Il n’est de carte qu’imaginaire

L’une des particularités de l’exposition « Cartes imaginaires », qui se tient en ce moment et jusqu’au 19 juillet à la Bibliothèque nationale de France, tient à ce que toutes ne sont pas imaginaires : une partie d’entre elles, anciennes, montrent des contrées réelles dont les cartographes ne connaissaient tout simplement pas encore tous les contours. En écho, le dernier livre du philosophe et historien Jean-Marc Besse, L’œil de l’histoire. Espace et cartographie, composé d’articles remaniés pour l’occasion, montre qu’il n’est guère de carte où n’entre une part d’imaginaire.

Jean-Marc Besse | L’œil de l’histoire. Espace et cartographie. Parenthèses, 220 p., 26 €

L’imaginaire en question est, pour Besse, de deux ordres au moins : il peut résulter d’un processus d’imagination savante comme d’un procédé d’imagination artistique. Dans le premier cas, la géographie en général et la cartographie en particulier accomplissent « une opération de visualisation, ici mise au service de l’histoire », dans la mesure où les cartes permettent « aux historiens de construire leurs concepts en leur fournissant des espaces d’inscription ». Mais cette servitude, observe l’auteur, parce que la carte décrit un savoir qui se développe aussitôt en pouvoir, parce qu’elle est une figure qui évolue en schème, est de plus en plus souvent subvertie, au point d’intégrer le « registre créatif d’un grand nombre d’artistes contemporains ».

À la suite des cartographes eux-mêmes, ces derniers contribuent en effet à une mise en doute croissante de la valeur descriptive et de la fonction épistémologique de la carte. « Il a fallu s’accoutumer à travailler sur un objet devenu opaque », reconnaît Besse, tant il est devenu manifeste que « la carte est inexacte par nature », qu’elle « est un instrument de pouvoir » et « une opération rhétorique ». Pour méthodique qu’il soit devenu, ce doute n’est peut-être pas aussi inédit qu’on veut bien le croire, estime toutefois l’auteur : « On ne sait si quelqu’un a vraiment cru qu’une carte pouvait être exacte au sens littéral, même si on a pu considérer cette exactitude comme un idéal régulateur ».

Pour être tout à fait juste, comme cherche à l’être le cartographe, il faudrait dire que la carte parle bien du territoire, mais qu’« elle parle aussi d’autre chose que du territoire », suggère Besse en forme de compromis dans sa conclusion qui reprend un article de 2021 où il considérait qu’il importe de « repérer, dans la cartographie elle-même, la présence et la puissance d’une instance fictionnelle ». Le titre de cet article, « Les batailles du visible », fait incidemment écho à la Carte de la bataille des romans qu’Antoine Furetière dessina en 1658, et qui, sauf erreur, n’a pas été sortie des fonds de la BnF pour l’exposition « Cartes imaginaires », contrairement aux cartes conçues par Émile Zola pour L’Argent en 1891 ou par William Faulkner pour Absalon, Absalon ! en 1936, qu’évoque également Besse dans son livre.

Lorsque la carte est intégrée au récit, comme pour celle de l’île d’Utopie (Utopiae insulae figura) dans le livre éponyme de Thomas More paru en 1516, et dont la BnF présente les deux versions en frontispices des éditions originales, elle y agit comme un opérateur d’authenticité qui, de manière paradoxale et récursive, jette sur toute carte un voile de fictionnalité. Pour le dire avec Besse, « grâce à la carte, l’île d’Utopie acquiert une sorte de réalité territoriale effective, celle qui lui est conférée précisément par sa représentation cartographique : Utopie existe, mais dans sa carte. Utopie a un lieu : la carte qui la représente ».

« Arbre généalogique contenant les établissements des Jésuites par toutes la terre et le nombre des sujets qui composent cette société » (XVIIIᵉ s.) (Détail) © CC0/Paris Musées/Musée Carnavalet – Histoire de Paris

En d’autres termes, la carte d’Utopie en authentifie la réalité, mais, sachant qu’Utopie n’existe pas, on peut successivement imaginer qu’elle existe vraiment – l’incrédulité étant par elle suspendue – et imaginer tout aussi bien qu’il n’est en définitive de carte qu’imaginaire – la croyance étant en ce cas levée. Ce que la carte réalise dans Utopie déréalise par contrecoup toute carte, et si l’on admet avec Besse que les cartes « rendent possibles des enchaînements narratifs », il faut aussi admettre avec Louis Marin que cette déréalisation affecte toute narration, et jusqu’à celle de l’histoire : « More nous découvrirait, en ce début de l’Utopie, que l’histoire n’est pas autre chose qu’un système de récits en position de renvois réciproques », affirmait ainsi Marin en 1973 dans Utopiques : jeux d’espaces (Minuit).

Reste que la carte – on serait tenté de dire : toute carte – recèle cet élément utopique qui consiste à faire systématiquement signe vers une autre carte possible. Parce qu’une carte met « en relation des “données” très diverses, voire hétérogènes », écrit Besse, son hétérogénéité contredit par principe le discours hégémonique dont elle est susceptible de devenir par ailleurs le vecteur et le support. Mais à bien y regarder, note-t-il dans une parenthèse, « c’est cette capacité graphique à “totaliser” sans synthèse, qui est ici intéressante » ; intéressante en ce qu’elle vise à produire une image totale du monde qui cependant ne l’épuise pas en une synthèse. Pour l’auteur, « il s’agit moins, dans les cartes, d’énoncer des vérités définitives que de dessiner des hypothèses plausibles quant à la constitution des réalités ».

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Bien que, contrairement à Louis Marin, il n’envisage pas qu’en tant que figure la carte puisse aller jusqu’à « défigurer » la réalité en hypothéquant les discours qui la sous-tendent, Besse démontre qu’elle s’insère dans une « pensée non pas de l’espace, mais par l’espace », propre à construire comme à déconstruire les représentations. La distinction qu’il introduit entre la figuration comme « dessin d’un objet qui ne préexiste pas à son image » et la représentation qui serait, quant à elle, « la reproduction d’une réalité préexistante » s’avère chez lui aussi productive intellectuellement qu’elle peut l’être chez Marin.

Les prolongements que Besse lui apporte sont d’autant plus fructueux qu’il les déduit lui aussi pour partie de l’histoire de l’art. « De la même manière », soutient-il en effet, « que les historiens de la peinture ont porté leur attention non plus sur le tableau lui-même mais sur ce qu’ils ont appelé l’acte pictural, les historiens de la cartographie se sont mis à parler non plus seulement de carte (map), mais d’acte ou d’activité cartographique (mapping). » Ce parallélisme lui permet de penser la carte sous deux catégories conceptuelles : celle du processus et celle de l’inscription.

L'oeil de l'histoire - Jean-Marc Besse
« A New Chart of History », Joseph Priestley (1769) © CC0/WikiCommons

L’activité cartographique est processuelle dans la mesure où elle est une figuration en perpétuelle reconfiguration – d’où sa dimension potentiellement utopique. Elle donne lieu à une inscription en ce qu’il apparaît à la fois nécessaire et inévitable de stabiliser cette activité processuelle pour parvenir à un support de connaissance utilisable ou exploitable – d’où sa portée scientifique. Mais, en insistant sur cet aspect, Besse met en évidence combien « le fait scientifique » lui-même « est une inscription », en ce que « sa réalité culturelle de fait scientifique ne préexiste pas à l’opération d’inscription graphique ou visuelle ».

Dire de la carte, comme l’a rappelé en 2002 Edward Casey dans Representing Place: Landscape Painting & Maps (University of Minnesota Press, non traduit en français), qu’elle implique une échelle (scale), une étendue (scope) et une vue (scape) confirme la proposition de Besse selon laquelle elle est un lieu inscrit au terme d’un processus toujours susceptible d’être réinitialisé. La parentèle qu’il tisse en écho au modèle réduit de Claude Lévi-Strauss avec l’objet scientifique en affirmant qu’à travers la carte « le territoire est construit comme un objet cognitif » acquiert une autre dimension encore lorsque Besse ajoute qu’elle « est le lieu de la figuration du territoire comme monde de référence ».

Peu avant, le philosophe avait en effet noté comme en passant que la figure cartographique « correspond assez précisément à la définition du schème et de l’opération du schématisme chez Kant ». Cette comparaison est certainement décisive sur le plan processuel, mais elle est également cruciale sur celui de l’inscription. Dût-il se concentrer sur la tectonique des plaques ou les courants marins, le cartographe ne décrit et n’inscrit jamais autre chose qu’un monde, c’est-à-dire une terre en tant qu’elle est vue, imaginée et habitée par les hommes – à leur échelle. Le schématisme kantien qu’évoque Besse ouvre par conséquent à une vision non seulement politique de la carte mais en dernière instance cosmopolitique.

Dans une perspective kantienne, la carte serait le « lieu » autour duquel les hommes s’assemblent pour confronter leurs subjectivités afin de convenir ensemble de l’objectivité d’un certain nombre de connaissances sur le réel, au premier rang desquelles la connaissance du fait que la terre est sphérique. S’ils s’accordent sur ce point, ils doivent alors en déduire, avec un peu d’imagination – géométrique, scientifique ou artistique –, que la terre est finie, et que ce que montre la carte est donc un monde, c’est-à-dire un territoire où tous les hommes possèdent un droit égal à vivre, puisqu’« ils ne peuvent se disperser à l’infini », lit-on dans un passage célèbre de Vers la paix perpétuelle, paru en 1795. Objet fini infiniment redéfinissable, la carte est donc le lieu, ou le « quasi-lieu », comme le qualifie Besse, depuis lequel l’imagination s’accorde à déduire de la réalité physique des droits cosmopolitiques. Tel serait l’ultime enseignement kantien que le philosophe tire de la science géographique et de la sapience cartographique, mais qui suit encore les enseignements des philosophes, des géographes, des cartographes ?