La « lentille puissante » de Marc Bloch

Le mouvement éditorial que suscite l’entrée de Marc Bloch au Panthéon nous donne à lire l’ouvrage d’un collectif d’historiens, Marc Bloch. L’histoire en résistance, et nous permet d’entendre heureusement, à nouveau, sa voix, à travers ses lectures jusqu’au plus près de la mort, recueillies dans deux carnets qui témoignent de ses engagements historiographique et politique. Carlo Ginzburg, dans son dialogue incessant avec lui, le resitue à sa juste place dans l’autre panthéon, celui de la pensée.

Marc Bloch | Carnets inédits 1917-1943. Édition établie et postfacée par Massimo Mastrogregori. Amsterdam, 398 p., 21 €
Carlo Ginzburg | Dialogue avec Marc Bloch. Trad. de l’italien par Julien Théry, Manuela Martini et Martin Rueff. Presses universitaires de Lyon, 114 p., 10 €
Florian Mazel et Yann Potin (dir.) | Marc Bloch. L’histoire en résistance. Seuil, 590 p., 27,90 €

Comme pour Robert Badinter, on se félicite que Marc Bloch connaisse la canonisation républicaine (« saint Marc Bloch », ironisait doucement Marcel Detienne, faisant sans doute allusion à l’expression de « mort sainte » employée par Lucien Febvre dans sa notice nécrologique). Mais on regrette que cette entrée au Panthéon se fasse sous une présidence de la République négatrice d’à peu près toutes les « valeurs » défendues par les deux hommes. Et l’on s’étonne que les familles laissent s’accomplir ce « sacrilège » (pour rester dans la tonalité de la religiosité républicaine). Et que les historiens réunis dans un livre collectif qui entend « rendre un juste hommage à la postérité de Marc Bloch », plus de quatre-vingts ans après sa mort et quarante ans après un premier ouvrage paru en 1986 sous le titre de Marc Bloch aujourd’hui, s’ils alertent sur les dangers d’une récupération [1], restent très prudents sur l’aspect incongru d’une panthéonisation placée sous le patronage d’une telle présidence. 

Robert Badinter aurait-il accepté l’état désastreux des prisons françaises et celui de la justice en général, le traitement démagogique de la question migratoire ? Marc Bloch aurait-il approuvé le règne de la déloyauté, la destruction des institutions et de l’enseignement, l’instrumentalisation de l’histoire de France, le triomphe des « mondains […] qui s’abîment dans un commerce éternel d’intrigues et de visites » (extrait d’un sermon de Bossuet noté dans ses Carnets) ? Ces deux célébrations laisseront chaque jour les pratiques politiques continuer d’insulter la mémoire de l’« abolisseur » et de « l’icône de l’intellectuel civique » (Annette Becker).

Mais, heureusement, la voix authentique du second nous parvient encore tant les archives qu’il a laissées sont abondantes : après les Écrits de guerre (Armand Colin, 1997), viennent la tentative de l’historien italien Massimo Mastrogregori de « restaurer le manuscrit interrompu » (Feltrinelli, 2024), dernière édition en date de l’Apologie pour l’histoire (qui paraît dans sa version française aux éditions Armand Colin, mai 2026), la réédition d’un article de 1925 consacré au roi Salomon et à la légende médiévale de son impossibilité à entrer au paradis (Presses universitaires de Lyon, 2024), celle électronique du texte donné aux Cahiers politiques (publication du Conseil national de la Résistance) en 1943 sur la réforme de l’enseignement (A verba futuroruM, 2021), rééditions qui s’ajoutent aux volumineux Mélanges historiques repris en 2011 (CNRS Éditions) et, il faut l’espérer, à tout ce que la panthéonisation fera revenir au jour grâce à l’énergie de Suzette Bloch.

"Carnets inédits 1917-1943", Marc Bloch
Marc Bloch (1944) © CC0/WikiCommons

Avant l’événement de juin 2026, ont été publiés des carnets s’étendant, pour le premier, de 1917 à 1939/1940, et, pour le second, d’octobre 1940 à juin 1943. L’éditeur, Massimo Mastrogregori, hésite sur le statut à leur donner : « anthologie personnelle », « atelier », d’un grand lecteur qui note les passages frappants de ses lectures, que, par ailleurs, il met en fiche (cf. la page [209] titrée « fascisme ») ; ou bien, comparant le second carnet au journal de Leiris et en particulier à Biffures, dans lequel l’auteur de L’âge d’homme, en mal d’écriture de soi, colle dans ses pages toutes sortes de documents, faut-il percevoir dans « Mea » (titre du deuxième carnet), rassemblé à partir de l’automne 1940, outre qu’il nous révèle le canevas d’un projet de roman policier [111, intitulé « un meurtre de province »], une « finalité autobiographique », chez un homme qui parlait très peu de lui-même ?

Mastrogregori note que le premier carnet court en réalité sur une période allant de 1917 à 1924, qu’il s’interrompt donc durant les années les plus productives de Marc Bloch et qu’on ne peut donc trancher nettement la question de sa fonction pour l’historien : recueil de citations, notation d’une pensée par le moyen de la copie… Les deux carnets ont un point commun : les pages de citations possèdent toutes des titres. Dessinent-ils une intention, une logique, un ordre ? Et cette intention, si on la découvre, offre-t-elle un principe de distinction clair entre les deux carnets ? C’est l’hypothèse que semble défendre l’éditeur : « le désordre des notes de « Mea » » révèle peut-être « les raisons que Bloch a de soutenir une révolution et de passer à l’action en dépassant « la sagesse du désespoir » ».

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Les seules interventions du « je » de l’auteur des Rois thaumaturges, rares dans le corps de la page, figurent dans le titre. Leur succession dans les carnets vient souligner les rapports qu’entretiennent ses lectures avec le présent que l’historien ne cesse d’analyser. Chaque lecture soulève une « hypothèse », alimentant le « laboratoire » de l’historien, évoqué par Bloch dans sa correspondance avec Febvre, qui se fixe dans le titre de la page. Une « citation à l’ordre du jour » d’un genre un peu différent de celle pratiquée par Walter Benjamin. Les titres trahissent également un intérêt aimanté, une « tension vers la cité », comme l’écrit Mastrogregori. Notamment et surtout dans le carnet intitulé « Mea », traduit du latin par Mastrogregori en « des choses qui m’appartiennent », Bloch semble habité par la préoccupation de former « une race d’homme à l’esprit droit » (expression extraite de Grammaire de la politique, 1925, trad. fr. 1933, de l’économiste et homme politique travailliste Harold Laski), exprimée également par le report d’une citation du Théétète dans laquelle Platon souligne combien la servitude ôte toute possibilité de croître, prive de rectitude et de liberté. Défilent alors des titres comme « nos bons conservateurs ! », « sur les régimes autoritaires », etc.

Renan est incontestablement le héros du premier cahier. Bloch insiste sur sa recherche de la vérité et rapporte même le Veritatem dilexi que Renan voulait faire inscrire sur sa tombe et dont il désirait, lui, Marc Bloch, qu’il fût inscrit également sur la sienne en conjuguant le verbe diligere à la troisième personne. C’est ici que nous rencontrons le petit livre des Presses universitaires de Lyon qui réunit trois textes de Carlo Ginzburg, dont les liens avec la pensée de Marc Bloch sont bien connus. L’auteur du Sabbat des sorcières a découvert l’historien français en commençant par l’aboutissement de la vie et de l’œuvre, c’est-à-dire par la lecture de l’Apologie pour l’histoire dans sa traduction italienne. Mais la vocation d’historien du Turinois se confirme vraiment dans la confrontation avec Les rois thaumaturges (1924), dont il préfacera l’édition italienne en 1973. Il reviendra sur ses propres traces de lecteur en 2024 à l’occasion d’une intervention à un colloque que l’université de Lyon II a consacré au livre de 1924.

Les éditeurs du petit volume ont ajouté à ces deux textes la traduction d’un important compte rendu des Mélanges historiques de 1965. Ce qui donne son unité à la réunion de ces trois écrits, au-delà de la personnalité de Marc Bloch, c’est donc le thème de la vérité. D’abord celle de Ginzburg sur lui-même et la reconnaissance de l’influence du Français, passée à travers une « crypto-mémoire », sur son travail, au point de considérer que la microhistoire commence avec Les rois thaumaturges.

Il s’agit ensuite – et ce n’est peut-être pas un hasard que ce petit livre paraisse presque en même temps que l’édition française de Metahistory de Hayden White, dont on sait que Ginzburg fut un des plus durs critiques – de défendre les droits de la vérité en histoire. L’historien italien lie ensemble le fameux article de Bloch sur les fausses nouvelles de la guerre (1921) et l’ouvrage de 1924. Non seulement les deux mobilisent l’anthropologie et établissent l’erreur, le mensonge, le légende, la rumeur, comme objets d’histoire légitimes, mais ils ont l’un et l’autre pour finalité ultime de rendre obsolète l’opposition Durkheim/Seignobos, autrement dit l’opposition entre la sociologie et une certaine histoire, entre les « forces sociales puissantes » et « une pensée individuelle sûre d’elle-même » (expressions employées par Bloch dans la conclusion des Rois thaumaturges).

Marc Bloch, Carnets inédits 1917-1943, édition établie et postfacée par Massimo Mastrogregori, Paris, Ed. Amsterdam, 2025, 397 p., 21 €. Carlo Ginzburg, Dialogue avec Marc Bloch
« Les gaz », Jean Veber (1918) © Gallica/BnF

Jeter un éclairage sur cette opposition réduite est sans doute l’apport essentiel du livre collectif dirigé par Florian Mazel et Yann Potin, outre qu’il contient des textes inédits du panthéonisé, notamment celui des conférences prononcées à Cambridge en 1938, des données biographiques et bibliographiques, des études sur la réception du travail de l’historien, notamment en Allemagne. Les auteurs, chacun dans son champ, insistent pour souligner les percées, sinon effectuées par Marc Bloch, au moins conceptualisées, esquissées, et dont la germination sera plus tardive, qui tendent toutes vers la constitution d’« une science sociale », rassemblant histoire comparée, sociologie, anthropologie, géographie, linguistique (Bloch appelait de ses vœux « l’élaboration d’un langage scientifique commun par-dessus les usages nationaux »), statistique, etc., sans négliger les réticences, les limites même, de l’historien, comme, par exemple, sous la plume de Rosa Maria Dessi, la distance que Bloch établit, cherchant avant tout à « promouvoir une histoire de la royauté comparée », entre ses analyses du toucher des écrouelles (Les rois thaumaturges de 1924) et les ressources interprétatives venues de l’ethnographie ou de la psychanalyse, Carlo Ginzburg, lui, laissant entendre que le nom de Freud et Psychopathologie de la vie quotidienne (1901) n’étaient peut-être pas, bien que jamais cités, étrangers à l’Alsacien.

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Malgré ces réserves, la science sociale, « lentille puissante », selon l’expression de l’article sur les fausses nouvelles de la guerre (1921), permet de relier les phénomènes (Bloch préfère « phénomène » à « événement », comme le relèvent à plusieurs reprises les auteurs) entre eux, et, pour reprendre les études les plus célèbres de l’historien, ceux construisant le pouvoir royal d’un côté et ceux créant les conditions de la genèse des croyances ou de la manipulation de masse par la désinformation de l’autre, mais on aurait pu s‘appuyer aussi bien sur Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931), ou encore sur le chantier d’une « Histoire comparée des sociétés européennes » (1928).

Cette science, capable du « démontage d’une structure sociale » ‒ c’est ainsi que Marc Bloch décrit l’objectif recherché dans l’écriture de La société féodale ‒, peut prétendre à un statut de vérité, sans éprouver aucun manque par rapport à celui des sciences dites « dures », pas même celui du recours à un genre d’« expérimentation », comme celui qu’avait dévoilé «l ’expérience » de la Grande Guerre, offrant une situation dans laquelle « le sociologue est un historien qui prend pour objet le présent, avec l’arrière-pensée de constituer le présent comme cas particulier et de le restituer dans l’univers des cas possibles » (Bourdieu, Cours sur l’État).

C’est pourquoi on peut ne pas être entièrement convaincu par les réflexions de Yann Potin dans son article « Par-delà la science sociale. L’expérience historique entre résistance et réforme », en particulier quand il s’agit du différend Simiand/Bloch. Ne pourrait-on pas dire que l’article de 1934, rendant compte du travail de François Simiand (qui meurt l’année suivante), voit poindre, avec la méthode de l’économiste, qu’il admire par ailleurs (« œuvre considérable », écrit-il dans la correspondance avec Febvre), les dangers d’une dérive de l’économie (« discipline d’avenir, s’il en fût », cf. lettre à Febvre du 31 octobre 1935, la même lettre qualifie Simiand d’« observateur objectif sans prétentions normatives ») [2], dans ses volets théorique et historique, oublieuse qu’elle appartient à la « science sociale » et au seuil de démonstration dont elle est capable (cf. l’épistémologie de Jean-Claude Passeron), pour devenir économétrie, s’envoler vers les modélisations mathématiques ? Profitons de l’attention portée à cet article de 1934 pour ajouter une référence à l’article de l’ouvrage collectif sur les classes sociales au Moyen Âge : dans une note, Marc Bloch remarque que « l’histoire même de la classe seigneuriale, en tant que classe, de sa constitution et de sa « durabilité » est encore tout entière à écrire ».

La « cité » et la vérité, les deux piliers de la sagesse pour laquelle Marc Bloch est entré dans l’action en 1943 (difficilement accepté par la Résistance en raison de son âge), déterminé à « ne pas subir » ([244] et dernier numéro du carnet « Mea », intitulé « L’action nécessaire » et extrait d’un ouvrage de Thierry Maulnier, dont Bloch ne partageait pas les convictions). « Jamais les saints ne se sont tus » (Pascal, [129], intitulé « Les saints »), citation que le résistant reprendra dans L’étrange défaite.


[1] Comme l’avait fait sous forme de tribune Suzette Bloch, petite-fille de l’historien, à trois reprises, en 2009 sous Nicolas Sarkozy dans Le Monde, en 2012 dans Libération et en 2024, avec d’autres signataires, une nouvelle fois dans Le Monde, pour protester contre l’usage par l’actuel président du Rassemblement national d’une citation tronquée de L’étrange défaite destinée à justifier une indigne politique de l’immigration.

[2] Lucien Febvre reviendra dans son discours de soutien à la candidature de Bloch au Collège de France sur la conception de l’économie qu’avait Simiand, comme « discipline descriptive et non normative » (cf. Correspondance Bloch-Febvre, vol. II, Fayard, 2003, p. 332).