La Méditerranée en revues

| La Place, n° 4 . Éditions Motifs, 2026
| Fassl, n° 10. Éditions Motifs, 2025

Les éditions Motifs d’Alger publient deux revues bilingues, aussi importantes l’une que l’autre. La plus ancienne est Fassl, « revue de critique littéraire », née en 2018. On attend désormais avec impatience chaque livraison de ces très beaux petits volumes colorés, fabriqués et cousus à la main. Fassl propose des dossiers critiques, des entretiens et portraits d’auteurs algériens et étrangers, ainsi que de longs extraits inédits de romans à paraître. Les dix écrivains réunis cette fois-ci, toutes et tous Algériennes et Algériens, écrivent en français ou en arabe et on ne les connaît pas toujours en France. Pour celles et ceux qui écrivent à leur propos, ils et elles ont été, à un moment ou à un autre, « une promesse de liberté ». C’est par exemple ce dont se souvient le cinéaste et écrivain Lamine Ammar-khodja lorsqu’il parle d’Aziz Chouaki : « J’ai eu l’impression d’avoir ouvert une fenêtre qui donne sur mon quartier. Je me suis levé pour ouvrir la fenêtre de ma chambre. Mon quartier n’était plus là. J’étais à Paris. »

Sadek Aissat, auteur de L’année des chiens (1996), La cité du précipice (1998) et Je fais comme fait dans la mer le nageur (2002), a quitté l’Algérie en 1991. Lui aussi transforme son lecteur avec ses histoires de dépossédés et d’ombres errantes exprimant l’exil et la terre intérieure. Il y a aussi les inventeurs de langue, comme Yamina Mechakra ou Abderrazak Boukebba « qui tente de dialoguer avec la rue, les jardins désertés, les volets fermés à cause de la peur, les portes blindées, et tout cet héritage historique ».

Maya Ouabadi évoque la vie interrompue par le suicide de Safia Ketou qui dit avoir « vécu à contre-époque, à contre-cœur, à contre-vie ». Difficile d’échapper à sa biographie lorsqu’on parle d’elle : « Pourtant, je suis très heureuse de l’avoir lue, j’ai l’impression d’avoir entendu une femme, d’avoir observé une écrivaine empêchée. Dans ses propres textes elle nous criait qu’elle n’en disait pas assez, qu’elle avait tant d’autres choses à dire, à dévoiler. »

La Place, n° 4 Editions du motif
La Place (n°4, 2026) © Éditions Motifs

La revue féministe La Place, créée en 2022, est, elle aussi, bilingue, pour s’adresser au plus grand nombre et en considération de la situation linguistique du pays – même si d’autres langues y sont parlées. Cette condition bilingue n’est pas toujours sous le signe de la division : c’est aussi ce que signifie la réunion des langues dans ces très beaux lieux d’expression et de pensée que sont ces revues, relayant une réflexion de Mourad Bourboune, inscrite comme sur une stèle dans le numéro 10 de Fassl : « Je ne suis ni déchiré, ni divisé, ni entre deux langues, ni entre deux appartenances, ni même entre deux chemins. Dans cette question résident tous les faux problèmes qu’on nous ressasse depuis qu’un Algérien a commis une phrase en français. »

Les rédactrices en chef de La Place sont Saadia Gacem, chercheuse et militante dans des associations et des collectifs féministes, et Maya Ouabadi, éditrice et autrice, et elle n’est composée que par des femmes (chercheuses, écrivaines, journalistes, photographes, artistes…). Elle propose des portraits de figures féminines auxquelles des lectrices peuvent s’identifier (ici, la militante et écrivaine égyptienne Nawal El Saadawi), des chroniques, des entretiens avec la chanteuse chaoui Houria Aïchi et la chercheuse Khadidja Boussaid, un très beau texte inédit de l’écrivaine Faïza Guène. Certaines rubriques sont directement pratiques ou engagées dans la lutte – celle qui, à chaque numéro, recense les féminicides connus de l’année en Algérie – en nommant les femmes et en rappelant qui les a tuées (un père, un mari, un fils…), mais aussi une rubrique santé qui revient sur les difficultés d’accès au diagnostic et aux soins pour beaucoup de femmes.

On ne se lasse pas de  saluer toute cette créativité au service des luttes, de la transmission et du déplacement des points de vue. Le site des éditions Motifs donne le nom des librairies où trouver leurs publications, en Algérie, en France et dans le monde. Tiphaine Samoyault

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| Kometa, n° 13. Si la Palestine était le centre du monde. Être à l’Est, mai 2026

La revue Kometa est née peu après le début de la guerre en Ukraine, en 2023. Journalistes, photographes, reporters, écrivains et écrivaines, ils sont nombreux à avoir vu dans ce conflit en terre d’Europe un signe, une alerte. C’est dans ce contexte, dans cet esprit – réveil inquiet, volonté de savoir, désir de donner voix à ceux que l’on croit du côté des vaincus – qu’ils et elles se sont réunis pour lui donner naissance. Indépendance, résistance, goût de la liberté et goût des autres sont la principale ligne de conduite de Kometa.

Fallait-il s’étonner que la Palestine ait sa place dans Kometa ? Et fallait-il s’étonner que le titre, bravache, annonce : « Si la Palestine était le centre du monde » ? Elle l’est en effet, comme nombre de régions bien sûr, mais un peu plus, pour de mauvaises et tristes raisons, et pour de bonnes et antiques raisons : culturelles, religieuses, historiques, politiques, sentimentales… toutes celles que décline ce numéro au fil de 158 pages flamboyantes.

Pour pénétrer en terre palestinienne avec autant d’espoir, cependant, il fallait un parrain. Il s’appelle Karim Katan, c’est un jeune écrivain né à Bethléem dont nous avions déjà remarqué le talent. Il ouvre le numéro en regrettant l’absence de Leila Shahid, morte de chagrin et de désespoir le 18 février 2026, elle qui avait tant donné pour que les siens soient entendus, vus et reconnus.

"Si la Palestine était le centre du monde", Kometa (n° 13) © KOMETA

Le ton général de la revue n’a pourtant rien de funèbre. Il « raconte » un pays, une terre, un amour, un exil, des arbres, des histoires de famille, avec joie, intelligence et, souvent, drôlerie, ne fût-ce que sous la plume de Karim Katan. Lequel commence en évoquant Lapalestine, un mot passe-partout, une chose molle sur laquelle tout le monde a son avis – un peu comme Lukraine – souvent sans y avoir mis les pieds, ni avoir vu plus que les infos sur le sujet.

Dans cette veine joyeuse, vous trouverez un guide de la Palestine conçu par quatre auteurs et une illustratrice palestiniennes, intitulé « Bienvenue dans les Territoires de l’archipel palestinien ». Les noms de lieux y dansent, l’arabe, l’anglais, le français et l’hébreu se côtoient pacifiquement, et on y découvre des bonnes adresses comme seules les personnes nées et ayant grandi sur place peuvent vous les donner.

Vous admirerez aussi des photos, dont celles que le petit-fils d’un photographe d’origine arménienne a retrouvées dans les archives familiales. Rescapé du génocide arménien, Kegham Djeghalian a photographié pendant quarante ans les gens de Gaza. On y voit un bal costumé, des enfants à la plage, des jeunes femmes assistant à un cours de peinture… une vie encore vivante, libre, presque insouciante. Ces clichés sont aujourd’hui des objets rares et sont exposés à Marseille à l’heure où nous écrivons.

Les amateurs de cinéma se souviennent souvent de visages : certains ont une photogénie qui finit par incarner l’âme d’un pays, comme celui de la comédienne Hiam Abbass, mélange de grâce et de détermination. Sa fille, Lina Soualem, documentariste, a interviewé sa mère pour ce numéro. La part des femmes y est mise en avant, ainsi que quelques détails révélateurs. Une photo montre la famille pique-niquant dans les années 1970. « Tu vois les cactus et les figuiers ? demande Hiam Abbas dans la légende. Ça veut dire qu’il y avait, à cet endroit, un village palestinien détruit en 1948. Ces plantes poussent sur les ruines. Elles sont vivantes. On pique-niquait souvent sur les traces de ces villages. Et parfois on y ramassait des figues et des figues de Barbarie, comme si c’était le souvenir de la Palestine d’avant. »

Ce serait mentir que d’affirmer que la nostalgie est absente de ce numéro de Kometa. « Je me demande si les vagues consolent les pierres », avoue Bekriah Mawasi, écrivaine et artiste, à sa correspondante, Laura Vazquez, poétesse. Les deux femmes ne se connaissaient pas, mais elles se sont rencontrées à l’occasion de ce numéro, échangeant des lettres où le mot Gaza vient rimer avec Kafka – ce que permettent la littérature et la liberté d’esprit. Et ce qui nous permet à nous de souligner l’esprit de ce numéro de Kometa, qui n’est en rien belliqueux, revendicatif ou agressif.

La revue donne évidemment voix à d’éminents historiens et juristes. Interrogé par Christophe Boltanski, Elias Sanbar mêle histoire, réflexion et divers faits puisés dans son roman familial. Sophie Bessis n’hésite pas à aller là où le bât blesse : « L’antisémitisme a bon dos, et sert à la fois de providentiel épouvantail et d’indispensable béquille pour les inconditionnels de la colonisation israélienne », affirme-t-elle. Ou encore Monique Chemillier-Gendreau, spécialiste de droit international, met en avant les impasses et les contradictions de ce même droit.

Les uns et les autres expliquent, analysent, rappellent des entorses, des injustices, des oublis, des massacres, certains parlent de génocide. Il n’empêche, l’idée directrice du maître d’œuvre de ce numéro et celle des personnes qu’il a sollicitées, intellectuels, artistes et poètes, est de mettre en avant la richesse, l’ancienneté et la beauté d’un pays et de ce qu’il a produit. Il n’est pas d’écrire contre, mais pour. Depuis Oslo, écrit Elias Sanbar, « personne ne peut plus dire, comme Golda Meir, que nous n’existons pas ». Ces pages en sont la preuve. Elles accordent en outre de la place à une diaspora palestinienne qui nous transporte bien au-delà de cette terre qui se dévide en épousant le cours du Jourdain. Cécile Dutheil de la Rochère

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