Un haut lieu du terrorisme d’État

Paru à Buenos Aires en 2022, Crimes contre l’humanité à l’Esma, ouvrage collectif dirigé par Marina Franco et Claudia Feld, démonte la singulière et redoutable logique opérationnelle du plus emblématique des centres de détention clandestins créés sous la dictature militaire argentine. Sa publication en France s’avère plus qu’opportune face au négationnisme de l’actuel gouvernement du président Milei.

Marina Franco et Claudia Feld (dir.) | Crimes contre l’humanité à l’Esma. Anatomie d’un centre de détention clandestin en Argentine (1976-1983). Trad. de l’espagnol (Argentine) par Alice Beriot. Anamosa, 304 p., 22 €

Le 24 mars dernier, était commémoré, à cinquante ans de distance, le coup d’État militaire de 1976 en Argentine. Institué Journée Nationale de la Mémoire pour la Vérité et la Justice depuis 2002, le 24 mars connaît chaque année nombre de manifestations émanant d’organisations de la société civile. Elles ont pris, à l’occasion des cinquante ans du début de la dictature, une singulière ampleur sur le plan national et international. Cela tenait, bien sûr, à la dimension symbolique que revêt l’anniversaire historique d’un demi-siècle, mais aussi à une nécessité voire une urgence politique face au discours négationniste de l’actuel gouvernement du président Milei, qui remet en cause le nombre estimé de 30 000 disparus et rogne sur les budgets publics des politiques de la mémoire.

C’est donc très opportunément qu’en janvier 2026 a paru aux éditions Anamosa l’ouvrage Crimes contre l’humanité à l’Esma dirigé par l’historienne Marina Franco et la spécialiste en sciences de la communication Claudia Feld. La préface des deux autrices à l’édition française de leur volume rappelle le contexte de son écriture durant la pandémie de Covid-19 en 2021 et sa publication originale en Argentine en 2022. Ainsi soulignent-elles d’autant mieux la valeur de mise en garde pour le présent qu’ont entretemps acquise, depuis l’élection de Javier Milei en novembre 2023, les résultats de leurs recherches sur l’histoire et la nature de l’Esma.

Emblématique du terrorisme d’État qui a caractérisé la dictature militaire, ce centre de détention clandestin sis à Buenos Aires dans l’École de Mécanique de la Marine argentine est devenu en 2015 le Musée et lieu de mémoire esma, classé au patrimoine mondial de l’Unesco en septembre 2023. Redoutable, la singulière logique opérationnelle de l’Esma n’a pas fini d’être interrogée et de parler. Crimes contre l’humanité à l’Esma porte l’éloquent sous-titre d’Anatomie d’un centre de détention clandestin en Argentine (1976-1983). Car il s’agit bien ici, pour les chercheuses et chercheurs en histoire, sociologie, communication et anthropologie qui ont contribué à ce volume, de mettre au jour la structure de cette institution répressive et les rapports qu’entretenaient ses différents services.

La perspective demeure historique car l’anatomie de l’Esma a varié au long de ses sept années de vie effective, qui ont coïncidé avec l’entière durée de la dictature militaire. Dans leur introduction, « Pourquoi l’Esma ? », les deux directrices de l’ouvrage présentent les études qu’il rassemble comme les pièces d’un puzzle qui, se complétant, restitueraient la complexité du fonctionnement de ce centre de détention. Parfois donc certaines données se recoupent d’un chapitre à l’autre du livre, produisant un effet de complémentarité mais aussi de crescendo dans l’éclaircissement progressif de la synergie qu’ont pu atteindre entre elles, se potentialisant les unes les autres, les différentes activités criminelles de l’Esma. Associant action répressive et projet politique, celles-ci ont cumulé la séquestration illégale, la torture et l’extermination d’opposants, membres, pour la plupart, de groupes armés révolutionnaires ; l’établissement d’un service de renseignements et de propagande fondé sur le travail forcé de prisonniers soumis à un « processus de récupération » ; le vol de biens des séquestrés et la création d’entreprises lucratives à l’aide de ce butin.

Sous-sol du « Casino des officiers » de l’École de Mécanique de la Marine. Un centre de détention clandestin y était en activité © CC BY-SA 3.0/Lahi/WikiCommons

Grâce aux très nombreuses données déjà réunies sur ce centre, les sources consultées et comparées pour « comprendre [ses] logiques de fonctionnement globales » vont des témoignages d’anciens prisonniers – déclarations publiques sous la dictature puis lors des nombreux procès concernant l’Esma – aux enquêtes judiciaires menées pour ces procès et jusqu’aux déclarations de militaires répresseurs, maniées avec la prudence qui s’impose.

« Brève histoire d’un centre clandestin », périodise en quatre étapes l’évolution des activités du centre, initialement dédié à la seule action répressive pour laquelle avaient été aménagés divers étages du Casino des officiers de l’École. En un côtoiement pervers entre la légalité et l’illégalité du terrorisme d’État, celui-ci conservait à d’autres étages ses fonctions ordinaires de logement pour des officiers et des professeurs. D’hebdomadaires « vols de la mort » furent bientôt mis en place, afin de faire disparaître dans le fleuve et l’océan les corps de détenus préalablement sédatés. De juillet 1976 à mars 1979, les activités du centre connurent un extraordinaire processus d’expansion lié à son autonomisation à l’égard du Service d’Intelligence de la Marine et à l’instrumentalisation qu’en fit l’amiral Massera, chef de la Marine, au profit de son projet politique personnel pour l’après-dictature. Sous l’autorité du capitaine de frégate Jorge « Tigre » Acosta, nouveau responsable du « Groupe de travail » de l’Esma, fut instauré le « processus de récupération », censé viser la conversion idéologique de certains prisonniers tout en les contraignant à des tâches manuelles, techniques ou intellectuelles.

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Des activités spécialisées – photographie et falsification de documents ; traduction d’articles de la presse étrangère, rédaction de rapports, analyse politique ; production de contenus audiovisuels – motivèrent la création d’espaces dédiés. Des opérations d’enrichissement illicite prirent une grande envergure. En 1979, suite au départ de Massera de la junte militaire, à celui d’Acosta du Groupe de travail et à la dispersion à l’étranger d’officiers y ayant travaillé sous ses ordres, le Service d’Intelligence de la Marine reprit le contrôle de la « lutte contre la subversion ». Sous la pression des dénonciations internationales du régime militaire, les activités du centre furent infléchies : des prisonniers furent relâchés selon un système informel de « liberté surveillée » qui impliquait la poursuite de leur travail forcé pour les militaires. Au début des années 1980, l’Esma concentra ses efforts sur des opérations de renseignement à l’étranger, où œuvraient les survivants des organisations de lutte armée et les collectifs de dénonciation axés sur le travail humanitaire. En juin 1982, la défaite de l’Argentine lors de la guerre des Malouines précipita, comme on sait, la fin de la dictature. Le démantèlement du centre coïncida avec le retour de la démocratie et l’élection du président Raúl Alfonsín en décembre 1983.

Les chapitres suivants approfondissent l’un ou l’autre des aspects de l’Esma qu’évoque cette brève histoire. « Le pouvoir dans l’ombre » examine l’articulation entre action répressive et projet politique après avoir établi un organigramme du Groupe de travail de l’Esma, divisé en quatre services : opérations, renseignement, gestion du personnel et logistique. Les effroyables méthodes de la torture exercée pour obtenir des données sur les organisations armées sont décrites tandis qu’est analysée la justification politique de cette violence extrême, son « aseptisation » sous couleur de technicité, le recours à des euphémismes pour en désigner les modalités, tous éléments qui ne sont pas sans rappeler les pratiques des camps de concentration nazis.

Est mise en relief l’instrumentalisation du centre au profit des ambitions politiques de l’amiral Massera. Ainsi le « processus de récupération » visant à utiliser les victimes comme « agents du contre-espionnage » mettait-il les compétences de ces dernières au service de campagnes publicitaires et d’opérations de guerre psychologique. « Un niveau supérieur d’anéantissement : le “processus de récupération” » examine plus finement cette singulière méthodologie répressive qui s’appuyait « sur le travail forcé des captives et captifs, sur leur cohabitation permanente avec la mort et la violence, sur des relations perverses établies avec des agents de la répression et sur une volonté de reconfigurer les identités des victimes ». 

Marina Franco & Claudia Feld (dirigé par), Crimes contre l’humanité à l’Esma. Anatomie d’un centre de détention clandestin en Argentine (1976-1983). Traduit de l’espagnol (Argentine) par Alice Beriot, Anamosa, 304 p., 22 euros.
Événement organisé à l’Espace pour la mémoire et les droits de l’homme (anciennement ESMA). Événement « Presentes », installation composée d’images de personnes disparues sur les murs des bâtiments du site (2013) © CC BY-SA 3.0/Espacio Memoria y Derechos Humanos/WikiCommons

Cités, des témoignages aident à saisir l’extrême ambigüité de l’intimité qu’impliquaient le travail forcé des prisonnières ou prisonniers et leur cohabitation avec les militaires dans les locaux mêmes du Casino. Chacune ou chacun des captifs dépendait d’un « responsable » ou garant de sa « récupération », lequel pouvait accompagner son prisonnier ou sa prisonnière en visite dans sa famille, ou l’emmener inopinément au restaurant voire en voyage. Ces relations, psychologiquement ravageuses, prirent un caractère plus pervers encore dans le cas de certaines détenues qui, durant une période, se virent contraintes de vivre des relations sexuelles suivies avec tel ou tel officier attitré et furent maniées en « trophées de guerre ». 

« Solidarités et tensions » analyse la complexité des relations qui se forgeaient entre les prisonniers, oscillant entre leur résistance solidaire face à la répression et une défiance attisée par les militaires qui leur faisaient croire à l’existence de hiérarchies entre eux. La maternité clandestine créée durant la « période Acosta », et assortie du vol de bébés, fut notamment le lieu d’une solidarité féminine qui permit parfois de sauvegarder les noms des mères et de leurs enfants.

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« Du pillage aux fortunes : le vol des biens dans l’Esma » met en lumière comment la pratique initiale du vol d’objets au domicile des séquestrés se mua bientôt en appropriations à grande échelle de domaines viticoles ou de réserves financières des organisations révolutionnaires puis en création d’entreprises pour blanchir l’argent de ce butin, selon un système proprement maffieux.

« Le lieu sans limites : le centre clandestin hors les murs de l’Esma » montre les prolongements tentaculaires des activités de l’Esma jusqu’au sein des familles des victimes, dont certains membres durent travailler pour les militaires ; il met aussi l’accent sur l’extension des services d’intelligence du centre dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères, qui employaient prisonnières et prisonniers sous de faux noms, et jusque dans le « Centre pilote » dévolu à la propagande pour le régime au sein de l’ambassade d’Argentine en France.

L’Esma se distingua donc des 600 lieux de réclusion clandestins mis en place sous la dictature par la concentration de pouvoir qui s’y associa à l’activité répressive. Devenu, malgré sa spécificité, une figure de l’horreur de la dictature, transformé en Musée et lieu de mémoire, le site « s’est imposé en tant que monument national et comme étendard de la longue lutte de l’Argentine pour la mémoire, la vérité et la justice ». Crimes contre l’humanité à l’Esma entend contribuer à cette lutte tenace et, faisant de mémoire histoire, y parvient de façon éclatante.