Le vers n’est pas naturel

En attendant Nadeau publie deux lectures, par deux écrivains, de Quel avenir pour la cavalerie ?, l’essai du poète Jacques Réda sur l’histoire et l’avenir de la poésie en français, et en particulier de son vers. Tandis que Maurice Mourier juge ce livre indispensable à tout amateur de poésie, Gérard Noiret s’étonne que l’histoire du vers qu’il entreprend se prétende « naturelle ».


Jacques Réda, Quel avenir pour la cavalerie ? Une histoire naturelle du vers français. Buchet-Chastel, 224 p., 20 €


Avec Amen, Récitatif et La tourne, publiés entre 1968 et 1975, Jacques Réda a été et reste un des poètes majeurs de la fin du XXe siècle. Issu de ce creuset exceptionnel que fut la revue-collection Les Cahiers du Chemin, il a imposé, sur le ton de la conversation sans destinataire et au rythme de la déambulation, trois livres en vers libres inventifs qui ont sorti la poésie de « l’engagement », de « l’imagerie surréaliste », de l’humanisme non critiqué et des exercices formalistes.

Après quoi quelque chose s’est perdu. Le souffle qui portait le vers fréquemment de quatorze syllabes et « l’improviste » des formulations ont disparu. Les chevilles pour compléter le nombre de syllabes ou être à l’heure au rendez-vous de la rime ont gagné du terrain. La prosodie classique, utilisée à l’occasion dans des recueils mélangeant les registres, est devenue la règle générale. Un temps, le pittoresque des motifs a maintenu l’illusion d’une évolution possible, d’autant que les livres de prose de Réda gardaient leur qualité. Puis il est devenu évident qu’il s’était engagé dans un processus de « retour au calme » qui serait sans retour dans ce qu’il considérait désormais comme une phase dangereuse de confusion et d’anarchie (1). Ce poème qui clôt le livre sur le mode de la dérision est caractéristique de la différence existant entre un poète et un versificateur :

CODA

Le langage, vieille bourrique

À tout faire chez les manants

Comme chez les prééminents

De Rome jusqu’en Amérique

Et dans les autres continents,

Son avenir est chimérique

Pour le spectre du numérique

Qui l’épie à tous les tournants,

Qu’on le cravache, qu’on le hue –

« Allez, hue ! »–, il renâcle, rue :

Il ne peut que suivre son train.

Cher vieil âne aux beaux yeux de fée,

Brais à la mort, toi qui, sans frein,

Saillis la cavale d’Orphée.

Des décennies plus tard, Quel avenir pour la cavalerie ? est le livre de cette restauration. Avec son apologie d’un certain ordre dans notre langue et sa dépréciation de tout ce qui lui échappe, il témoigne d’une radicalisation qui cache son nom et prend soin d’éviter la discussion théorique. Jacques Réda choisit la guérilla plutôt que l’affrontement et, par conséquent, il procède par assertions rapides et par connotations.

Jacques Réda, Quel avenir pour la cavalerie ? Une histoire naturelle du vers français.

Jacques Réda chez lui, en 2012 © Jean-Luc Bertini

Le dispositif de son livre est parfaitement adapté à cette stratégie, en combinant deux parties. La première, d”une quarantaine de pages, comprend la mise en exergue de quatre citations – Valéry, Queneau, Jaccottet et Droguet –, une courte introduction qui retourne à son avantage la notion de « guerre en littérature » datant des années 1970 et une réflexion sur le vers français. D’une écriture qui  brouille volontiers les pistes, cette partie tisse le cadre idéologique qui justifie à l’avance les fausses évidences de la seconde, consacrée à l’histoire de l’alexandrin.

Dans le prolongement de La vieillesse d’Alexandre de Jacques Roubaud (1978), avec une érudition sans faille, Jacques Réda examine en bon métricien les différentes mètres qui ont précédé l’avènement du vers de douze syllabes, détaille les mérites et les insuffisances de son règne, avant de voir en lui l’unique remède à l’entropie généralisée qui menace notre civilisation. Ce qui lui permet d’accuser les poètes qui ont cheminé et cheminent en dehors des sentiers comptés d’amplifier la part de chaos qu’elle comporte, et d’être infiniment plus responsables (avec leurs livres vendus à cent exemplaires) du désastre prévisible que le libéralisme voulant réduire la planète à un marché et à une langue uniques : « Après des siècles de stabilité, il ne faudra qu’une trentaine d’années au désordre pour s’établir dans le vers, et sous l’apparence d’une multitude de formes dont les plus dynamiques s’engagèrent dans l’impasse du formalisme individuel. »

Que le livre débute par un retournement de la notion de guerre dans la littérature et par la revendication d’une amitié avec Henri Meschonnic est surprenant mais logique. La longue métaphore filée qui montre que Jacques Réda rapproche combat militaire et combat littéraire à cause de ses souvenirs d’enfance a un triple effet : écarter tout soupçon de violence symbolique de sa part, pour mieux en charger son « ami » Meschonnic ; faire l’impasse sur des travaux qui ont combattu ses thèses ; replacer une  « guerre » » vidée de ce qui le gêne au centre de ses analyses car elle grandit les mérites de son camp et justifie son hostilité envers des auteurs ayant cent fois moins de pouvoir que lui, soixante-quatorze livres à quatre-vingt-onze ans, couvert de prix, et durant des décennies l’éminence grise du comité de lecture des éditions Gallimard.

« Et c’est la guerre de mille ans qu’a soutenue la langue française, aujourd’hui à bout de force et d’expédients, en retraite sur tous les fronts du champ de bataille où, à l’arrière-garde, a le premier succombé, à Roncevaux, Roland. Mais il y avait sauvé le gros de l’armée, et tout l’avenir qu’elle avait devant soi. Notre situation est la même, si l’avenir est plus menaçant », écrit Jacques Réda. Le danger civilisationnel bien établi, il peut développer des conceptions qui font du rythme, de la langue et du vers une sorte de Sainte Trinité, échappant  à l’histoire des évolutions de l’art. Jacques Réda n’est pas de ceux qui voient petit. Selon lui, le rythme humain et le rythme du poème sont  directement reliés au rythme originel de l’univers né il y a des milliards d’années. Sans rien prouver de cette filiation, il énonce des généralités avant d’en venir aux conséquences.

Malheureusement, ce qui fonctionne dans une cosmogonie est incompatible avec un essai. La référence au Big Bang, comme tout ce qui demande de se tourner vers les cieux, permet surtout d’éviter la confrontation avec la réalité. Au bout de la longue digression sur le langage dans la Genèse, on attend que les noms de Saussure et de Benveniste soient au moins mentionnés. Mais non ! Les certitudes sur le rythme, qui vont de pair avec des affirmations jamais démontrées sur la langue et sur le vers, finissent par créer de véritables « personnages conceptuels ».

La langue, pour Jacques Réda, est ainsi un organisme vivant, ayant une conscience, un développement, un génie et des infirmités annonciatrices du déclin de l’âge. Victime d’attaques menées de l’extérieur par d’anciens « sauvages » et de l’intérieur par les adversaires du vers régulier, elle risque fort de disparaître… Heureusement, l’analyse détaillée de ce qui a été écrit du début du XVIe siècle jusqu’à Victor Hugo et les pages consacrées à Toulet, Larbaud, Cendrars, Follain, Dadelsen, Robin et Lubin ramènent sur d’autres bases. Elles sont de vraies lectures. Malgré les réserves sur Claudel ou la sous-estimation d’Aragon qu’on peut regretter, elles apportent un véritable enrichissement au lecteur.

Jacques Réda semble refuser l’évidence qu’il faut penser poésie avec un s. Le mot au singulier englobe, qu’on le veuille ou non, plusieurs esthétiques ayant chacune un corpus de textes et de théories obligeant à accepter pour chacune des codes particuliers. Si Jacques Réda ramène l’œuvre d’André du Bouchet à un exercice de « topologie », c’est qu’il est insensible à la dimension mentale de sa page. S’il publie un calligramme de Pierre Reverdy en le disposant comme un quatrain, c’est qu’il reste en deçà du champ exploré par Apollinaire dès 1913. S’il réduit le vers à ses syllabes sans intégrer ce que produit la coupe, c’est qu’il n’est plus capable d’entendre ce qu’il écrivait quand aller à la ligne avait à voir avec la présence

Pour moi, le vers commence par la frappe de la première syllabe et se termine par le blanc-silence qui suit la coupe, et je place le phénomène de tension entre ces deux moments bien au-dessus du décompte des syllabes. Dans la poésie écrite, le blanc où « l’œil écoute » est déterminant. Il doit s’y passer quelque chose, sinon il n’y a qu’une phrase coupée. Une rime n’est pas un son qui revient, mais un son plus du blanc qui revient, au point que le même son à l’intérieur d’un vers ne fait pas rime. Les conséquences sont nombreuses. Le fait de préférer la sensation du « lâcher de la flèche » à celle du double saut de dauphin de l’alexandrin… Le fait de ne pas parler de « musique » mais de dimension  sonore… Le fait de relativiser la sacro-sainte étymologie du retour de la charrue… Le fait de méditer souvent cette remarque de Tortel : « le vers libre est libre de tout sauf de ne pas être un vers », et cette approche de Meschonnic, dans Politique du rythme (1982) : « Si le sens est une activité du sujet, si le rythme est une organisation du sens dans le discours, le rythme est nécessairement une organisation ou figuration du sujet dans son discours. »

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