Que nous rappelle ce numéro spécial des Temps modernes datant de 1974, « Les femmes s’entêtent » ? Dans le tourbillon des années 1968-1974, fleurissent les « feuilles de chou » qui affichent en première : « Changer la vie » (petits tirages de bulletins ronéotés, brochures, tracts). Changer l’école et l’usine, la famille patriarcale et l’ordre de la maisonnée, les relations aux institutions, l’hôpital psychiatrique, le travail social ou le travail du droit. Aucun lieu n’échappera à ce saut sans filet, comme une conquête. La conquête des « autres femmes », pour les appeler à se soulever. La conquête bien sûr à Paris, mais aussi à Grenoble, Rouen, Brest, Strasbourg, Lyon, Marseille… Un saut de liberté inonde également l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, la Pologne, le Chili. « Changer la vie » est un embrayeur. Il enclenche les émotions souterraines qui somnolaient.
Dans les années 1970, cette pulsion deviendra un langage, elle proliférera d’une façon inouïe sur des journaux muraux, des affichettes, des appels à la grève, dans une atmosphère où des « foyers de luttes » embrayeront sur une dynamique d’ensemble. De sorte que des journaux s’inventeront, Libération et les éditions Maspero, les collections « Champ Libre », la « Petite Collection Maspero », ainsi que les collections « Combat » du Seuil et bien d’autres encore. Je pense à la revue Partisans qui affichera en une : « Libération des femmes, année zéro » (1970).
C’est dans ce bain que la revue des Temps modernes est interpellée. C’est dans ce mouvement qu’une quinzaine de femmes – déjà autrices dans Le Torchon brûle, Partisans ou Actuel – proposent à Simone de Beauvoir d’ouvrir une place dans cette éminente revue d’intellectuelles. Frapper à la porte des intellos, est-ce bien sérieux ? On s’attend à des textes théoriques. On attend des prises de position. On ne rit pas ici, pas de blague. Le concept est en avant. Franchir le seuil ?
La porte est immédiatement ouverte par Beauvoir : installez-vous, crions librement. Relevons un détail qui a dû faire bataille dans ce projet de numéro. Qui signera les papiers et les contributions ? Y a-t-il un risque de signer nominativement si l’on dénonce une pratique, des gestes insupportables ? Alors, choisir un pseudonyme, inventer un nom collectif, un prénom tout simplement ? On remarque que le choix de ne donner que son prénom l’emportera. C’est important. C’est une forme d’anonymat qui protège. En a-t-on besoin en 1974, il faut le croire. L’anonymat autorise. D’autres contributions seront signées d’un « en collectif », une autre manière de faire front positivement cette fois. De proche en proche, les femmes signataires sont unies. Chaque individu est un collectif. Une physique élémentaire. Le temps des femmes : Ariane, Nicole, Claudine, Liliane, Christine, Danièle, Françoise, Erika, Cathy, Dominique, Josiane, Vicky, Évelyne, Catherine, Claude…

Or justement tout commence avec le titre, « Les femmes s’entêtent », premier jeu de mot en retournement des « femmes sans tête » (100 têtes de Max Ernst), pour dire la tête vide et sans idée. Les femmes sans cervelle, pouvions-nous entendre régulièrement ! Voir ces hommes se taper le ventre. On se dit alors que l’humour et la dérision risquent d’être au rendez-vous. On s’attendait à lire des pages sur « le primat de la lutte des classes », et voilà que les autrices crient la vie quotidienne, la vie privée qui quitte sa privatisation, la maltraitance au travail, dans les hôpitaux, dans les soins, les frontières entre homosexualité et hétérosexualité, la difficulté de l’érotisme dans la maternité, la grossesse seule, le couple mère-enfant, le géniteur dépossédé, la dette, l’héritage, l’avortement illégal, les mômes des autres, et cet enfant-là que l’on nomme « mongolien » qui vient de naître et dont ne sait que faire. Ces pages vibrent sur le non-désir. Ou à l’inverse le désir de mort de l’enfant. La dispute avec le médecin. La décision d’en finir pour éviter la souffrance. Solitude et violence ne cessent de courir entre les pages, la révolte en sus.
« Combien de fois par jour nous faisons-nous interpeller, siffler ? Combien de regards se portent sur nous en nous dévisageant, nous déshabillant, et en insistant longuement sur telle ou telle partie de notre corps, poitrine, genoux… Violence aussi, pourquoi pas, de l’épluchage à perpétuité : “Les femmes pèlent les pommes de terre, tous les jours, à midi et le soir ; les carottes aussi, les poireaux aussi. Sans problèmes, sans se poser de problèmes – sans en poser au mari. Les pommes de terre, c’est le problème de la femme.” Violence, également, de la ville : l’espace urbain n’est pas neutre sexuellement. Les femmes ne peuvent pas y circuler de la même façon, avec la même “liberté” que les hommes : “N’est-il pas évident qu’une femme n’a pas à sortir seule la nuit ?” Ce ne sont que trois exemples. Il y en a cent. »
C’est ce que nous découvrons dans ce numéro incroyable de liberté. Des textes libres, drôle-amer, pourrions-nous dire du ton employé au fil des pages. Car ce sont aussi des éclats de rire qui nous accueillent durant cinq cents pages, pour dénoncer les grossièretés masculines, aussi des idées et des provocations, des évènements minuscules ou massifs, contradictoires ou dissonants. Qu’importe ! Le grand déballage commence en décrivant les violences subies. L’enfermement dans la cuisine ou dans la presse féminine ; la maternité imposée ; la rue et les sifflements permanents ; la société mâle à chaque virage ; le viol aussi enfin exposé. L’atmosphère est à la révolte et à l’action, aux rires, à la dénonciation et au pouvoir de dire.
Au hasard des premiers jours d’ouverture d’un centre d’accueil pour femmes, ça démarre clairement. « Un jour, au détour d’une conversation, une mère de neuf enfants dit : “Mon mari me bat depuis que nous sommes mariés.” La dernière fois, il lui avait cogné la tête contre le mur jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse… – “Pourquoi ne l’avez-vous pas quitté ? – Où est-ce que j’irais avec les enfants ? – Et les services sociaux ? – Ils m’ont juste dit de rentrer chez moi.” D’autres femmes sont venues, qui vivaient le même cauchemar. » Et d’entendre plus loin : « C’est ma femme, et j’ai le droit de faire ce que je veux. Je peux même la frapper devant vous ». Ça sent la sortie de guerre. Au moins la guerre d’Algérie. Violence sur les hommes, réplique sur les femmes.
Ce numéro est renversant d’audace, jusqu’à raconter ses fantasmes, ses rêves les plus cocasses. C’est d’un véritable tremblement de terre de prise de parole qu’il s’agit. Où tout le refoulé, le censuré, le « jamais dit », les rêves, les cauchemars et plus de cent pages éclatantes de « désirs-délires » font déborder le vase. La « révolution » des femmes, ce ne sera pas seulement la conquête de l’égalité (sociale, juridique, économique), mais l’affirmation de leur différence : celle qui rendrait possibles une autre sexualité, un autre imaginaire, un autre discours, une autre politique. La bascule s’opère, interroger la nature du pouvoir qui s’exerce à travers les gestes les plus quotidiens, les propos les plus anodins, les idées les plus reçues.
Il fallait oser.
Et persister.
C’est ce qui se fera chaque mois, au-delà de 1974, par les chroniques du « Sexisme ordinaire » présentées régulièrement par Simone de Beauvoir. Et ces textes parus ensemble aux éditions du Seuil, en 1979.
