L’amitié ne se passe jamais de mots

Bernard Noël et Georges Perros se sont écrit pendant plus de quinze ans. Des lettres qui les lient indéfectiblement et permettent de lire leur poésie. En profondeur.


Bernard Noël et Georges Perros, Correspondances. Unes, 120 p., 21 €


Comment ça commence, une amitié entre deux poètes ? Par un livre envoyé à l’un, par une lettre envoyée à l’autre. Et l’un de se reconnaître dans l’autre, et l’autre dans l’un, lors même qu’ils ne se connaissent pas. Le 7 mai 1960, Bernard Noël écrit à Georges Perros qu’il tient dans les mains ses Papiers collés qui viennent de paraître, qu’il se demande bien pourquoi ce livre a atterri chez lui, pour aussitôt préciser que sa lecture l’a happé : « Et puis, à chaque page, il y a eu ces lambeaux de vie saisie vive, ce quelque chose qui dépassait l’écriture et l’appelait au plus profond, m’obligeant à constater : quelqu’un a osé refuser enfin la tricherie de la mise en forme et donner, au hasard, ce qui le hante, l’agit et l’agite. »

Bernard Noël et Georges Perros : poètes correspondant

Bernard Noël © Jean-Luc Bertini

Réponse de Georges Poulot, alias Perros, le 27 mai : « Ce qui est mieux que gai, ce qui est émouvant, c’est cette lettre que vous m’avez envoyée. Qui, comment dire, nous lie, peut-être plus que des années de fréquentation. » L’amitié peut bien se passer d’une poignée de main, jamais de mots. Dans correspondance, il y a distance. La bonne, la vraie, la seule : « Une oreille que je sens très près de ma voix, un cœur dont les battements répondent aux miens. »

Noël et Perros, Perros et Noël, vont s’écrire pendant plus de quinze ans, jamais régulièrement, jamais trop longuement, jamais très fâcheusement. Ils mettront longtemps à se saluer, pour de vrai. C’est que leur rencontre est ailleurs. Dans la poésie, bien sûr, qu’ils échangent et sur laquelle ils échangent. Étonnamment, leurs points de vue, ou de fuite, ne sont pas si différents. Lisez la lettre datée du 10 décembre 1965. Perros en est l’envoyeur, Noël pourrait en être le scripteur. Corps du texte et texte du corps, branle-bas de combat : « Terrible cet engluement, cet interdit, ce manque d’air. Peut-on accepter que toute notre vie y passe ? J’en ressens tous les jours les effets. » Un peu plus loin : « Alors le langage se retourne, comme on se retourne la nuit dans le lit pour trouver la bonne position, nos mots font les pieds au mur. »

Ces correspondances, au pluriel donc, font peu de cas du dehors, à peine quelques allusions aux activités de l’un ou de l’autre, lectures de manuscrits pour le TNP, le grand vent de Douarnenez chez Perros, une encyclopédie à boucler pour Noël ; non, le reste est ailleurs, dans le tréfonds de l’être, l’intime, l’interne, le for, pardon : la forteresse intérieure : « le goût du précis dans le noir ».

Bernard Noël et Georges Perros : poètes correspondant

Portrait de Georges Perros en couverture de « Une vie ordinaire » © Coll. Poésie/Gallimard

Au milieu, dans les marges, à part et pourtant passager de toutes les lettres ou presque, il y a l’étrange, familière et insistante figure de Gilbert Minazzoli, chef de fabrication aux éditions Robert Laffont, puis au Mercure de France, ami de l’un, de l’autre, des deux ensemble. Lesquels prennent des nouvelles et grand soin de lui, s’interrogent sur son avenir, aimeraient l’aimer plus qu’il ne s’aime. Le pousser à vivre sa vie, d’écrivain peut-être. Las, l’ombre est son domaine de prédilection. Noël : « non, nullement fâché avec Gilbert, au contraire, si je puis dire. J’accepte ses dérobades, qui font partie de lui comme tout ce pourquoi je l’aime ». Perros : « Gilbert, ah non, pas facile. J’ai l’impression qu’il a signé un pacte avec l’impossible quotidien. »

Le mot « visage » vient souvent à la plume de Bernard Noël, visage pour caractériser une présence, celle qui sort de la poésie de Georges Perros et qui lui ressemble, son caractère, comme d’imprimerie : « quelque chose de plein, d’accordé », une « impression d’harmonie ». On aperçoit presque mieux Perros là que dans ses poèmes. Comme on perçoit mieux Noël dans cette lecture d’Une messe blanche. 25 janvier 1971 : « Ce mot pour vous écrire que je vais vous écrire. J’ai lu très vite, comme un drogué, votre Messe blanche. Sensation d’un dégel, d’une explosion de cristaux enfin libérés dans un ample mouvement musical, hors de toute musique… Oui, de l’aquatique, à flux et reflux ému. » Venant d’un homme qui se tient si près de la mer, les images font mouche.

La dernière lettre de Bernard Noël déchire le cœur, magnifique. Perros est malade, il a perdu la voix, il perdra bientôt le grand combat. Noël lui répond du tac au tact. Le 23 septembre 1977 : « mon cher Georges, votre lettre, j’allais dire me tient la main. C’est drôle : pas moyen de se représenter le truc mental qui fait qu’on n’est pas seul bien que personne ne soit là ». Avant de renvoyer le silence au silence : « Je sais que j’ai écrit, finalement, pour aller vers les amis auxquels je ne pouvais parler. » L’oreille et la voix scellées, comme l’amitié, la poésie…


EaN a rendu compte d’Une machine à voir et des entretiens de Bernard Noël avec Alain Veinstein, mais également des Œuvres de Georges Perros, de ses Poèmes bleus et de sa correspondance avec Henri Thomas.

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