Walpurgis. Les révolutions de droite : le titre du livre de Hamit Bozarslan a de quoi intriguer. Les « révolutions de droite », cela sonne d’abord comme un oxymore. On est habitué depuis 1789 à associer la révolution à un processus de transformation sociale visant à améliorer le sort ou le statut d’un groupe dominé jusque-là, c’est-à-dire à ce qu’il est convenu d’appeler un programme de gauche.
N’est-ce pas précisément en 1789 que les notions de gauche et de droite surgissent, à l’occasion d’un vote de l’Assemblée constituante ? Du reste, lorsque la droite s’oppose au processus en cours, par le verbe ou l’action, on appellera cela, et elle revendiquera la formule, la « contre-révolution ». Certains ont perçu très vite le risque, néanmoins, que la contre-révolution soit perçue comme une nouvelle révolution à l’envers, ce qui était de nature à dissuader un peuple las des soubresauts [1]. Le fait est que lors de la Restauration française de 1814 et 1815, qui ne fut pourtant qu’une contre-révolution partielle, les violences ne manquèrent pas.
D’autres révolutions se produisent au XIXe siècle, en France et en Europe, toujours inspirées par le grand exemple de 1789. Elles réussissent un moment, sont suivies de restaurations, dans les années 1820 en Espagne et en Italie, et surtout en 1848 dans l’ensemble de l’Europe, y compris en France. La révolution, célébrée ou honnie, continue pourtant d’incarner l’espérance d’un grand nombre et les craintes des autres. Elle reste l’horizon des partis de gauche, en particulier des socialistes après 1850. Le mirage s’estompe néanmoins progressivement après la Commune de Paris, tandis que la social-démocratie s’intègre peu à peu au système dans les différents pays, émousse sa pointe et finit par oublier en 1914 son idéal internationaliste.
Le désastre de la Première Guerre mondiale laisse un champ de ruines, tant matérielles que morales. La révolution triomphe certes en Russie, mais au prix d’une guerre civile meurtrière. Pourrait-elle s’étendre à l’Allemagne et au reste de l’Europe ? La menace est perçue comme réelle par les classes dirigeantes de certains pays. Il ne s’agit plus alors de faire une contre-révolution, mais de prévenir une révolution. C’est dans ce contexte que surgissent des mouvements d’un nouveau type, ceux qui fournissent la matière principale aux réflexions de Hamit Bozarslan.
L’auteur, directeur d’études à l’EHESS, est bien connu comme spécialiste du Moyen-Orient, en particulier de l’Empire ottoman et de la question kurde [2]. Il a voulu ici élargir sa réflexion à l’histoire européenne – voire mondiale puisqu’il y inclut quelques échappées vers la Turquie et le Japon. Avec un temps fort, la période de l’entre-deux-guerres, le fascisme et le nazisme avant tout, mais aussi le franquisme et le salazarisme. Le titre fait évidemment référence à l’Allemagne : au chaos de la nuit de Walpurgis du Faust de Goethe, mais surtout à un petit ouvrage extralucide de Karl Kraus, le célèbre chroniqueur et pamphlétaire viennois, commentant dès 1933 les débuts du nazisme [3]. Ces mouvements ne s’expliqueraient pas cependant sans certains antécédents remontant au XIXe siècle, et l’auteur ne manque pas de mentionner à cet égard les travaux de Zeev Sternhell, tout en les élargissant et en les nuançant [4]. Par ailleurs, il s’interroge pour finir sur d’éventuelles résurgences du phénomène au XXIe siècle.

L’ambition était donc immense. Le nombre des lectures mobilisées l’est aussi, et ce savoir multiforme et multinational force l’admiration. L’auteur n’a-t-il pas voulu néanmoins trop embrasser ? Serait-ce parce qu’il a été débordé par cette masse à traiter qu’il a manqué de temps pour se relire ? Son livre est criblé de fautes d’orthographe et de négligences qui finissent par rendre la lecture un peu pénible. On pourra d’autre part trouver excessif le recours systématique, au fil du texte, à l’autorité de mille témoins convoqués à l’improviste sans être présentés ; la tentation du « name-dropping » n’a pas été entièrement conjurée. Et le lecteur a un peu de peine, dans le tourbillon des ellipses et des allusions, à se former des idées claires. À condition de passer outre à cette frustration, il prendra tout de même plaisir à cette conversation érudite qui lui fait découvrir un objet multi-dimensionnel en le retournant sous toutes ses faces.
La construction de l’ouvrage déroute certes au premier abord. Il ne se veut pas une histoire du fascisme, du nazisme ou du franquisme. Il ne suit pas un plan chronologique. Ce n’est pas exactement, non plus, une typologie. Plutôt, de façon en gros thématique, un ensemble de réflexions sur la nature, les origines, les programmes, les interactions, les impasses de ces différents systèmes. Ce sont eux qu’il réunit sous le concept de « révolutions de droite ». On peut discuter sans doute le qualificatif, d’un point de vue subjectif en tout cas : si la plupart des acteurs se sont en effet perçus comme des révolutionnaires, ils ne se seraient sans doute pas proclamés de droite, à l’exception des franquistes en Espagne ou de Salazar au Portugal. Le déterminant relève d’un jugement historique.
Il est vrai que la notion de « révolution de droite » n’est pas neuve : elle surgit dès 1931 en Allemagne [5]. Elle ne paraît pas avoir reçu un grand écho cependant, ni avoir été revendiquée par les principaux intéressés. Comment faut-il la comprendre par rapport à une autre notion, beaucoup plus répandue alors, celle de « révolution conservatrice » ? [6] Cette dernière doit-elle être comprise seulement comme une révolution « déclenchée et encadrée par le haut » ? Mais dans ce cas, s’agit-il d’une révolution ? Et comment distingue-t-on une révolution de droite d’une contre-révolution ? Si l’on admet la notion de révolution de droite, doit-on préciser en miroir « révolution de gauche » ? Définira-t-on simplement la révolution comme « fait révolutionnaire », comme un processus de changement violent, pour subsumer des événements de nature très différente, comme on a pu le faire naguère en inventant le concept de totalitarisme pour intégrer le communisme et le nazisme ? Mais si la révolution est essentiellement violence, quid des révolutions « de velours », « chantante », etc. Est-ce la dimension d’indépendance nationale qui change alors la donne ? Ces questions auraient peut-être pu être abordées de façon plus directe.
Ce qui ressort avant tout de cette lecture, c’est qu’il faut prendre en tout cas le mot « révolution » au sérieux. Les protagonistes sont imprégnés d’une culture qui fait de la révolution, comme du socialisme, des références universelles vers 1900. Mussolini, qui ouvrira la voie en 1922, a été un militant révolutionnaire avant 1914. Le parti nazi, fondé en 1920, se veut socialiste et national. Les Croix de feu se définiront comme le Parti social français. Il serait trop simple de ne voir là qu’un leurre pour capter la faveur du plus grand nombre. Les régimes fasciste et nazi servent sans doute en définitive les intérêts du capital, mais ils se servent aussi de celui-ci comme ils entraînent à leur suite certaines castes anciennes, militaires notamment, demeurées puissantes. Ces régimes ne sont pas juste le dernier recours du capitalisme en péril comme l’affirme la vulgate marxiste de l’époque. Ils ont leur propre logique et leur propre dynamique, proposent une sorte de « modernité alternative ».

Ils ont leurs propres hommes aussi, venus des marges de la société. Disponibles pour la violence, constitutive de toute révolution, en révolte contre le monde bourgeois et libéral. Admirateurs au fond et imitateurs fascinés de Lénine, qui a réussi à renverser l’ancien monde. On ne peut réduire l’émergence de ces mouvements à une défense sociale exaspérée contre le bolchevisme menaçant, même si leur discours a misé sur ces craintes. Ils n’émergent bien sûr qu’à la faveur de la guerre mondiale, qui a tout bouleversé : les votes de crédits de 1914 ont conduit les socialistes eux-mêmes à placer les nations avant la lutte de classes internationale ; puis l’intensité du conflit, la guerre totale, ont radicalisé ce transfert. Dans le désarroi de la défaite, quand leur univers s’écroule, comment les vaincus, Allemands, Hongrois, Turcs aussi, ne se raccrocheraient-ils pas en dernier recours à la nation ? Cela vaut aussi pour certains vainqueurs mal récompensés, comme en Italie.
L’idée de révolution, réactualisée par l’effondrement spectaculaire des empires en 1917-1918, est donc transférée au service de la nation. L’individu ne s’identifie pas à une classe mais à un corps quasiment biologique, dont il est une cellule. Et la lutte des classes fait place à une sorte de lutte impitoyable des nations pour survivre ou s’affirmer – la notion de darwinisme social est omniprésente dans le livre. Cela donne la recherche d’un « espace vital » pour les Germains aux dépens des Slaves, ou bientôt l’obsession de débarrasser le corps national des poisons qui le rongent, juif, tsigane, et de l’amputer de ses parties malades, handicapés ou malades mentaux. Pour maintenir un peu de cohérence avec le discours socialiste, certains parlent de « nations prolétariennes » maltraitées par les puissances dominantes, France et Angleterre.
Les régimes issus de ces révolutions n’ont pas duré, la Seconde Guerre mondiale les a jetés bas. On se demande évidemment ce qui serait advenu sans la guerre. Suffit-il de répondre qu’ils portaient la guerre comme la nuée porte l’orage, qu’elle leur était inhérente, et nécessaire à leur conservation – et donc à leur destruction ? Dans un contexte différent, le franquisme a pourtant tenu plusieurs décennies. Il était d’une autre nature, dira-t-on, vraiment de droite, réactionnaire, expression déclarée des couches supérieures revanchardes. Et le kémalisme ? Ils ont en commun d’avoir survécu à l’abri de leurs frontières après être restés neutres pendant la guerre. Chaque situation est certes particulière, mais la réponse n’est pas si évidente. La personnalité des acteurs joue aussi un rôle déterminant, dans des régimes où le guide incarne la nation et sa destinée. Reste la tension sans doute insoutenable entre un projet de nature eschatologique, le Reich à refonder pour mille ans, tel un nouveau Saint-Empire, mais d’urgence, et la patience du temps ordinaire ; entre l’unité sacrificielle du temps de la conquête du pouvoir et les contradictions inévitables quand il faudrait gérer le quotidien dans la durée, le passage de la violence révolutionnaire à l’institutionnalisation. Mais ce dilemme n’est peut-être pas spécifique aux révolutions de droite : il est toujours difficile de passer « de la mystique à la politique ».
Autant de questions passionnantes qui surgissent au fil des pages de ce livre-mosaïque propre à nourrir la réflexion.
[1] Joseph de Maistre, « Des prétendus dangers d’une contre-révolution », Considérations sur la France, 1797.
[2] Outre de nombreux travaux particuliers, il a publié notamment deux synthèses : Histoire de la Turquie, Tallandier, 2013 ; Histoire des Kurdes, Cerf, 2025.
[3] Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis (Dritte Walpurgisnacht, Suhrkamp, 1989), trad. fr. Agone 2005, rééd. 2026 (rédigé en 1933,1ère éd. all. Fischer, 1952, sous un titre différent).
[4] Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme, 1885-1914, 1978.
[5] Hans Freyer, Revolution von Rechts, Iéna, 1931 (Internet Archive) ; trad. anglaise Revolution from the Right, Imperium Press, 2023.
[6] Louis Dupeux (dir.), La révolution conservatrice allemande sous la République de Weimar, Kimè, 1992 ; Armin Mohler, Die konservative Revolution in Deutschland 1918-1932, 1ère éd. 1950, rééd. Graz, 2005 (trad. fr. Puiseaux, 1993).
