Il aimait la vérité 

Dilexit veritatem, ce sont ces mots, inspirés des Confessions de saint Augustin, que Marc Bloch voulait pour épitaphe. Entrera-t-elle au Panthéon avec lui et « son horrible cortège d’ombres. Avec ceux qui sont morts sans avoir parlé », comme Jean Moulin ? Figurera-t-elle sur son cénotaphe ? Par nos temps de vérités alternatives, on le souhaite ardemment. Selon le Gaffiot, diligo, dilexi, diligere signifie : « aimer [d’une affection fondée sur le choix et la réflexion] ». L’ex-libris de Marc Bloch, Veritas vinum vitae, relève du même tropisme. Ou encore cette note de bas de page aux Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre : « La vérité perd de sa force, lorsqu’elle est mêlée à des erreurs. » Cette quête de la vérité, et son inlassable courage face aux désenchantements, sont parmi les nombreux traits qui me le rendent admirable.

Tant d’encre a déjà coulé sur les travaux novateurs de l’historien que je voudrais d’abord rendre hommage à l’écrivain. Dans leurs commentaires sur Les rois thaumaturges, les auteurs de Marc Bloch. L’histoire en résistance, recueil dirigé  par Florian Mazel et Yann Potin, citent volontiers son explication de la foi au miracle, une « erreur collective », mais parlent peu de cette société médiévale qu’il rend aussi vivante qu’un roman de Walter Scott. De façon magistrale, la première phrase du livre ouvre l’horizon d’attente : « Le 27 avril 1340, Frère François, de l’ordre des Prêcheurs, évêque de Bisaccia dans la province de Naples, chapelain du roi Robert d’Anjou et pour l’instant ambassadeur du roi d’Angleterre Édouard III, se présenta devant le Doge de Venise. » Il est chargé par son maître de solliciter l’alliance des Vénitiens. À l’aube de la guerre de Cent Ans, Édouard III sommait Philippe de Valois de démontrer qu’il était vrai roi de France en s’exposant à des lions affamés, ou en accomplissant le miracle de la guérison des malades, « comme ont coutume de l’accomplir les autres vrais rois ». L’ambassadeur a-t-il vraiment prononcé ce discours, on l’ignore. Le « fait d’expérience », c’est qu’« on croyait à la réalité de ce singulier pouvoir » à travers l’Europe médiévale. Comment se créent, se propagent les croyances ? Bloch convie ses lecteurs à l’enquête : « Entrons à notre tour dans la lice et cherchons à nous faire une opinion. »

Parmi les qualités de ses travaux, les spécialistes qui ont contribué au recueil d’hommages mettent en valeur la cohérence de son vaste champ d’étude, sa pratique de « l’histoire régressive » par de constants allers et retours du présent au passé, des fausses nouvelles répandues dans les tranchées à la circulation des rumeurs médiévales, d’une culture ou d’une langue à une autre, louant aussi la continuité entre l’historien et le citoyen, son « horreur du nationalisme scientifique », sa conviction que « l’histoire est, par essence, science du changement ». Comme lui, ils recherchent l’exactitude, un rien condescendants, parfois, quand ils pointent des erreurs dans ses interprétations, mais atteignent rarement le niveau d’élégance de son style. Parmi les failles de sa méthodologie, Jean-Philippe Genet note que la comparaison entre les rites anglais et français ne prend tout son sens qu’entre le XIIIe et le XVIe siècle – précisément la période qui m’occupait autrefois, à une époque où les historiens ignoraient superbement les œuvres et la recherche littéraires.

Autant qu’à mon admiration, Marc Bloch a droit à ma reconnaissance. Mon tout premier essai, sur les traces documentaires et le recyclage des rites du couronnement dans les Henriades de Shakespeare, s’inspirait des travaux de Percy-Ernst Schramm, mais plus encore des Rois thaumaturges. L’évolution de la formule qui accompagnait le toucher des écrouelles, par exemple, de « Le roi te touche, Dieu te guérit » à « Dieu te guérisse », de la certitude au vœu pieux, marquait une étape significative dans l’éloignement du sacré. « Croira-t-il qu’un sacre mette à l’abri du malheur ? », s’interrogera Chateaubriand lors du couronnement de Charles X. « Il n’y a plus de main assez vertueuse pour guérir les écrouelles, plus de sainte ampoule assez salutaire pour rendre les rois inviolables. » Shakespeare l’avait déjà compris, instruit par l’histoire meurtrière des règnes Plantagenêt.

Rois thaumaturges. Marc Bloch
« Le toucher des écrouelles par le roi Henri II », G.Garitan (XVIe s.) (Détail) © Gallica/BnF

Les rois thaumaturges compte parmi les livres les plus mémorables de mon éducation à la recherche, Mimesis, Les Deux Corps du roi, Essai sur le don, La Métaphore vive, L’Amour et l’Occident, Pour un autre Moyen-Âge, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Comment on écrit l’histoire, qui m’a conduite vers La Mort volontaire au Japon… Ces lectures, guidées par Richard Marienstras, Jean Jacquot, Élie Königson, éclairaient les enjeux des débats et des conflits autour de la couronne dans les pièces historiques de Shakespeare, soit environ un tiers de son œuvre, et m’invitaient à voyager entre disciplines. Coïncidence, ou pas, l’intérêt de Marc Bloch pour le toucher des écrouelles a commencé en Angleterre, dans un manuscrit inédit d’une Vita d’Édouard le Confesseur, qui porte au crédit du saint roi une guérison miraculeuse. Un pouvoir que sollicitent des foules d’ulcéreux dans une scène de Macbeth inspirée de la chronique de Holinshed : « dès qu’il les touche, / Le ciel a donné à sa main une vertu si sainte / Qu’ils se rétablissent sur le champ » (trad. J.-M. Déprats).

Autre signe me rappelant mes débuts à l’Université de Picardie, un ouvrage confisqué sous l’Occupation, Description abrégée de la cathédrale d’Amiens de l’archiviste Georges Durand, a été récemment identifié grâce à un ex-libris manuscrit, « Marc Bloch, Amiens, nov. 1913 », et restitué à sa famille, qui vient d’en faire don à la bibliothèque Halphen de l’université Paris-1. Des expositions à la Sorbonne et à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm reconstruisent l’histoire de sa propre bibliothèque et des spoliations qu’elle a subies. Merveilleusement éclectique, elle contenait des œuvres d’une trentaine de romanciers et romancières, de poètes du XIXe siècle, mais aussi des écrits d’Einstein, Marcel Griaule, De Quincey, les Histoires galantes de Bandello,  les œuvres complètes de Saint-Simon, de Tolstoï, les tragédies d’Euripide, de Corneille, le théâtre complet de George Bernard Shaw en version originale, The Call of the Wild de Jack London,  Almayer’s Folly de Conrad. Le LaMOP (Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris) qui en tient le catalogue, une mine d’or de 2 577 entrées, a également mis en ligne des vidéos agrémentées de photographies et d’enluminures pour présenter ses livres. Une IA intrusive opérée par YouTube générait des sous-titres qui revisitaient de manière créative les « histoires désouettes » étudiées par « Mack  Block », « les rois tomatourge », « Robert le pieu », « le frat » qui prend sa source au paradis, ou « l’étrange des fêtes », qu’il était possible de désactiver en cliquant sur le petit rectangle [cc] en haut à droite de l’écran.  Mieux encore, au bout de quelques semaines et quelques signalements inquiets, ils ont été corrigés avec soin.

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Un passage de Marc Bloch. L’histoire en résistance sur le « désespoir des historiens » – on change de mœurs sans changer de vocabulaire – a fait ressurgir un autre souvenir qui en mesurait la pertinence : lors de ma première plongée dans les chroniques Tudor, très surprise de voir Henry VI appelé « the silly king », terme d’une insolence rare chez un monarchiste convaincu comme Edward Hall, j’ai compris deux règnes plus loin lorsqu’il évoque « the poor silly children », les enfants d’Édouard : « silly » avait alors le même double sens qu’en français le mot « innocent », non pas stupide, mais simple d’esprit. Comme son aïeul français Charles VI, Henry VI  avait sombré dans une démence que Shakespeare efface pour faire de lui un modèle de charité chrétienne. Les méthodes de l’anthropologie historique se sont révélées une aide inestimable pour déjouer les stratégies du dramaturge.

En parallèle des livres publiés, le monde des revues occupait une place gigantesque dans les activités de Marc Bloch. Peut-être est-ce la pratique des recensions qui l’a encouragé à cultiver un style alerte, dépourvu de jargon. Elles s’élèvent à mille six cents et quelque selon un décompte encore perfectible, dont plus de mille pour les Annales. Marc Bloch salue Lucien Febvre dans la dédicace manuscrite de son Apologie pour l’histoire : « Longuement nous avons combattu, de concert, pour une histoire plus large et plus humaine. »  Ils ont partagé la lourde tâche de dresser les listes d’ouvrages à demander, puis à aiguiller vers un critique qualifié. Bonne occasion d’évoquer ici la vaillance des codirecteurs d’En attendant Nadeau qui s’en chargent chaque semaine. Sans doute se sentiront-ils en sympathie avec cette remarque de Lucien Febvre à son confrère sur les dilemmes de leur apostolat : « Vous, vous tendez vers la correction des méthodes, le respect des règles du jeu… Et je n’en dis pas de mal. J’en use à l’occasion, je crois. Mais enfin, ça embête le public. Le public cultivé qui est à gagner. »