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Dans late Fourcades, Dominique Fourcade écrit le poème d’une année, en même temps qu’il se demande ce qu’est « le tardif » : « l’une des réponses possibles du travail de la vie face à l’approche de la mort », répond-il. Des textes qui travaillent l’existence, le réel, le quotidien et dans lesquels il formule ce qu’il a découvert en quatre-vingt-huit années, « en jouant toujours la même note », confie-t-il.

Dominique Fourcade | late Fourcades. P.O.L, 140 p., 18 €

Relevé d’une tragédie et annales de la joie, entre les deux, un va-et-vient, une balançoire… Ainsi pourrait-on présenter late Fourcades, le dernier livre de Dominique Fourcade, un ensemble de seize textes écrits sur presque toute une année à partir de l’été 2025, où le plus personnel se lie à l’actualité du monde. Chaque texte affronte le « présent abîmé », en desserre l’étau. Sur une année, une suite de deuils aussi : un premier ouvre le livre, un autre le ferme (presque). Au premier sont venus le soutenir Cézanne et Matisse ; au second, « la tortue du Père Lachaise » (titre de l’avant-dernier texte). Sur la quatrième de couverture, la découverte, écrit-il, c’est qu’aucun poème (comme aucun amour) n’est poème sans « les volutes autour de lui qui font qu’existent espace et temps ».

late Foucades. Le logiciel transcrit « l’atelier foucades ». Oui, si l’on prend « foucades » comme de très sérieuses fantaisies. Une année d’actualités, c’est la suite de la guerre :

Israël/Palestine, regardez immobile, la balançoire de détresse

Inoccupée sans répit

Exemple de réponse à la tragédie, Fourcade reprend une interview de Nadav Lapid, une vidéo. « Pour croire à l’innocence il faut croire à la beauté, et pour croire à la beauté il faut l’avoir vue ne seraitce qu’une fois enfant », dit le cinéaste. Dans ce genre de propositions, brûlantes et incertaines, ce sont les phrases qui sont les auteurs. Après avoir repris celle-ci, et devant le désespoir de l’artiste, il relance : « si j’osais je repartirais de zéro (et pour un peu je lui proposerais que nous allions dans une école apprendre ensemble la menuiserie, mais il serait déplacé de lui proposer quoi que ce soit) ».

Dans ce livre, l’enfance est magnifiquement présente : éminemment poétique (quand elle est possible : « les système des mots enfantins ont leurs secrets, ultra vivants ultra secrets ultra violets, plus inventifs plus près du réel et plus poèmes que ceux des adultes ». Loin de l’idéalisation, « je puis tout juste tenter d’elle une maquette de beauté enchantée », dit Fourcade, qui lui rend son inspiration à elle, à partir de la parole. Ici, une mini-scène très visuelle pourrait aussi bien être l’idéal d’une poétique :

derrière la supplique d’un enfant à un adulte tu veux faire une partie de billard avec moi

il y a dans ses yeux ce qu’il ne formule pas quelque chose comme ne serait-ce que pour perdre contre toi

ce que ses yeux seuls formulent 

Dominique Fourcade Flirt avec elle
Dominique Fourcade chez lui,
Paris (octobre 2021) © Hélène Bamberger/P.O.L

Dire par les yeux semble le brouillon accompli du poème, qui a, lui, à formuler, sans jamais oublier les yeux, en s’appuyant sur le son, sa densité de lieu, comme dans la suite du même texte : « tout au souvenir du choc mat des boules ». Le choc est toujours présent chez Fourcade, celui qu’il provoque chez le lecteur, celui qu’il met en scène dans la rencontre-éclair de références, de moments éloignés, lancés l’un contre l’autre.

Une année d’actualité penche parfois du côté des annales de la joie. Comme le plongeon d’un rugbyman (qui rappelle la présence de Didier Codorniou dans une liste de « passeurs du murmure » en 1984, dans Son blanc du un). Il écrit : « la sienne de joie, à Damien Penaud, immédiatement nôtre et celle d’un peuple, dans la tragédie d’aujourd’hui ». Suite de l’actualité : « le mot meurtri » (titre d’un texte) :

le ier de meurtrier, le issure de meurtrissure, il n’y a que ça cette nuit sans issue de fin novembre, ça et la neige sur l’Europe aban-

donnée à son désastre par l’Amérique 

Face à la « bête immonde de Washington », « je n’oublierai jamais, l’autre jour, le prêche de Mariann Budde l’épiscopalienne qui n’était qu’audace courage clarté […] permanence d’une grande poésie politique américaine indésespérable, nasty Woman dincksonienne relayée par Susan Howe… ». Dans un autre texte, interviennent les « lucioles anti-Trump de Pasolini ». Une sorte de contre-offensive, à laquelle participe l’un des néologismes dont Fourcade a le secret : « indésespérable ». Comme les vertigineux « ossité » et « Ossementité ».

late Fourcades. Quitte à choquer : parmi tous les Fourcades, il y en a un qui le fait exprès, qui d’ailleurs écrit : « je suis le blâmé par excellence parce que je n’ai cessé, en silence, de blasphémer ». En silence, mais pas que. En héritier de la morale chrétienne, sûrement (d’où la fréquence des « j’ai honte »), il arrive qu’il agace. Est-ce à un moment où, pour une provocation repérable, il quitte une seconde ce devoir premier : « le chant est un devoir moral, il est le devoir principal » ? Et nous voilà ici obligés de lui demander pardon, si, à : « j’espère que dans mes livres il n’y a pas trop de seins mais je n’en suis pas sûr », on répond : il y en a p. 49 de Rose-déclic (1984) mais, justement, ces seins-là passaient dans la discrétion d’un geste sous une bretelle, de bras, venant agrafer derrière le dos. 

Aujourd’hui, l’hyper-présence sexuelle du féminin ne passe plus. Même si « la fente la plus féminine », titre du premier texte de late Fourcades, n’est qu’un nom de l’ouverture. Par exemple, celle de la fenêtre de l’atelier des Lauves, dans le paysage, « fente la plus féminine […] par elle entrait et sortait […] va-et-vient encore aujourd’hui, l’éros universel occidental […] dont le héros en l’occurrence est Paul Cézanne, et grâce à lui, possiblement, calmement dans le tumulte, chacun d’entre nous ». Féminin-masculin – non, il dit « viril », ces mots ont leurs conflits. Fourcade est le premier à le savoir. Il évoque « un mal-être d’homme de cette fin d’année 2025, viril et très féminin. la grande chose / positive est que le viril est intégralement à l’écoute du féminin, ou n’est rien, et inversement ». Espérons.

late Fourcades : on retrouve ici les trouvailles majeures de l’auteur : restitution du roman du côté du poème, nouveau lien politique/poétique, liberté absolue dans le rapprochement des registres, densité simplissime, sûreté du rythme, un style, un phrasé, qui rendent ici étrange, sur la couverture du livre, l’absence du nom de l’auteur, ou plutôt sa chute, depuis son emplacement tout en haut, au titre, et au pluriel. On n’aura aucun mal à l’expliquer. « La disparition élocutoire du poète » nous fait de grands signes.

Dans un texte, « Proust à qui je dois tout », on retient ce que Fourcade dit avoir appris grâce à lui : « que la réalisation d’une œuvre, phrase robe ou cathédrale, ne connaissait ni début ni fin ». Au passage, un principe d’égalité phénoménal, qu’on remercie Fourcade d’énoncer, de réaliser, si nettement. Reste à évoquer le « tardif ». Pas une question de personne. Ainsi, pas de « late Titians ». Ce serait « plus excitant comme ça, mais il semble que c’est plutôt la vie tardive qui investit les procédures de Titien ». L’important est de laisser venir la vérité de ce moment dans le travail. Et de l’avant-avant-dernier texte, intitulé « tardif », on dira que c’est un sommet des Fourcades, qu’il faut aller le lire.

Et l’on remerciera Dominique Fourcade, en se glissant après ses propres mots : « je remercie le mot d’avoir été le réel. je remercie aussi l’angoisse ». Dans ce texte, on trouvera la neige, « test suprême », « le silence le plus parlant du monde ». On y croisera aussi Boris Pasternak et René Char. Sommet du chant qui se confie, on ne pense même pas à demander « de qui ? » ni « à qui ? ». Le texte d’une écriture sans début ni fin.