Le parcours intellectuel de Marc Bloch

Par sa profondeur, sa position dans le parcours de son auteur, l’historien allemand Peter Schöttler, Marc Bloch. Une biographie intellectuelle est à l’opposé d’une production de circonstance, mais plutôt la conclusion d’un parcours scientifique entamé il y a plus de trois décennies. Rappelons que, face aux instrumentalisations et à toutes les formes de contraintes ou de dominations indifférentes aux valeurs propres du monde savant, le travail scientifique ne constitue jamais une résistance positive.

Peter Schöttler | Marc Bloch. Une biographie intellectuelle. Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 560 p., 27,50 €

La compréhension de toute production implique celle de l’état général de l’espace au sein duquel elle se situe. Or, aujourd’hui, le degré d’intérêt pour l’œuvre de Marc Bloch dépend de critères très largement indifférents à ceux de la science et bien plus proches de ceux d’un paquet de lessive « vu à la TV ». La panthéonisation, voulue par un président qui a activement œuvré contre le front républicain lors des dernières élections législatives, correspond de plus à une activité mémorielle étroitement corrélée, sous la Cinquième République, avec l’occupation de la présidence par un acteur se présentant comme progressiste mais activement converti au néolibéralisme. Cela n’empêche en rien la production d’œuvres pertinentes et, s’il fallait chercher un motif de réjouissance, cela a sans doute facilité l’émergence de travaux qui, sinon, n’auraient pas eu autant de facilités éditoriales.

Tout comme René Char dans les maquis Provence écrivant les Feuillets d’Hypnos, ce n’est pas en rédigeant L’étrange défaite que Marc Bloch luttait contre le fascisme, mais plus simplement en s’engageant aux côtés de ceux qui abattaient des fascistes. S’il faut éviter de se croire résistant parce qu’on trempe sa plume, la perpétuation du travail savant constitue un impératif éthique qui ne doit pas être délaissé.

Le premier chapitre de l’ouvrage expose rapidement les différents écrans hagiographiques qui ont construit la figure de Bloch et le rendent difficilement accessible à l’analyse historienne. Au-delà des plus célèbres (le juif résistant fondateur des Annales), même la figure de Bloch germanophile, s’inscrivant dans les sciences de la culture à la manière d’un Max Weber à qui il est comparé sans raisons évidentes, est au croisement de l’intérêt de l’historiographie allemande à se rapprocher des Annales et de l’intérêt de celles-ci à légitimer un certain tournant dans leurs pratiques scientifiques. Comme un véritable fondateur légendaire, Bloch se voit ainsi attribuer les vertus nécessaires à chaque groupe et à chaque moment qui en a besoin.

Le travail d’objectivation mené par Peter Schöttler repose sur un examen documentaire précis (lectures, correspondance, archives) guidé par une problématique claire : quelle fut la philosophie de cet historien ? Il en ressort une image assez nette, celle d’un médiéviste considérant que son travail implique à la fois la maîtrise d’un appareil théorique – qu’il trouve en grande partie dans la sociologie durkheimienne (Simiand, Halbwachs) et chez Renan contre toute tendance spiritualiste – et un regard d’envergure européenne orienté avant tout vers les phénomènes de masse et les structures profondes. L’unité disciplinaire se traduit aussi par l’appel à un langage scientifique commun, et Marc Bloch d’insister sur le fait que les dissonances ne sont pas tant le produit du foisonnement du réel que des créations des historiens eux-mêmes qui forgent des notions sans chercher de cohérence. Marc Bloch est ainsi le porteur d’une science qui se veut positiviste, durkheimienne – Peter Schöttler recense dans le dernier chapitre les nombreux efforts qui furent faits ensuite pour aseptiser ou effacer ces deux dimensions –, mais où il engage à considérer aussi bien l’universalisme que la certitude comme des questions de degré.

Une sélection de dix coupures de presse tirées de journaux de la Résistance française datant de 1942 et 1943 © CC-BY-SA-4.0/Imperial War Museum Collection

Ce travail monumental, dominé par une neutralité axiologique explicitement théorisée, n’empêche pas un engagement politique constant, dans la SFIO, se traduisant à la fois par l’intérêt pour le mouvement ouvrier, l’histoire du socialisme et le soutien à tout un ensemble de luttes (de la critique de l’agrégation à la guerre d’Espagne ou à la condamnation de Munich). Ce soutien voit son caractère public limité – ce qui a pu contribuer à la légende d’un Marc Bloch « apolitique » – par un naturel discret, plus à l’aise en petit comité et se doublant d’une conception très stricte de la science qui se traduit par des sorties mordantes le rendant redouté et parfois impopulaire, ce qui a pu ralentir la carrière académique d’un historien très largement reconnu dès le congrès d’Oslo (1928). Ainsi, l’ascèse scientifique et le sacrifice militaire et politique n’apparaissent nullement incompatibles, conduisant l’auteur à conclure sur un rapprochement entre Bloch et ces philosophes des sciences qui, plus que ceux de l’engagement, furent membres actifs de la Résistance.

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Le troisième chapitre permet, par un jeu de différence et d’affinités à l’égard de ses confrères médiévistes ou d’autres sciences sociales, de dessiner avec plus de précision la position épistémologique de Marc Bloch. Il exprime ainsi une admiration totale pour Henri Pirenne qui combinait une érudition sans faille, une capacité de synthèse et des questionnements de grande portée. Manifestant un grand respect pour l’économie historique allemande (Karl Bücher, en particulier), Marc Bloch se montre à l’inverse très critique aussi bien à l’égard des sciences de la culture qui en découlent pourtant – peut-être par crainte d’une dimension spiritualiste – que lorsque la perspective d’un historien est réduite à la seule dimension nationale : « Un historien, au sens où von Below voulait l’être, peut bien appartenir, politiquement, au parti qu’on voudra, scientifiquement, il ne saurait être qu’un bon Européen ». Plus qu’un appel au « comparatisme », l’échelle européenne est avant tout la seule pertinente pour le médiéviste, ce qui n’exclut en rien la nécessaire maîtrise d’une perspective mondiale (Japon). De même, à propos d’un Bloch « interdisciplinaire », l’auteur souligne à plusieurs reprises l’importance des nouvelles sciences sociales (sociologie, psychologie, économie, ethnologie) pour Marc Bloch, mais on peut remarquer que, alors que les débuts de ces disciplines imposent des stratégies distinctives – qui font par exemple affirmer à Halbwachs la supériorité de l’échelle macroscopique de la sociologie –, Marc Bloch rejette ces hiérarchies et même ces distinctions. Dans ce sens, le projet des Annales n’est pas tant un projet interdisciplinaire qu’une perpétuation, la technicité nécessaire en plus, de l’état d’unité des sciences humaines.

Dans le chapitre consacré à Febvre et Bloch, justice est faite aux lectures morales, pour fournir une vision claire des relations entre les deux historiens. L’accord sur la révolution symbolique à mener – contre une histoire politique, diplomatique, contre la philosophie de l’histoire et avec les nouvelles sciences sociales en train d’émerger – se double de tensions liées au fait qu’ils s’engagent dans des formes aussi différentes que complémentaires et nécessaires à l’accomplissement d’un tel projet. Marc Bloch semble incarner un engagement ascétique vers une transformation générale au nom de principes essentiels, doublé d’une conscience aiguë de ses moyens – qui lui donne très tôt la confiance nécessaire pour juger de manière critique ses collègues, Febvre compris – qui se traduit par un travail imposant, mais aussi des ambitions continues, souvent déçues. Lucien Febvre, pour réaliser la rupture souhaitée, est prêt à la surjouer, lui passant même les imperfections formelles ou mettant à son service un style dont Bloch critique le manque de rigueur. Cet engagement vers la dimension pragmatique de la révolution symbolique le conduit à s’investir dans différents projets entrepreneuriaux, dont l’un des plus importants fut l’Encyclopédie Française voulue par le ministre de l’Éducation nationale. Ces différences, mais aussi la réduction de la collaboration quotidienne, expliquent des tensions dans la codirection des Annales dès 1938, que la guerre transforme en crise, sans pour autant que la collaboration cesse, Marc Bloch demeurant parmi les principaux contributeurs de la revue que Febvre – qui a refusé, contre l’avis de Bloch, de la suspendre – tente par tous les moyens de faire échapper à la censure.

À cet ouvrage à la fois complet et limpide, il est difficile de trouver des défauts : peut-être un usage un peu flou de termes très chargés sociologiquement (« affinités électives », « héritier ») ou encore une proposition très forte, mais jamais complètement tenable, de ne s’en tenir qu’à des preuves positives. En réalité, plus qu’une critique ou des regrets, il est au contraire possible d’exprimer un souhait, c’est que Peter Schöttler, ou un collectif, fournisse au public francophone une synthèse plus générale sur le monde historien durant cette période – plusieurs de ses livres en allemand constituent déjà des bases solides – dans laquelle cette biographie prendrait tout son sens.


Alexis Fontbonne est agrégé d’histoire, docteur en histoire médiévale, membre associé du CéSor.