribué à sauver des dizaines de milliers de personnes en mer ces dernières années : elle montre combien ces hommes sont confrontés à la détresse et à l’incertitude de savoir quoi faire des passagers dans des circonstances politiques extrêmement mouvantes.

Ces hommes savaient que le métier de marin était un métier dur qui pouvait impliquer de réaliser des sauvetages mais ils n’avaient aucune préparation à ce que sont l’urgence migratoire et le sauvetage dit « de masse ». Les naufrages et les sauvetages présentent des problèmes légaux, de souveraineté, mais également des questions de légitimité. Cela dit, ce n’est pas entièrement une nouveauté, comme nous le rappellent les travaux des historiens modernistes. Au XVIIIe siècle, un évènement tel qu’un naufrage impliquait des tensions identitaires, des enjeux de moralité, ainsi que des conflits juridiques majeurs.

Arrivée de réfugiés syriens et iraqiens à Skala Sykamias, Lesbos (30 octobre 2015) © CC BY-SA 4.0/Ggia/WikiCommons

Vos ouvrages – Méditerranée : des frontières à la dérive (2018), Les damnées de la mer (2020), Chacun sa place (2025) relèvent de nouvelles frontières au cours du XXe et du XXIe siècle, un quadrillage des mers, une luttes des passages, les passages économiques mais aussi les passages des « clandestins », les passages des humanitaires, les passages par nationalité, avec des ports de blocages, des ports d’enfermement, bref des lignes sécuritaires contrôlées (en ce moment par des guerres). Comment fonctionne cet ordre sécuritaire ?

Justement, pour revenir à Braudel, cette attention pour la frontière-Méditerranée n’est bien entendu absolument pas nouvelle. La question des fronts et frontières a occupé une bonne place dans le récit braudélien. Aujourd’hui, ce qu’on observe, c’est une déclinaison nouvelle de cette question, qui se matérialise dans une guerre menée contre celles et ceux qui, par leur passage, subvertissent l’ordre de la sédentarité constitutif des ordres nationaux.

Ce que certains nomment la « guerre aux migrants » n’est pas une guerre contre les États dont ces personnes proviennent. Au contraire, la guerre aux migrants s’inscrit dans des formes de collaboration intense avec les États d’origine et de transit marquée par différentes étapes : du processus de Rabat, initié en 2004, aux récentes applications du Pacte européen sur la migration et l’asile, dont le volet législatif entrera en vigueur en juin 2026. Cette logique d’externalisation du contrôle ne cesse de se renforcer : qu’il s’agisse de l’établissement de centres de rétention en Albanie par l’Italie, ou de l’exportation, en Tunisie, grâce à la mise en place d’accords de coopération migratoire avec l’UE, d’un modèle violent de répression de la migration africaine. Le système sécuritaire qui amène la mort en Méditerranée s’inscrit dans une diplomatie postcoloniale sophistiquée : aujourd’hui, je crois que les approches le plus à même de saisir ce qui s’y trame sont les approches de critical race theory, qui n’ont pas peur de parler de « Méditerranée noire » pour évoquer le système sécuritaire mis en place par les États européens [2].

Dans ce qui se trame politiquement, aujourd’hui, en Méditerranée, il y a une dimension morale intéressante à explorer : il y a ainsi tout un monde de la mer qui s’est détourné de la mer, par dégoût, par fatigue, parce que la mer est devenue un espace sinistre et désespérant. Et en même temps, il y a tout un nouveau monde social qui a puisé dans la mer son engagement : on peut penser aux ONG de sauvetage qui, depuis 2014, se sont développées pour porter secours aux migrants qui la traversent. Là, il y a un champ à explorer, ce monde marin, qui a été confronté malgré lui à la brutalité de la frontière méditerranéenne. Certains ont répondu par la solidarité – à l’instar de mon collègue Arnaud Banos, qui a récemment témoigné de son engagement en tant que marin sauveteur [3]. D’autres s’en sont détournés, ont tourné le dos à la violence. Ce qui m’importe finalement, c’est de montrer comment la Méditerranée est devenue une « cause », un espace de focalisation de tensions et de conflits que je qualifie de « géographie morale », au sens où ils portent une interrogation sur la légitimité des uns et des autres à être là, à prendre place.

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Vous le dites bien, la mer n’est pas qu’une totale fermeture, c’est simultanément un carrefour, chaque port est un creuset culturel ouvert, la mer produit et accélère les échanges.

L’image de la mer frontière est aujourd’hui forte et frappante, voire obsédante pour ceux qui assistent quotidiennement à son spectacle sans fin, dont l’actualité dramatique se rappelle chaque jour à nous. Mais au-delà de cette réalité sombre, il convient de rappeler que la Méditerranée est également un espace intensément traversé. Il m’a toujours importé de tenir cette tension entre circulation et immobilisation, entre ouverture et fermeture, entre le carrefour et la frontière. C’est une tension qui doit animer tous les chercheurs travaillant sur la Méditerranée. La Méditerranée est le lieu de migrations pluriséculaires et multidirectionnelles : on peut penser aux dynamiques diasporiques, ou encore à la migration de travail, si importante. De ce point de vue, même si je suis mal à l’aise concernant le parallèle avec les esclaves (dont l’historiographie récente montre à quel point leurs situations étaient diverses), je suis d’accord avec vous : en l’occurrence, l’Europe du Sud, tout particulièrement, attire ces dernières décennies une importante force de travail, souvent en situation irrégulière.

De ce point de vue, la mer n’est pas un mur : c’est un filtre. Car la Méditerranée reste, malgré tout, un espace énormément traversé : on l’observe très bien depuis mon terrain d’enquête privilégié qu’est la Méditerranée centrale, un espace constamment sillonné par les bateaux de commerce, de croisière, de plaisance. Les morts en mer n’empêchent pas les gens d’apprécier l’espace méditerranéen, qui capte environ 30 % des recettes internationales du tourisme.

Les ports sont emblématiques de ces circulations : ainsi, chaque semaine, des dizaines de milliers de croisiéristes se déplacent entre Gênes, Naples, Civitavecchia ou Tunis. On les voit débarquer au matin dans les villes, en quête d’expériences esthétiques, culinaires, balnéaires, patrimoniales. Les croisiéristes, en quelques sorte, actualisent la Méditerranée comme espace relationnel : cela peut nous sembler obscène, quand on pense aux effets environnementaux délétères de ce tourisme de masse, mais, de fait, ce sont eux qui dominent les flux humains méditerranéens aujourd’hui.

La géographe Camille Schmoll travaille en particulier sur les migrations des femmes en Méditerranée.
La plage et la colline de l’ancienne Casbah (Agadir, 2005) © CC BY-SA 3.0/DavidD/WikiCommons

Bien sûr, il existe, dans ces ports, encore d’autres connexions humaines que les croisières : des liaisons maritimes régulières relient la France, l’Italie, l’Espagne, à la Tunisie, à l’Albanie, au Maroc. Elles s’appuient sur de solides diasporas postcoloniales. Mais ces liaisons ont perdu leur appeal. À Tunis, récemment, nous avons mené une courte enquête sur les Tunisiens qui transitaient entre Gênes et La Goulette : de fait, ceux qui empruntent ces lignes régulières sont pour la majorité des petits commerçants cherchant à revendre au Maghreb des marchandises produites en Europe ; ou encore des retraités faisant transiter de l’électroménager et du mobilier pour meubler leur résidence secondaire.

Le passage par la mer et par les ports constitue désormais l’exception plutôt que la règle : l’écrasante majorité des mouvements diasporiques survole la Méditerranée, et n’a que faire de traverser la mer. Il ne reste plus que les phobiques de l’avion, les écolos ou les commerçants pour continuer à emprunter la liaison maritime : les autres préfèreront les vols low cost. Aussi, l’actualité du transport aérien – et notamment l’importance des vols bon marché sillonnant les deux rives – nous amène à questionner à nouveaux frais les circulations en Méditerranée.

Alors ce ne sont plus seulement les ports classiques, mais ces nouvelles infrastructures que sont les terminaux de croisière et les aéroports qu’il nous faut questionner pour comprendre la Méditerranée comme espace-mouvement, pour reprendre l’invite braudélienne.

Je veux souligner enfin que les mouvements en Méditerranée ne sont pas unidirectionnels : par exemple, on assiste ces dernières années à de nouvelles installations, ponctuelles ou définitives, d’Européens sur la rive Sud : come-back de retraités italiens en Tunisie (je renvoie ici aux travaux actuels d’Adelina Miranda), qui recherchent à la fois des conditions fiscales attractives et de nouvelles relations affectives et sexuelles ; établissement de petites classes moyennes retraitées au Maroc [4], parfois à mi-temps pour passer l’hiver. Le prisme générationnel ici est intéressant : ce sont des personnes d’un certain âge, des retraités. La dimension néocoloniale de ces mobilités est palpable. Chez les plus jeunes, je ne suis pas sûre que la Méditerranée du Sud exerce le même charme, ni que de tels modes de vie soient valorisés.

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Vos travaux montrent un incroyable croisement entre les femmes domestiques migrantes d’un côté et la bourgeoisie touristique en paquebot (ou en avion) de l’autre, cette dernière suscitant la première. Le socle ? Des flux économiques touristiques très puissants.  

En Méditerranée, un cadrage qui ne tiendrait pas compte du contexte mondialisé des mobilités serait limitant, voire entièrement inopérant. Dans les trente dernières années, le tourisme s’est développé, en provenance de tous les continents. La migration de travail, en Europe du Sud, en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, a été le fait de travailleurs africains, asiatiques, est-européens. La première nationalité étrangère résidente à Palerme aujourd’hui, ce sont les Bangladais, et, à Catane, les Sri-Lankais. À Naples, ce sont les Ukrainiennes, et cela bien avant les exils liés à l’invasion russe de 2022. Les liens des ports méditerranéens avec la Chine ne cessent de s’intensifier par ailleurs.

Les villes sont aussi les creusets de cette mondialité : traversées par de profondes tensions politiques et morales, elles sont tantôt hostiles, tantôt accueillantes. C’est la notion même d’hospitalité qui est à requestionner en Méditerranée, à travers la place qui est faite au touriste, au migrant, à l’autre en général. L’articulation du tourisme et des migrants doit être examinée du point de vue de son ancrage économique : le stade actuel du capitalisme est nourri par l’économie touristique de plateforme. C’est un capitalisme de rente, qui s’appuie bien entendu sur une main-d’œuvre migrante précarisée et souvent irrégulière.  

Un autre enjeu majeur est l’enjeu générationnel : avec le vieillissement de la population en Europe du Sud, les besoins de main-d’œuvre – et notamment de main-d’œuvre féminine – dans les secteurs du care sont de plus en plus importants. Ce sont les badanti en Italie, les couchantes en Tunisie. Ces femmes travailleuses domestiques sont aujourd’hui, dans de nombreuses villes méditerranéennes, tout aussi nombreuses que les travailleurs migrants. Le plus souvent, leur migration s’effectue de manière indépendante par rapport à celle des hommes : ce ne sont pas des suiveuses, bien au contraire, elles initient des chaînes migratoires féminisées. Pour moi, restituer la place des femmes dans l’histoire migratoire de la Méditerranée, en déplaçant le regard vers leurs aspirations, leurs projets, leurs désirs, contribue à inquiéter et à élargir les récits habituels de la migration. Il s’agit aussi de rappeler qu’elles n’ont jamais été immobiles : il y a toujours eu des femmes en migration.


[1] Kobelinsky, C. et F. Furri, Relier les rives. Sur les traces des morts en Méditerranée ( La Découverte, 2014).

[2] Proglio, G., Hawthorne, C., Danewid, I., Saucier, P. K., Grimaldi, G., Pesarini, A., … & Gerrand, V. (Eds.). (2021). The black Mediterranean: Bodies, borders and citizenship. Springer Nature.

[3] Arnaud Banos, Moi non plus, je n’aime plus la mer, Presses universitaires de Vincennes, 2025.

[4] Pinel, J., & Le Bigot, B. (2023). Retraité· e· s français· es au Maroc: des spatialités privilégiées?. Revue européenne des migrations internationales, 39(4), 219-251.

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