Dans le vertige de l’entre-langues

« On ne peut traduire la poésie. Seuls les Français sont d’avis contraire », écrit Eugène Green dans En faisant, en trouvant avant de nuancer : « Il n’existe que deux façons d’établir un contact entre la poésie d’une langue et celle d’une autre : la traduction littérale publiée en édition bilingue, ou bien la « transposition », qui correspond à la création d’un nouveau poème ayant comme source d’inspiration celui d’un auteur étranger. » Trois recueils bilingues montrent que la traduction poétique ne se place pas nécessairement dans des cases si rigides ; si impossible soit-elle, cette tâche est indispensable.


Maya Angelou, Et pourtant je m’élève. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Santiago Artozqui. Seghers, 118 p., 14 €

Audre Lorde, La licorne noire. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Gerty Dambury. L’Arche, 240 p., 16,50 €

Kae Tempest, Étreins-toi. Trad. de l’anglais par Louise Bartlett. L’Arche, 224 p., 16 €


1978, États-Unis : deux femmes noires écrivent de la poésie, Maya Angelou, connue pour ses écrits autobiographiques, et Audre Lorde, voix émergente de la poésie américaine. Elles disent que la vie n’est pas tendre avec elles, ni avec les hommes noirs, dans le pays où elles vivent. Maya Angelou, qui a grandi en écoutant la parole biblique à l’église puis abondamment chanté et dansé à l’âge adulte, fait des vers courts et rythmés, tandis qu’Audre Lorde, nourrie d’influences afro-caribéennes, enrichit la langue poétique d’images nouvelles. Une autre poétesse américaine découvre à cette période Audre Lorde, l’écoute dire son Love Poem en lecture publique : il s’agit de Joy Harjo. Elle raconte cette rencontre dans Poet Warrior (Globe, 2022) dont le titre même fait écho à la poésie et au combat de Lorde : « Elle m’a appris qu’il n’y a pas de séparation entre le fait d’être poète et le fait d’être mère et amante. Il s’agit de rôles de guerrières dans tous les cas. Les chants de sagesse d’Audre Lorde se sont glissés dans la conscience de ma poésie. »

Angelou, Lorde, Tempest : dans le vertige de l'entre-langues

2014, Angleterre : Kate Tempest (qui n’est pas encore Kae Tempest) écrit Hold Your Own, une réécriture du mythe de Tirésias qui alimente un questionnement sur le genre, de la même façon qu’Audre Lorde a recours à certains divinités africaines pour déconstruire les codes du masculin et du féminin. Tempest s’était fait connaître en 2013 par son recueil Brand New Ancients, lauréat du prix Ted Hughes, traduit en français en 2017 (Les nouveaux anciens). Iel se produit également sur scène et a sorti plusieurs albums. Son roman The Bricks that Built the Houses a été traduit en français sous le titre Écoute la ville tomber, loin du titre d’origine mais proche de « watch the city fall » qu’on trouve dans le roman et qui a pu être inspiré par un vers d’Audre Lorde : « watch the city falling down down », traduit par « regarde la ville tomber tomber » (poème « Cicatrice »).

La collection de poésie de L’Arche se présente sous la rubrique « Des écrits pour la parole » ; les vers de Lorde et de Tempest ne suivent pas de métrique régulière, mais cela n’enlève rien à leur puissance d’évocation. Les ressemblances entre les deux recueils ne se réduisent pas au thème des amours saphiques ; Lorde et Tempest ont en commun le goût des divinités anciennes et la dénonciation de la violence. « Des dieux renversés survivent / dans les failles et dans les boues / de chaque ville assiégée » est un passage qu’on lit chez Audre Lorde, on en retrouve l’écho chez Kae Tempest : « Elle survit. / Elle courra jusqu’à ce que les villes soient vaincues. / Et que tous les enfants soient de nouveau des dieux ». La parution presque simultanée en traduction française de ces recueils, écrits par deux personnes différentes dans des pays différents à des époques différentes, permet d’en percevoir la parenté.

Plus largement, les trois recueils embrassent des thèmes communs, au premier chef celui de la sexualité féminine ou plutôt des sexualités féminines (si Kae Tempest se définit désormais comme non-binaire, à l’époque où elle a écrit Hold Your Own elle était encore Kate). Ce sont aussi des chants de révolte ralliés autour des laissés-pour-compte, des parias, jeunes et vieux, hommes et femmes, de ceux qui sont morts trop jeunes, des vers qui s’attachent à la dignité de l’être humain.

Angelou, Lorde, Tempest : dans le vertige de l'entre-langues

Il faut attendre les années 2020 pour que paraissent en français les poèmes d’Audre Lorde (une maison d’édition française publie sa poésie, alors que ses essais ont déjà été traduits en français au Québec ; Eugène Green n’a peut-être pas tort de parler de spécificité française sur la traduction de poésie). Concernant Maya Angelou, Still I Rise a été traduit par Geneviève Braillon-Zeude et Robert Soulat sous le titre La tête haute en 1980 et ses écrits autobiographiques ont commencé à être traduits dans les années 2000. Santiago Artozqui avait déjà travaillé sur La vie ne me fait pas peur à l’occasion de la parution de l’ouvrage pour enfants qui porte ce titre (Seghers, 2018). Il a publié il y a cinq ans dans En attendant Nadeau un article sur la traduction bilingue, ses avantages et ses inconvénients ; aujourd’hui, il signe une admirable traduction de poèmes de Maya Angelou, avec une note qui éclaire le lecteur sur les choix que le traducteur est amené à faire, justement sur des questions de rythme et de prosodie telles qu’elles sont soulevées par Eugène Green.

L’anglais a beaucoup de mots monosyllabiques. Santiago Artozqui a cherché à restituer ce rythme dans le choix des mots français. La « femme phénoménale » a le pas cadencé plus que le goût de la rime. La poésie de Maya Angelou porte la mémoire de l’esclavage et les traces de l’Amérique de la ségrégation : « de vieux crimes pendants comme la mousse / sur les peupliers. / La terre maussade / est bien trop / rouge pour le bien-être » (poème « Mon Arkansas »). On retrouve une image proche de celle des lynchages évoqués dans Strange Fruit (poème d’Abel Meeropol chanté par Billie Holiday en 1939) ainsi que la terre rouge fréquemment associée aux États du Sud (évoquée par Margaret Mitchell comme par Martin Luther King). Mais elle célèbre aussi la vitalité afro-américaine dans de nombreux domaines – les arts, les sports et la vie politique (poème « On déchire, non ? »).

Angelou, Lorde, Tempest : dans le vertige de l'entre-langues

Santiago Artozqui emploie dans sa « Note du traducteur » une métaphore tout à fait parlante au sujet de la poésie bilingue : « une œuvre littéraire n’est plus uniquement le texte original, simple graine tombée sur un terreau fertile, mais la totalité de l’arbre qu’elle a engendré, et dont les traductions, les adaptations théâtrales, cinématographiques ou autres sont les branches et les feuilles. […] Voilà en quoi la publication d’un recueil en édition bilingue est primordiale : elle permet au lecteur d’embrasser d’un seul tenant une plus grande partie de l’arbre, une plus grande partie de l’œuvre ». Cette image très riche inclut la dimension atemporelle de la traduction : quel que soit l’âge de l’arbre, de nouvelles feuilles continuent de naître. On traduit toujours Homère, Ovide, Dante et Shakespeare, pour ne citer qu’eux.

La poésie est une « langue autre », comme l’écrit Sophie Nauleau dans S’il est encore temps (Actes Sud, 2022) : « Pourquoi ne pas tout simplement laisser infuser en nous cette langue autre, cette voix qui cherche l’élan du jour et le tranchant de l’air. » Si l’on considère une édition bilingue comme un texte « hétérolingue », on peut penser à l’image utilisée par Myriam Suchet dans L’imaginaire hétérolingue (Classiques Garnier, 2014) : « Le pouvoir des textes hétérolingues consiste à nous faire sortir du bocal de « la langue », dans lequel nous avons tendance à évoluer à la manière d’un poisson rouge persuadé de vivre dans un milieu naturel. » Lire de la poésie traduite, c’est faire l’expérience d’un double éloignement [1] ; il nous semble que lire de la poésie en édition bilingue peut donner un aperçu du vertige de l’entre-langues.

Concernant les productions en langue anglaise, les influences réciproques ne sont plus à démontrer, entre la France et les États-Unis par exemple. La revue Senna Hoy, les publications de la MEET et les lectures bilingues de l’association double change montrent que les échanges continuent. Récemment, c’est le poète nord-irlandais Philip Terry qui a fait connaître au monde le travail poétique élaboré par Jean-Luc Champerret à partir de signes de la grotte de Lascaux [2]. Bilingues d’une autre façon, les pictogrammes précédant la langue contemporaine en tercets de plus en plus élaborés. Alors oui, traduisons la poésie.


  1. Tiphaine Samoyault, Traduction et violence : « la lettre est un art de l’éloignement du sens que la traduction doit entreprendre d’éloigner davantage ».
  2. Jean-Luc Champerret, The Lascaux Notebooks (édité et traduit du français par Philip Terry), Carcanet, 2022.

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