La défaite des armées françaises en 1940 a été pour beaucoup une énorme surprise. Elle a pu paraitre « étrange » dans un pays qui était sorti vainqueur de la guerre précédente. Les explications, l’historien Marc Bloch les a données dans un texte écrit à chaud entre juillet et septembre 1940, publié après sa mort et réédité par Gallimard en 2026 pour marquer l’entrée au Panthéon de son auteur : L’étrange défaite. Témoignage écrit en 1940, texte principal suivi d’un dossier de notes et articles qui exposent les idées de Marc Bloch concernant l’enseignement de l’histoire et sa participation à la presse de la Résistance.
Marc Bloch présente d’abord ses références. A-t-il des capacités particulières pour réussir dans la tâche qu’il s’est fixée ? D’abord, sa profession l’a convaincu que l’histoire est « science du changement » et elle a formé son esprit critique, nécessaire pour analyser les situations et distinguer le vrai du faux. Il sait parler de la guerre car il a eu l’expérience du combat en 1914-1918. En 1939-1940, il a bien connu les chefs militaires : « J’ai pu observer, au jour le jour, les méthodes et les hommes », écrit-il. Son témoignage personnel est complété par celui de nombreux camarades. Marc Bloch savait bien de quoi il parlait.
La cause directe du désastre de l’armée française en 1940 est claire : c’est l’incapacité du haut commandement. Comme Louis Rossel l’avait remarqué en 1870, les généraux de 1940 étaient trop vieux, alourdis par des années de bureau, imperméables aux enseignements de l’expérience. Ils ne lisaient pas ; ils ne s’informaient pas ; ils méconnaissaient la force de l’ennemi en tanks et en avions ; ils ne savaient que ressasser les glorieuses expériences de 14-18. En outre, les rivalités entre eux étaient profondes ; la responsabilité se diluait entre de trop nombreux échelons ; les rares hétérodoxes étaient rejetés.
L’enseignement reçu par les officiers à l’École de guerre fut toujours médiocre (Marc Bloch va jusqu’à dire qu’elle exhalait une « odeur de moisi »). Mais, en 1914-1918, la lenteur relative des mouvements a donné aux généraux le temps de s’adapter et de changer enfin leurs méthodes. Ce n’était plus possible en 1940, quand les Allemands ont fait une guerre de machines, de vitesse, apparaissant brusquement où on ne les attendait pas, où ils n’auraient pas dû se trouver. Certes, le répit de la « drôle de guerre » a laissé du temps et a montré la réalité de la force allemande engagée en Pologne. Mais le commandement français n’a pas su en tenir compte, le mal était trop profond. Français et Allemands « furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l’humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille ».
« Un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraicheur », écrit Marc Bloch. Le temps passant, il n’a pas voulu en changer le texte, mais il a ajouté deux notes importantes datées de juillet 1942. L’une corrige son affirmation selon laquelle la France manquait de tanks et d’avions : elle n’en manquait pas autant qu’on l’a dit, mais ces armes ont été mal utilisées. Dans l’autre note de 1942, l’historien écrit : « Je pense aujourd’hui, d’après beaucoup de témoignages recueillis au cours de ces deux ans, que les défaillances dans le commandement des troupes ont été sensiblement moins rares que je ne voulais le croire, au sortir même de la défaite. » C’est un constat qu’il n’aime pas, mais la vérité a ses exigences.

Entre 1940 et 1944, Marc Bloch aurait pu apporter des compléments à la brève mention d’un général de brigade non conformiste « appelé aux conseils du gouvernement » mais dont les « deux pauvres petites étoiles » ne pouvaient peser bien lourd. Nous savons évidemment qu’il s’agissait de Charles de Gaulle.
Le texte de 1940 évoque aussi la préface laudative donnée par le maréchal Pétain en 1939 à un livre qui dénigrait l’emploi des tanks et des avions. La présente publication de Gallimard donne en annexe le compte rendu de cet ouvrage militaire par Marc Bloch, publié en avril 1944 dans la presse clandestine de la Résistance. Le livre incriminé est celui du général Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ? Ce livre représente parfaitement l’état d’esprit des milieux dirigeants de l’armée française, notamment du maréchal qui lui a donné une longue préface louangeuse. C’est un exposé des idées de Pétain contre les chars, contre l’aviation. La protection assurée par la ligne Maginot suffisait ; elle impliquait l’abandon de toute alliance lointaine, ce qui aboutissait « à laisser carte blanche à l’Allemagne dans toute l’Europe orientale ». On peut s’étonner qu’un tel livre, entièrement démenti par les faits, ait pu rester en librairie après le désastre. Mais c’est la conclusion de Marc Bloch qu’il faut souligner : « Nous ne songeons pas à contester ici la médiocrité du Maréchal mais il importe de se rendre compte qu’elle ne l’a pas empêché de se mettre au service d’une manœuvre politique destinée à aider l’ennemi et de se rendre ainsi coupable d’une véritable trahison. »
Parler clairement de trahison de Pétain était peut-être prématuré à l’été 1940. Le mot est cependant présent avec une allusion aux menées de Bazaine, un autre maréchal, celui-ci en 1870 : « Le découragement eut pour alliés l’esprit de parti et les basses ambitions politiques. En 1940, Bazaine a réussi. » Marc Bloch a remarqué que prêcher en France le « retour à la terre », c’était accepter d’être dominé par l’Allemagne. La France a connu une presse pourrie qui servait « des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays ». Déjà, lors de l’affaire Dreyfus, et longtemps après, jusqu’en pleine guerre de 1940, combien de militaires, et de civils aussi, ont bu, « comme petit lait, aux sources de haine et de bêtise » ?
Même un journal comme Le Temps peut être critiqué. Il a représenté les intérêts d’une caste bourgeoise alarmée par les progrès réalisés par les ouvriers et par le Front populaire. La classe dirigeante a fourni les cadres de l’armée et les hauts fonctionnaires de l’État. Or ces gens-là n’étaient pas vraiment républicains et ne pouvaient pas servir efficacement un régime qu’ils n’aimaient pas.
On les a retrouvés dans le gouvernement du Maréchal, rejoints par quelques traitres venus de l’ultragauche. Marc Bloch n’oublie pas de critiquer les « invraisemblables contradictions du communisme français » ainsi que les mouvements pacifistes. Mais là n’est pas le plus important. Plus grave, la diplomatie visant à écraser l’Allemagne au traité de Versailles et lors de l’occupation de la Ruhr a augmenté les rancunes. Le gouvernement français n’a pas su encourager la montée timide de bonnes volontés pacifistes et libérales dans la république de Weimar.
L’étrange défaite est un livre d’histoire. Il peut cependant engager les contemporains de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon à distinguer le vrai du faux, à fuir les affirmations « de haine et de bêtise », à discerner dans les médias la parole de l’ennemi, à admirer les capacités d’adaptation de l’armée d’un petit pays agressé par un géant dont le commandement est vieux et routinier.
Rémy Cazals est un historien dont la carrière a commencé au lycée Jean-Jaurès de Castres et s’est achevée comme professeur à l’université Jean-Jaurès de Toulouse. Aussi bien dans l’histoire de l’industrie que dans celle des guerres mondiales du XXe siècle, il a recherché les archives inédites et les témoignages d’origine populaire.
