Un duo de poètes-chroniqueurs

Olivier Barbarant, poète, inspecteur général de l’Éducation nationale, spécialiste d’Aragon, essayiste et critique littéraire, et Anne Malaprade, poète, enseignante en classe préparatoire et critique littéraire, inaugurent aux éditions Illador, essentiellement dédiées à la poésie, une collection destinée à rassembler des articles critiques sur la poésie. Les deux auteurs, qui signent respectivement Les quatre vents de la poésie et Les mots font toujours des histoires, ont une approche très différente. C’est justement ce qui fait tout le sel de cette publication faussement jumelle.

Olivier Barbarant | Les quatre vents de la poésie, tome 1. Illador, coll. « Poésie pour tout dire », 326 p., 24 €
Anne Malaprade | Les mots font toujours des histoires. Illador, coll. « Poésie pour tout dire », 248 p., 22 €

Olivier Barbarant a déjà publié un volume qui réunissait ses premiers articles critiques publiés dans la revue Europe, où il tient depuis quelques années la chronique de poésie longtemps animée par Charles Dobzynski. Ce premier volume, La juste couleur. Chroniques poétiques, était sorti aux éditions Champvallon en 2021. Barbarant est donc un lecteur assidu, de par ses différentes fonctions. Dans sa préface, Didier Cahen écrit de lui qu’il est « un défricheur de toutes les poésies […] de Shakespeare à Marceline Desbordes-Valmore, d’Antoinettte Deshoulières à Yves Bonnefoy, quels que soient les genres, les époques, les styles, les nationalités et le sexe des poètes, il donne le sentiment de lire tout ce qui se (re)publie… ».

Le volume prend donc la suite de La juste couleur et comporte vingt-six chroniques numérotées de l’été 2020 à décembre 2023 et restituées dans leur ordre chronologique. Elles paraissent, de prime abord, d’une grande originalité, tant par leur titre (« Et je te tends ce panier de paroles », « Le chagrin et la beauté », « Et j’ai fait de mon cœur un bouffon bigarré ») que par leur sujet et l’angle choisi pour en débattre, comme si, dans ces exercices, Olivier Barbarant privilégiait son plaisir et sa fantaisie, sa liberté et son éclectisme, afin de se reposer des contraintes de programmes imposées par l’Éducation nationale. Ajoutons qu’il ne se limite pas aux périodes récentes ni aux auteurs français ou francophones, il traite aussi bien d’une anthologie latine bilingue, Aere perennius, qui lui permet d’exercer son savoir d’agrégé des lettres, que d’une anthologie, bilingue elle aussi, d’Étienne Jodelle ; de poètes espagnols du début du siècle dernier ; de grands noms du passé, Shakespeare, Byron, Hölderlin ; de poètes importants, Jacques Réda, Jaccottet, Bernard Noël, Francis Ponge, Pasolini, Éluard, Yves Bonnefoy, comme de poètes moins connus parce qu’étrangers, Taras Chevtenchko, ou discrets, Gérard Mottet.

Son volume n’écarte pas pour autant les femmes, elles sont présentes, avec Silvina Ocampo, Marceline Desbordes-Valmore, Grisélidis Réal, Maya Angelou, ces trois dernières étonnamment rassemblées dans un même article, Patricia Valduga, Judith Balso, Martine Broda, Antoinette Deshoulières, en tant qu’elles-mêmes ou bien de manière plus diffuse et détournée, à travers une relation ou une étude. Mais on remarquera que ce choix, si c’en est un, comme celui de la partie masculine d’ailleurs, ne reflète qu’imparfaitement l’actualité poétique de la période. C’est qu’Olivier Barbarant ne cherche pas à être exhaustif, il retient ce qui lui chante, ce qui l’enchante, le plus souvent d’une manière biaisée – des instants de grâce.

Ainsi, sous le titre intrigant de « Et je te tends ce panier de paroles : Jacques Réda, William Cliff », c’est la publication d’un livre du second, Le temps, suivi de Notre-Dame (La Table Ronde), qui le conduit à analyser un essai (et non un livre de poésie) du premier, Quel avenir pour la cavalerie ? (Buchet-Chastel), lequel traite, non de chevaux, ce qui aurait été curieux, mais de prosodie et en particulier du vers compté. Toutefois, c’est ainsi qu’Olivier Barbarant inaugure son article : « Jacques Réda rappelle qu’il a passé son enfance, au cours des années 1930, dans une ville de garnison. Le pas bruyant des chevaux, la beauté répétitive et alignée des uniformes lui ont paru dès lors une juste métaphore de la versification syllabique, typique de notre langue, que l’école et des premières lectures lui permettaient de découvrir ». La chronique, élogieuse, (« Un savoir impeccable, l’une des oreilles les plus précises de la poésie d’aujourd’hui »), est aussi ponctuée de réserves (« Le catastrophisme, ici comme ailleurs, tient de la pose »). Aussi s’attarde-t-elle davantage sur l’étude des vers comme l’octosyllabe, qui prend parfois l’allure de la prose, et dont Jacques Réda propose le portrait suivant : « Parfaitement adapté aux tours les plus divers de la chanson comme aux méditations ou à l’élégie… » ; ou fait l’éloge de Paul-Jean Toulet : « Rarement les e muets ont été distribués de façon aussi rythmique avec autant de miraculeuse justesse. » Pour Jacques Réda, il n’y aurait « pas d’avenir hors du vers » et le vers n’aurait « plus d’avenir ». Pour contredire une opinion qu’il ne partage pas, Olivier Barbarant conclut son article par une louangeuse analyse du livre de William Cliff, chez qui le vers compté n’interdit « ni la voix personnelle, ni la diction du monde actuel », comme l’avait, avant lui, démontré Aragon.

Retenons le goût que manifeste Olivier Barbarant pour une prosodie classique et le beau langage, également son attrait pour des poésies écrites par des homosexuels (Gustave Roud, Constantin Cavafy, Pier Paolo Pasolini, Giorgio Bassani…), ou, à l’instar d’Aragon, pour la poésie slave. Il aurait fallu nous attarder sur sa chronique italienne, celle qu’il consacre à Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy, au poète ukrainien Taras Chevtchenko, à bien d’autres, pour donner la mesure de son talent, de son non-conformisme, de sa connaissance de la poésie.

« Composition », Ad Reinhardt (1940) © CC-BY-Sa-4.0/Gandalf’s Gallery/Flickr

Anne Malaprade se dit lectrice avant toute chose. Et à partir de là, elle délie, c’est-à-dire, jeu de mots, soit elle défait la gerbe pour en instruire le contenu, soit elle écrit et cesse de lire : « J’écris comme on lit et délie » ; « Les mots font toujours des histoires ». Tout est dit dans le titre et le sous-titre. Le livre est composé d’articles, appelons-les ainsi, Anne Malaprade les considère comme des notes, même s’ils sont longs, organisés, non par sujet ou par ordre chronologique, mais par ordre alphabétique. La sélection s’étend de 1977 à 2024, avec de nombreuses années vides et d’autres, au contraire, très pleines, comme 2022, 2023, 2024. Anne Malaprade a-t-elle effectué un choix parmi ses publications et, si oui, en fonction de quels critères ? Elle répond qu’elle a perdu de nombreuses saisies de ses textes et qu’elle a dû choisir parmi ceux qu’elle possédait encore dans son ordinateur. Le lecteur a néanmoins le sentiment que l’essentiel, pour elle, est le plaisir qu’elle prend à l’analyse proprement dite, même si certains auteurs exercent sur elle un attrait presque irrépressible, comme Bernard Noël, sur lequel porte sa thèse ou bien Emmanuel Hocquard, dont elle déclare ne pas être capable de parler et dont elle parle quand même.

Elle approche de tous avec sensibilité, sensualité et intelligence. Par exemple, à propos de Sereine Berlottier pour Avec Kafka, cœur intranquille (éditions Nous) : « Mon propre cœur a répondu à ces êtres de chair et de papier ». Les extraits qu’elle prélève révèlent l’auteur, l’autrice autant qu’ils la révèlent : « Tout ce qui ainsi m’échappe me donne parfois le sentiment que c’est au fond ce qui m’importe le plus au monde », pour Didier Cahen, Lire Paul Celan (Tarabuste). Mais Anne Malaprade ne se contente pas de citer avec émotion et justesse, elle écrit, c’est-à-dire que ses phrases donnent aussi un plaisir de lecture. De mettre (sans majuscule), par Marie-Louise Chapelle (éd. Typographique), elle note : « le vers tant aimé, lu, appris par cœur et avec cœur est mis en marche, dans la marche du poème qui exige, avec désir, de devenir livre ». Des Caduques, par Maryvonne Coat (éd. Isabelle Sauvage) : « Et c’est un “saule pleureur” qui assiste à cette “oraison funèbre” originelle que chacun d’entre nous porte, pour ne plus cesser de nous déporter vers d’autres scènes que l’on se tue à dire ».

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

« Comment écrire les faits ? » se demande-t-elle justement en lisant Faits, II (Gallimard) de Marcel Cohen, de quel « point de vue inédit, situé quelque part entre témoignage et collecte, glanure et attention. Ni interne, ni externe, ni omniscient, ce point de vue distille une neutralité de surface et une objectivité manifestant avant tout un souci d’observation et de retenue ». Et nous, lecteur de la lectrice quelle est, rejoignons, à travers elle et ce qu’elle nous en dit, les lecteurs de Marcel Cohen « dans une forme de compagnonnage mis en abîme : chaque lecteur du livre rejoint le lecteur à l’origine du livre, à savoir Marcel Cohen » (Autoportrait en lecteur, Éric Pesty), arrachant ainsi « une vérité au néant, au morcellement, à la dissémination : un fini au fini, ce qui ne peut être dit sinon par la désignation d’un silence creusant le verbe ». De même qu’elle l’écrit au sujet de Marcel Cohen, de même, nous, lecteurs de son livre, nous aimerions tout recopier, ou presque, de ses propos.

Toutefois, c’est en abordant Une inquiétude (Flammarion) de Cédric Demangeot, poète mort en janvier 2021 à 46 ans, qu’Anne Malaprade affirme clairement l’importance et la place que tient le corps dans sa perception de la poésie. « La vie porte la maladie de la mort, mais la littérature transporte les cadavres et toute la vie matérielle […] Mort pour laquelle on pourrait sacrifier sa maigre vie, troquer sa chair et son sang, si seulement un mot juste se révélait suffisamment inquiet pour troubler le néant et relancer le sens, les sens. » À propos de Bernard Noël, qui occupe une large place dans sa vie poétique, elle dit que ce qui l’a d’abord fascinée en lui, c’est sa voix, sa manière de parler, continue et basse, comme enroulée et déroulée, continûment. « Il s’agit d’épouser le livre par le regard, par l’ouïe, par le toucher : coïncider avec son rythme, tenter de saisir son architecture adossée au vide, entendre les ruptures qu’il met en œuvre, s’accorder à ses plages muettes. » Elle précise être sensible à tout ce qui émane de la présence corporelle d’un poète, quand il ou elle est encore de ce monde, et qu’elle a eu l’occasion de le ou la côtoyer, qu’elle retrouve cette présence physique dans le corps du poème. Ajoutons que sa proximité avec un texte, un auteur, se double d’une autre qualité, contradictoire, qui pourrait se nommer réserve, ou distance, une façon de maintenir un écart, de ne pas se mélanger, se confondre, qui donne à son écriture critique une sonorité ou une couleur tout à fait particulière.

Anne Malaprade effectue là un travail comparable à nul autre, à la fois détaché et engagé, formel sans formalisme, qui tient de la philosophie, de la linguistique, sans en avoir le langage codé. C’est tout à fait remarquable.