Simone de Beauvoir, philosophe et féministe

Deux parutions importantes marquent la réception de l’œuvre de Simone de Beauvoir quarante ans après sa mort. Le Deuxième Sexe, initialement publié aux éditions Gallimard en 1949, a paru dans la Pléiade en mars 2026. Au même moment paraît Une fois que les femmes ont ouvert les yeux, qui réunit l’ensemble des textes et prises de parole de Beauvoir sur le féminisme entre 1947 et 1985. Les deux ouvrages s’ouvrent sur deux précieuses introductions d’Esther Demoulin : alors que la première permet d’établir le cadre philosophique original du Deuxième Sexe, la seconde permet de retracer l’histoire politique qui préside aux évolutions du féminisme beauvoirien. On comprend, grâce à ces deux ouvrages, la teneur d’une pensée philosophique et féministe engagée dans le monde et capable d’évoluer avec lui.

Simone de Beauvoir | Le Deuxième Sexe. Introduction d’Esther Demoulin. Chronologie de Sylvie Le Bon de Beauvoir. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 152 p., 68 €

La parution du Deuxième Sexe dans la Pléiade marque une étape importante pour la reconnaissance de la philosophie beauvoirienne, là où l’histoire de sa réception s’est caractérisée, en France, par un long silence. Alors que, depuis 1949, un nombre important d’enseignements et de travaux furent consacrés à Sartre, Merleau-Ponty ou Levinas, jamais le nom de Beauvoir ne fut prononcé à des générations entières d’étudiant·es. Et s’il peine encore à l’être aujourd’hui, ce silence aux lourdes conséquences commence tout juste à être brisé par le renouvellement récent des études beauvoiriennes en France [1].

Outre cette reconnaissance institutionnelle, l’intérêt de cette nouvelle édition consiste à nous permettre d’apprécier la teneur philosophique de ce texte. Comme le dit Esther Demoulin dans son introduction : « il n’y avait guère eu avant Le Deuxième Sexe d’ouvrage qui fût tout à la fois philosophique et féministe ». La prochaine génération de lecteur·rices du Deuxième Sexe pourra d’emblée comprendre – grâce à cette édition – que la question de savoir « qu’est-ce qu’une femme ? » qui ouvre l’ouvrage invalide moins a priori son caractère philosophique qu’elle ne fonctionne au contraire comme un levier critique (eu égard à une histoire de la philosophie tout entière fondée sur l’impensé de son propre sexe) ; et comme un levier méthodologique, à l’origine d’une méthode philosophique inédite. Au cœur de cette méthode, se trouve la dimension dialectique, soulignée à juste titre par Esther Demoulin. Cette méthode permet notamment de penser le lien complexe entre les récits d’expériences vécues en première personne et les diverses structures sociales qui les informent (matérielles et discursives à la fois). Comme le dit Esther Demoulin : « Pour pouvoir dire « je » il faut pouvoir dire ce qu’est une femme ; or, pour pouvoir dire ce qu’est une femme, il faut pouvoir dire « je ». Voilà « l’intuition philosophique » à la source du Deuxième Sexe » – et qui en explique la structure.

En effet, comme le rappelle également l’introduction, cette structure ne consiste pas à juxtaposer le point de vue des hommes sur les femmes (dans le premier tome intitulé « Faits et Mythes ») et le point de vue des femmes elles-mêmes (dans le second tome intitulé « L’expérience vécue »). Ce que pouvait suggérer la parution de l’ouvrage en deux tomes jusqu’alors, nous incitant à voir, dans le premier, une analyse de la structure sociale et, dans le second, une analyse phénoménologique de l’expérience vécue. À relire cet ouvrage comme un seul et même volume, il s’agit bien plutôt « de lier la généralité du sort des femmes à la singularité du sort de chaque femme, et vice versa ». Être une femme, ce n’est pas être à la fois définie par l’homme (pour autrui) et sujet d’une expérience (pour soi). C’est un rapport dialectique entre ces deux dimensions : entre un pour autrui toujours constitutif d’un pour soi ; et un pour soi toujours déjà constitué par un pour autrui et qui, dans le cas des femmes, travaille moins à les instituer comme sujets qu’à les nier [2]. Être une femme, autrement dit, c’est être un sujet (le sujet d’une expérience singulière), que les structures sociales travaillent à nier comme tel. D’où l’organisation de l’ouvrage selon une double dialectique : interne et externe. « Dialectique externe : le second volume rend compte de la manière dont les déterminations biologiques, sociales, économiques et politiques qui pèsent sur les femmes, et qui ont été décrites dans le premier volume, sont vécues et reconfigurées par elles. Dialectique interne : chaque partie, chaque chapitre, chaque section reprend, respectivement, la partie, le chapitre et la section qui précède, en l’amendant. »

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir arrivent en Israël et sont accueillis par Avraham Shlonsky et Leah Goldberg à l’aéroport de Lod (1967) (détail) © CC BY-SA 3.0/Government Press Office (Israel)/WikiCommons

Cette édition nous permet donc d’apprécier le « caractère organique » de l’ouvrage et sa méthode philosophique inédite. Outre son importante introduction, c’est l’ensemble de l’édition qui nous invite à l’étude de cette œuvre philosophique : la chronologie par Sylvie Le Bon qui raconte l’œuvre et la vie de Beauvoir, les textes publiés en appendices, la notice qui retrace minutieusement la genèse du texte, la riche bibliographie des textes permettant de penser le lien, chez Beauvoir, entre philosophie et féminisme, ainsi qu’un précieux index analytique, permettant de retracer les innombrables lectures et références beauvoiriennes et de « Contextualiser Le Deuxième Sexe » (pour reprendre le titre de l’ouvrage de Doris Ruhe, 2006). À partir de ces éléments importants, deux tâches persistent pour l’étude de la philosophie beauvoirienne : (1) la tâche consistant à situer Le Deuxième Sexe au sein d’une œuvre philosophique qui comprend d’autres essais, précédant et excédant sa portée féministe. Sa conception de l’existence humaine et la méthode dialectique propice à sa conceptualisation, se trouvent élaborées dès 1947, dans Pour une morale de l’ambiguïté et prolongées par La Vieillesse en 1970 ; (2) la tâche consistant à retracer le dialogue en partie critique que Beauvoir noue avec nombre de philosophes de la tradition (Hegel, Marx, Freud, Husserl ou Heidegger). Car penser le lien, au sein de l’œuvre de Beauvoir, entre philosophie et féminisme implique aussi d’établir le cadre philosophique au sein duquel ce féminisme théorique voit le jour.

Simone de Beauvoir | Une fois que les femmes ont ouvert les yeux. Écrits et paroles féministes (1947-1985). Édition critique d’Esther Demoulin et Sylvie Le Bon de Beauvoir. Gallimard, 624 p., 28 €

L’ouvrage intitulé Une fois que les femmes ont ouvert les yeux nous permet de comprendre les principales étapes de la pensée féministe de Beauvoir – la menant, notamment, d’un féminisme théorique à un féminisme militant et politique. L’importante introduction d’Esther Demoulin réinscrit ces textes dans l’histoire des événements et des mouvements politiques qui les suscitent.

Les textes de la première période, « Féminisme et théorie » (1947-1951), développent certaines thèses importantes du Deuxième Sexe et permettent de retracer l’histoire de sa réception immédiate. Les textes de la seconde période, « Féminisme et socialisme » (1957-1968), relatent le tournant matérialiste du féminisme beauvoirien : de l’essai de 1957 intitulé « La longue marche » sur la condition des Chinoises aux essais prônant la nécessité d’une transformation socialiste du système de production – dont Beauvoir dit alors qu’elle n’est certes pas la condition suffisante mais du moins la condition nécessaire à une transformation de la condition féminine. Pendant cette période, c’est le travail qui, comme l’écrit Esther Demoulin, « reste son principal thème de réflexion ». Et, « à mesure qu’il devient une possibilité concrète » pour les femmes, Beauvoir se met à penser les importants « barrages » à l’égalité qui surgissent en son sein – tels que les inégalités professionnelles ou le poids physique et psychologique qu’implique, pour les femmes, le fait de conjuguer une activité professionnelle et une charge domestique et maternelle. En 1965, Beauvoir prône un « féminisme radical » qu’elle définit comme le fait de refuser de voir dans une différence spécifique donnée la racine de la domination exercée sur les femmes.

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La troisième période, « Féminisme et militantisme » (1970-1979), s’ouvre sur un texte concomitant à la publication de La Vieillesse (1970) et portant sur la sexualité chez les femmes âgées. On y trouve également le texte « Un appel de 343 femmes », pour la légalisation de l’avortement signé par Beauvoir en 1971. Beauvoir fait à cette époque-là le constat que « la situation de la femme n’a pas réellement changé » depuis la parution du Deuxième Sexe. C’est pourquoi elle s’engage aux côtés des militantes du MLF (Mouvement de libération des femmes) et participe à la marche internationale des femmes pour une maternité libre, pour le droit à la contraception et à l’avortement, le 20 novembre 1971. Dans le texte « La femme révoltée », elle affirme la séparation de la lutte des classes et des luttes féministes et l’insuffisance du socialisme pour l’émancipation des femmes. Beauvoir affirme alors : « je suis devenue vraiment féministe ». Et c’est sa définition même du féminisme qui change ici : « j’entends par féministe le fait de se battre pour des revendications proprement féminines, parallèlement à la lutte des classes ». Pendant cette période, elle reconnaît également son désaccord avec Sartre sur la question du féminisme : « Sartre ne prend pas au sérieux concrètement, pratiquement et sensiblement le problème comme je le prends moi ». L’entretien entre Beauvoir et Sartre est, à cet égard, particulièrement éclairant.  

Comme le dit Esther Demoulin dans son introduction, les textes de la quatrième période, « Féminisme et institutions » (1981-1985), retracent la manière dont Beauvoir accompagne l’institutionnalisation du féminisme sous la présidence de François Mitterrand, lors de la création du ministère des Droits de la femme dirigé par Yvette Roudy. Elle préside, à ce moment-là, la Ligue du droit des femmes ainsi que la commission non gouvernementale « Femme et culture » (nommée « Commission Beauvoir »), créée en janvier 1983 par le ministère d’Yvette Roudy. À propos de ce ministère, elle affirme en 1983 que « c’est à nous, féministes de nous servir de ces appuis, de ces institutions, pour en tirer le plus de progrès possible ». Et elle défend notamment la loi antisexiste d’Yvette Roudy « qui interdit l’exploitation sexiste des femmes et de leur corps dans les médias ». Les derniers textes datent de l’année 1985, un an seulement avant la mort de Beauvoir, qui, comme l’écrit Esther Demoulin, marque « à bien des égards la fin d’une époque ».

Ces deux parutions récentes s’avèrent donc essentielles pour l’étude de l’œuvre beauvoirienne, tant de sa dimension philosophique que de l’évolution de sa pensée féministe.


[1] Voir, entre autres : Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient (Flammarion, 2018) ; « Perspectives philosophiques sur Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir paru il y a 70 ans », dir. Raphaël Ehrsam et Manon Garcia, Philosophie, n°144/2020 ; Camille Froidevaux-Metterie, Un corps à soi (Seuil, 2021) ; Mickaëlle Provost, L’expérience de l’oppression (PUF, 2023).

[2] Autrement dit, être une femme, c’est être un sujet (le sujet d’une expérience singulière) que les structures sociales travaillent à nier comme tel.


Paula Lorelle est maîtresse de conférences à l’Institut catholique de Paris. Elle travaille sur le sensible et sur le corps dans la philosophie contemporaine, à la croisée de la phénoménologie et de la philosophie féministe.

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