Un si nécessaire vacarme

Alors que les États désinvestissent financièrement la lutte contre le VIH au risque de voir la pandémie repartir, l’essayiste lesbienne états-unienne Sarah Schulman, au terme d’un énorme travail de collecte de témoignages, dresse un tableau des plus instructifs de l’association Act Up-New York qui fut l’un des principaux collectifs de personnes concernées. Let the Record Show est un ouvrage qui, dès sa parution en 2021, fit date et dont il faut se réjouir de la publication en français, tant il donne à penser une politique de la colère.

Sarah Schulman | Let the Record Show. Une histoire politique d’ACT UP-New York, 1987-1993. Trad. de l’américain par un collectif. Libertalia, 1 220 p., 20 €

En avril 1987, en France, sur les écrans des télévisions est diffusé le premier clip de prévention sur le sida, « Le sida ne passera pas par moi », réalisé par le cinéaste Jean-Jacques Beneix pour le compte du ministère de la Santé. Aux États-Unis, cette année 1987 est marquée par la création de the AIDS Coalition To Unleash Power, plus communément connue sous le nom d’Act Up-New York. Si l’on connaît bien, grâce notamment aux mémoires de Didier Lestrade (2000), à l’étude de Christophe Broquat (2005) ou au film 120 battements par minute de Robin Campillo (2017), l’histoire d’Act Up Paris, association fondée en 1989, le groupe new-yorkais qui en fut le modèle est quant à lui très mal connu, y compris par le monde de la lutte contre le sida. Il est souvent devenu un objet culturel, réduit à  son fameux logo d’un triangle inversé de couleur rose « pink » et à son slogan « Silence = Death ».

La première des qualités de Let the Record Show est de nous proposer une longue et patiente chronique d’Act Up NY qui ne fait l’impasse sur aucun aspect de cette mobilisation historique de personnes atteintes par une maladie et des manières dont elles combattent contre elle et alertent par des actions spectaculaires le grand public sur le faible engagement des responsables politiques, des laboratoires pharmaceutiques, des compagnies d’assurances, au regard de la gravité de cette pandémie.

« Un décès du VIH toutes les trente minutes » (New York, 1986-1997) (détail) © CC0/Manuscripts and Archives Division, The New York Public Library

Rappelons quelques actions d’Act Up-New York qui jalonnent la période 1989-1993, période tragique que relate Sarah Schulman, ancienne activiste de ce groupe, romancière, essayiste et militante LGBTQIA+, connue en France par ses essais traduits aux éditions B42 (avec, en particulier, La gentrification des esprits. Témoin d’un imaginaire perdu, 2018). Le 24 mars 1987, dix-sept membres d’Act Up sont arrêtés alors qu’ils participent à une manifestation à Wall Street pour protester contre les prix excessifs de l’AZT, seul médicament alors disponible des laboratoires pharmaceutiques. En janvier 1988, le groupe de femmes d’Act Up-New York nouvellement formé cible les bureaux du magazine Cosmopolitan qui a affirmé dans ses colonnes que les femmes hétérosexuelles ne couraient pas de risque significatif de contracter le sida. En octobre, les bureaux de la Food and Drug Administration (FDA) sont bloqués par des activistes d’Act Up. En 1989, le monde entier découvre Act Up-New York à l’occasion de son action lors de la cinquième Conférence internationale sur le sida à Montréal – des conférences jusqu’alors très fermées aux associations de malades.

Mais c’est surtout à New York que les militants concentrent leurs actions, et contre des institutions puissantes : à la cathédrale Saint-Patrick pour dénoncer l’attitude de l’Église, hostile à l’usage du préservatif, ou en 1991 devant le palais de justice de Manhattan ou le Département des services correctionnels (DOCS), l’administration pénitentiaire de l’État de New York. La campagne restée la plus célèbre est celle contre la politique du président Bush. Le 22 janvier 1991, alors que débute la guerre du Golfe, des activistes militants envahissent en direct le plateau du journal télévisé PBS NewsHour, l’un des plus suivis aux États-Unis, en criant : « Combattons le sida, pas les Arabes ! » et s’enchaînent au mobilier du studio. Pendant toutes ces années, la mort de nombreux militants donne lieu à des enterrements véritablement politiques où les cendres sont parfois lancées sur des lieux de pouvoir.

Paradoxalement, l’activité principale d’Act Up-New York est souvent passée sous silence. Sarah Schulman revient longuement sur le travail très important dont les zaps et autres actions n’étaient que la face visible. Chaque semaine, le lundi, une réunion générale avait lieu au cours de laquelle étaient partagées des informations de natures très diverses (questions médicales, organisation de groupes de soutien, préparation d’actions à venir, discussions sur les contenus du matériel de prévention, etc.).

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

Mais l’essentiel du travail d’Act Up, comme le montre très bien et de manière inédite Sarah Schulman, eut lieu soit dans de petits groupes dont la durée d’existence était parfois très courte, soit dans des commissions qui travaillaient sur des objets fondamentaux mais négligés par les pouvoirs publics et l’ensemble de la société états-unienne : les malades latino-américains, la réduction des risques pour les usagers de produits stupéfiants (l’échange de seringues), les questions carcérales, la prévention à destination des plus jeunes et bien sûr les traitements. « Treatment and Data », c’était son nom, pesa très fortement par ses actions avec son « Plan de suivi sur 18 mois » en novembre 1990 , sur les politiques de recherche et la mise au point de traitements. C’est la première fois que les personnes vivant avec le VIH imposèrent leur savoir de malade comme un élément déterminant dans la recherche, moment historique puisque désormais la majorité des essais thérapeutiques se font dans une coproduction avec les personnes concernées.

Ce fonctionnement d’Act Up-New York, s’il n’avait jamais été analysé avec autant de précision que par Sarah Schulman dans son volumineux ouvrage paru outre-Atlantique en 2021, était connu en France et servit de modèle notamment à Act Up Paris. Mais la puissance de ce Let the Record Show réside dans l’objet qu’il forme : il n’est ni une monographie universitaire traditionnelle sur laquelle l’autrice aurait une position d’autorité, ni une véritable histoire orale, mais ce livre est ce que nous pourrions appeler une autobiographie collective. Dès l’ouverture de la préface, le ton est donné : « Ceci est un livre dans lequel toutes les personnes malades du sida ou vivant avec le VIH sont aussi importantes les unes que les autres. Toutes leurs expériences comptent. » L’enjeu de l’entreprise de Sarah Schulman est en effet de ne pas proposer un point de vue surplombant, mais de faire entendre, comme le souligne le collectif de traduction, « la polyphonie parfois dissonante sans laquelle rien à Act Up-New York n’aurait été possible ».

Sarah Schulman, Let the Record Show. Une histoire politique d'ACT UP-New York, 1987-1993, traduit de l’Américain par un collectif, Libertalia, 2026.
Le groupe ACT UP s’est dirigé vers le bâtiment n° 1 pour assister aux derniers discours et participer à un « die-in », cette dernière action ayant été programmée pour coïncider avec le journal télévisé local diffusé en direct à midi. Cette action visait à montrer qu’aux États-Unis une personne mourait du sida toutes les 12 minutes © CC0/NIH History Office from Bethesda

Car le projet de Sarah Schulman s’inscrit dans une énorme entreprise de collecte d’archives par entretiens et dans une réflexion sur les archives minoritaires. Il ne s’agit pas de clore cette histoire pour l’autrice ; elle le rappelle, Act Up-New York fêtera ses quarante ans l’an prochain, le groupe existe encore, il mène des actions – le 21 mars dernier, ses activistes ont organisé une marche contre la réduction drastique des budgets alloués au VIH/sida par l’administration Trump, alors même que les budgets de l’ICE et de la guerre actuelle contre l’Iran étaient augmentés. Il ne s’agit pas non plus de contester mais de compléter les archives officielles de l’organisation déposées au département des archives et manuscrits de la New York Public Library, un ensemble de plus de 30 m linéaires (234 cartons) conservé sous la cote MssCol10 et dont une partie est consultable en ligne.

Sarah Schulman et Jim Hubbard, un autre vétéran survivant d’Act Up, ont passé dix-sept ans à mener 188 entretiens approfondis avec des membres anciens et actuels du mouvement. Ces entretiens ont constitué les matériaux du documentaire United in Anger (2012) et ce sont ces milliers d’heures d’enregistrement qui constituent l’imposant ouvrage traduit aux éditions Libertalia. Indiquons que les vidéos complètes sont archivées dans plusieurs bibliothèques : la Public Library de New York, celle de San Francisco, ainsi que dans les collections de l’université du Michigan à Ann Arbor. Schulman a aussi mis en ligne une partie de ces témoignages sur un site dédié.

L’enjeu est, on l’aura compris, politique : ce que l’autrice souhaite, c’est montrer que, contrairement à une forme de récit mythologique, c’est dans et par le « vacarme » qui existait à Act Up-New York qu’une politique d’intervention a pu naître, se développer. Sarah Schulman ne tait pas la complexité, les conflits, les oppositions, les contradictions… On voit très bien que ce collectif n’avait pas une ligne mais que c’est la coexistence et même la confrontation de ses différentes tendances qui ont produit l’efficacité et la justesse de ses revendications.  

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

C’est aussi le sens de cette édition française, qui est le fruit d’un travail de traduction militante porté par un collectif d’universitaires et d’activistes – Adeline Chevrier Bosseau, Hélène Cottet, Mathieu Duplay, Laurence Gervais, Corinne Oster, Hélène Quanquin. Certes, le volume fait plus de mille pages mais ce choix n’est pas seulement pragmatique. Il est très fidèle à l’esprit de Let The Record Show et il faut lire la préface de ce collectif qui assume d’écrire chacune et chacun successivement à la première personne les raisons et les manières dont iels ont lu et traduit ce texte composite. Ce travail collectif est en parfaite adéquation avec l’esprit qui anime ces activistes new-yorkais·es.  

Parmi les éléments qui composent cette fresque polyphonique, il y a donc le souci de ne pas limiter Act Up-New York à ses figures célèbres, appartenant à une élite sociale et culturelle majoritairement composée d’hommes gays (insiders) mais à faire entendre les subalternes (outsiders) : Africains-Américains, usagers femmes et hommes de produits stupéfiants. Il s’agit aussi de rectifier cette histoire en limitant le rôle de Larry Kramer (1935-2020), cofondateur du Gay Men’s Health Crisis et qui fut souvent présenté comme le « leader » d’Act Up ; mais surtout, l’autrice replace les lesbiennes dans la lutte contre le VIH. Elles ne furent pas seulement, comme le suggère le regard sexiste dénoncé par Schulman, des soignantes, les femmes inspirèrent le mouvement : les intérêts des hommes gays convergèrent avec les luttes féministes lesbiennes et autour de la lutte sur la contraception. Cette expérience politique des femmes fut très précieuse et féconde, outre le fait que des femmes furent atteintes du sida et qu’elles furent invisibilisées.

L’ouvrage de Sarah Schulman est, on l’aura compris, une contribution importante et magnifique à l’histoire tragique de la pandémie à VIH. On formulera néanmoins une réserve quant à la montée en généralité que fait l’autrice sur l’importance des groupuscules tels que Act Up-New York ; elle écrit en effet au début de l’ouvrage : « Mon sentiment est que le destin d’une société est le résultat des actions de quelques très petits groupes de personnes. Seuls quelques mouvements pionniers prennent effectivement les mesures nécessaires, et un nombre encore plus restreint le font avec un objectif d’efficacité – le but étant d’ouvrir de nouvelles possibilités et de tracer de nouvelles voies pour l’ensemble de la communauté. »

Paradoxalement, cette pensée nous semble en contradiction avec l’entreprise déployée. Ce que Schulman nous offre à lire, ce ne sont pas les actions et les discours d’une avant-garde, mais au contraire ceux d’hommes et de femmes qui, confrontés à une situation commune, avoir été contaminé·e par le VIH, se constituent en sujet politique, et produisent, aurait dit Michel Foucault, un savoir collectif pertinent. Act UpNew York a-t-il pour autant changé la société états-unienne ? On aimerait le penser, en dépit du fait qu’aujourd’hui, presque quarante ans après naissance d’Act Up, les pratiques de stigmatisation et de discrimination à l’égard des plus fragilisés sont d’une violence qui dépasse celles des années Reagan. Là est sans doute aussi le sens de ce livre, celui d’être non un guide mais une ressource pour les luttes présentes et à venir.

.