L’éditeur semble se promener chaque jour entre le sublime et le trivial, sans avoir le temps de s’asseoir. Cartons, ruban adhésif, lettres affranchies, factures, maquettes, corrections et à nouveau les cartons d’emballage. Mais comme ici l’éditeur (à deux têtes, quatre mains, homme et femme comme l’androgyne d’Aristophane) est aussi poète, il a le don d’élever le quotidien du livre au rang de littérature.
L’éditeur ne s’assoit jamais. Il n’y a pas un jour où il ne s’en félicite pas. Il a exclu toutes les tables et les chaises de son quotidien. Si bien que, depuis quelque temps, il ne lui semble plus vraiment utile de se rendre au bureau où travaillent pourtant encore quelques collègues, assistant·e·s, stagiaires, collaborateurices de passage. Là-bas la vie continue sans lui. Il s’en porte le mieux du monde. Il privilégie les comptoirs sans tabourets, le supermarché, les galeries commerçantes et certains halls administratifs où les bancs sont rares, voire inexistants.
Au petit matin, l’éditeur se réveille, il est déjà debout car l’éditeur ne s’allonge jamais. Il a dormi sur une jambe en plaçant le pied de l’autre jambe sur le genou de la première de façon à former, avec le bas de son corps, un point d’interrogation. Dormir debout a plusieurs avantages. D’abord, cela fait fuir le sommeil profond puisque le corps humain n’est pas conçu pour rester debout longtemps sans contrôle des mouvements et de la stabilité. Avec l’épuisement, il arrive que l’éditeur s’endorme brièvement mais la gravité et les réflexes instinctifs le poussent à se réveiller presque de suite pour éviter la chute. La nuit éditoriale est ainsi composée de micro sommeils qui plongent l’éditeur dans un état d’inconscience pendant une ou deux secondes au maximum. Le poids du corps, la force des textes, les coquilles passées et à venir, l’hallucinante beauté des contemporain·e·s, le sens inépuisable des classiques, la gestion des flux, le soin porté aux événements, les soucis de la veille ou du lendemain et quelques phrases inoubliables lues ici ou là, tout ce matériau composite vient peupler la nuit de l’éditeur, et jamais le sommeil paradoxal n’atteint son corps. Il se réveille : il est déjà debout avec sa tasse de café dans une main, un texte et son ordinateur dans l’autre.
Car l’éditeur sait qu’une fois que la première partie de son travail est finie (lecture, corrections, suivi, BAT, maquette, présentation, envoi, etc.), un second ballet commence, une chorégraphie de corps qui, eux non plus, ne s’assoient ni ne s’allongent jamais – ni « ballet » ni « chorégraphie » ne sont les mots justes car ils embellissent la réalité mais ils sont là pour conserver un ton léger. Le livre passe de main en main, de machine en machine et de bouche en bouche. Il est imprimé. Façonné. Fardelé. Contrôlé. Emballé. Chargé. Transporté. Déchargé. Puis re-contrôlé, stocké. Puis réemballé. Re-chargé. Re-tranporté puis re-déchargé. Mis en rayon. Et parfois : acheté. Mais parfois aussi : renvoyé. Donc réemballé-à-nouveau. Re-rechargé. Re-re-transporté. Puis re-re-déchargé. Et re-re-contrôlé afin d’être : re-re-stocké. Ou bien : pilonné.
Et si l’on croit que, sur son petit nuage cotonneux, le texte se fout de toute cette chaîne – c’est ça, le mot juste – et de ce qu’elle implique pour les vies qui s’y consacrent, on se trompe.
Quand il était petit, l’éditeur a appris à lire assis, comme la plupart d’entre nous. Lire debout était exceptionnel. C’est une chose que l’on faisait parfois à la messe ou à l’école. Dans certains films d’espionnage, on pouvait faire semblant de lire le journal en marchant dans la rue pour passer inaperçu. Il fallait que le texte cache le visage et que la silhouette devienne un texte marchant. Il existe un film où un célèbre pianiste se lève au milieu d’un morceau qu’il est en train de travailler, il fait quelques pas vers la fenêtre puis il se rassoit tranquillement et reprend le fil de la musique au bout des doigts comme s’il ne s’était jamais arrêté de jouer. Entre les deux, dans le silence, au moment où le pianiste regarde par la fenêtre, la musique est peut-être plus intensément présente que lorsqu’il joue.
C’est dans le métro aux heures de pointe que l’éditeur passe le plus clair de son temps. C’est là, dans les rames surchargées où la proximité des corps menace de faire tomber les pages parfois volantes des manuscrits, qu’il a compris que lire debout augmentait sensiblement son adhésion aux textes. L’éditeur pense qu’il faut adhérer au maximum. On dit même parfois que son taux d’adhésion approche les 100 % et que c’est inné. C’est faux, c’est un entrainement : il faut soustraire de son monde tout ce sur quoi on peut s’assoir, s’appuyer. Il faut éliminer le surplomb, les références confortables, le regard critique a priori, les détections d’angles morts, de creux, d’incohérences, les jugements hâtifs. Bref, toutes les positions de repos qui entourent la page et qui empêchent de sentir les possibles points d’appui du texte.

Quand on lit sur un pied dans le métro ou bien en pleine tempête, ou dans la fosse d’un concert de rock, sur un tire-fesse ou sur un chemin de montagne, on doit tenir à la fois le mouvement de la lecture et, en vue périphérique, le contexte hostile. S’active alors une double vigilance où le rythme des phrases, leur cheminement et la forme des idées viennent se mêler à tous les aléas des corps solides qui nous entourent. Et voilà que le texte révèle sa nature adhésive, ses prises, ses surfaces, ses zones de calme, ses volumes. On s’accroche aux bastingages pour ne pas être noyé dans la phrase comme on attrape les points saillants de la phrase afin de ne pas être emporté par les mouvements de foule ou par les effets de concentration.
Plusieurs études ont montré que lire debout diminue le risque de maladie cardiovasculaire et d’autres pathologies graves, ce qui réduirait significativement le taux de mortalité prématurée. Se lever requiert l’activation des muscles des jambes et des abdominaux pour soulever le corps et le maintenir en équilibre. La pression sanguine, le rythme cardiaque, le tonus vasculaire augmentent. Le fonctionnement des vaisseaux sanguins et le métabolisme des lipides s’améliorent. L’éditeur sait que, dans le monde des livres, la concentration des forces rend omniprésent le risque de mort prématurée. Mort économique, intellectuelle ou politique. Il sait que près de 90 % de la production éditoriale est aujourd’hui (in)confortablement assise sur quelques fortunes et que certaines d’entre elles ne cachent plus leurs stratégies, leurs visées idéologiques, leur violence, leur mépris, leur vanité. On est sidéré ou bien on est fatigué ou bien on est sidéré et fatigué. On s’assoit, on ferme les yeux un moment, le temps de souffler, et boum, quand on veut les rouvrir, ils sont crevés.
Et si l’on croit que, sur son petit nuage cotonneux, le texte se fout de ces chaînes – c’est le mot juste en effet – et de ce qu’elles impliquent pour les vies et les idées, on se trompe.
On dit d’ailleurs que, quand il était petit, l’éditeur a appris à parler en minuscule comme la plupart d’entre nous. Mais, depuis trois ans, il ne parle plus qu’en petites capitales. Il rêve d’un langage qui soit comme une murmuration périphérique. Ses phrases sont brèves, affirmatives. En plus, il épèle chaque mot autant pour souligner l’imperfection de son orthographe que pour s’assurer que ses interlocuteurs disposent d’un bon équilibre dans l’écoute :
Certains textes
totalement défaits ou avachis
maintiennent comme nuls autres.
Le degré d’adhérence
d’un livre c.-à-d. sa capacité de soutien
n’a pas grand-chose à voir avec sa propre tenue.
Et ce que l’on expérimente en vrai
quand on lit, c’est peut-être d’abord la lecture,
notre lecture.
Lisez et demandez-vous si votre lecture
vous donne de quoi inventer un mouvement :
le troisième mouvement.
le troisième mouvement met en balance
les autres mouvements c.-à-d. les mouvements
du texte et ceux du contexte.
Le troisième mouvement
vous permet de …………………….
(à vous de compléter comme bon vous semble).
C’est sur ces mots que l’éditeur a accueilli l’éditrice junior avec laquelle il travaille désormais. L’éditrice junior a sorti son masque, son tuba, sa tablette waterproof, elle a pris en note le mantra de l’éditeur et a ajouté, dans le champ laissé libre : « tenir les plis de la vague ». Elle n’aime pas marcher. Elle n’aime pas attendre. Elle ne veut jamais rester immobile. Elle déteste être debout : elle nage tout le temps. Elle passe ses journées à la piscine et ne lit qu’en nageant. Elle ne quitte jamais un bassin sauf quand il ferme. Elle a progressivement mis en place un circuit de bassin en bassin. Elle profite des nocturnes qui lui permettent de traverser la ville à la nage, nuit et jour, dans une boucle sans fin. Et quand elle n’en peut plus et qu’elle doit se reposer, l’éditrice ne dort pas debout, comme l’éditeur. Elle ne dort pas non plus assise comme lorsqu’on est pris de quintes de toux. Non, elle dort, comme une Américaine, sur un matelas d’eau.
Durant les sessions de travail entre l’éditrice et l’éditeur, ce dernier marche de long en large dans le petit bassin où il a toujours pied, tandis que l’éditrice tourne autour de lui, tablette et manuscrits plastifiés à la main, variant les styles de nage en fonction du genre des textes. Bien sûr, la piscine n’est qu’un substitut, un subterfuge, peut-être une couverture. Le véritable milieu de l’éditrice, là où elle devient celle qu’elle est, c’est la mer, les rivières, les sources, les cascades, les lacs, les océans et surtout les petits cours d’eau qu’elle descend à plat ventre durant les vacances, pendant que l’éditeur la suit, à petites foulées, sur les sentiers caillouteux.
L’éditrice aime l’eau. Elle aime les textes. Mais elle n’aime pas les métaphores voulant que le texte soit un flux ou une vague, une ondée ou une goutte qui, en coulant ou s’évaporant, restitue l’évanescente fluidité de la vie. Elle aime trop l’eau. Elle aime trop les textes. En même temps qu’elle nage, elle s’accroche aux pages étanches pour ne pas couler. Et au bout de ses bras palmaires, ses doigts rapides aux ongles lustrés comme des plumes de colvert, les textes sont ses bouées, littéralement.
