Les couleurs de la poésie

Qu’est-ce qu’écrire un article sur un livre qui lui-même rassemble des articles, comme c’est le cas de La juste couleur d’Olivier Barbarant ? Un effort un peu vain ? un échange entre professionnels ? un jeu de poupées russes ? À notre avis, c’est réfléchir à ce qu’est la critique littéraire, à son utilité, à la forme qu’elle revêt. C’est s’interroger sur le désir et le besoin que nous avons de la littérature, sur son évolution, sur ce qu’elle est à notre époque.


Olivier Barbarant, La juste couleur. Chroniques poétiques. Champ Vallon, 374 p., 25 €


Mais pourquoi la couleur, et comment ou en quoi peut-elle se montrer juste ? Attribuer de la couleur à de l’écrit est surprenant, même si Rimbaud ou Baudelaire nous ont déjà conviés à partager leurs mélanges sensoriels. La critique littéraire est-elle en noir et blanc ou en couleur, comme la photographie, le cinématographe ? Parée, enluminée comme un oiseau de paradis ? Dès son introduction et à travers son étude du poète Aris Alexandrou, Olivier Barbarant nous répond que, pour lui, le poète est celui « qui ne cesse de mêler algues et ciel, cherchant sans fin sa juste couleur », celui dont « l’exigence envers la pensée, le refus de tout effet font de chaque vers une déflagration de liberté ».

Dans cet ordre d’idée, la justesse serait le fruit d’un vouloir à la fois stylistique et théorique, auquel un lyrisme contenu donnerait sa couleur, c’est-à-dire, au fond, son envol spécifique, sa vigueur. À compléter par des éclats de réel brut : « Il y a des pépites dans le gravier de nos jours », écrit Jean Grosjean dans son Kleist, cité en exergue du volume. Le mot « couleur » serait donc un attribut abstrait qui s’adresserait à l’esprit, non aux sens. En somme, Olivier Barbarant nous livre, dès ses premières pages, « comme une appréhension de ce que peut être la poésie ».

La juste couleur : les Chroniques poétiques d'Olivier Barbarant

« Le lyrisme dans la forêt » par Alphonse Osbert (1910) © CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

Étant donné l’impossibilité de rendre compte de cette cinquantaine de chroniques, parues dans la revue Europe et consacrées aussi bien aux lais du Moyen Âge qu’à la poésie haïtienne, à Ossip Mandelstam qu’à Jean Racine, à Paul Claudel qu’à William Cliff, nous nous attacherons à ce qui les rassemble et qui permet à leur auteur de proposer des éléments de son art poétique.

Dont le premier, nous semble-t-il, serait de refuser « de devenir  le touriste de sa propre vie ». Il ne s’agit pas, en effet, pour Olivier Barbarant, de se livrer à des déclarations de principe, de choisir un camp contre un autre, de proclamer des interdits ou des excommunications, mais de ne pas se situer à l’extérieur de son objet, de suggérer et non d’asséner. Pour que la poésie, à travers les paroles dont on l’entoure, dont on l’accable parfois, dont au pire on l’embaume, ne devienne pas un cadavre, pour que son dire ne soit jamais répétitif mais continue à s’inventer, il lui faut demeurer « parfaitement adéquate » à ce qu’elle tente d’exprimer, « ce bref trait de foudre qui arrache à soi ».

Organisé en trois grandes parties, « Diversité lyrique », « Quatre générations contemporaines » et « À l’école des étrangers », l’essai d’Olivier Barbarant met l’accent sur une poétique de tous les temps qui se reconnaît à son goût du rythme, de la métaphore et de la mythologie ; sur quelques noms connus ou plus secrets du XXe et du XXIe siècle ; et, à travers les poètes étrangers qu’il aime, sur ce que devient le poème quand il passe d’une langue à une autre.

C’est ainsi que sa chronique consacrée au volume de la Pléiade dirigé par Philippe Walter sur les Lais du Moyen Âge s’émerveille de l’octosyllabe, qui permet à Marie de France, en proposant « presque à chaque ligne, des unités de sens ou de vision », de narrer des contes, abolissant de la sorte la frontière entre roman et poème dont d’ailleurs à l’époque on ne s’inquiétait pas. Elle s’achève sur le récit du « Laostic », qui veut dire rossignol, magnifié par ce propos d’Olivier Barbarant qui le qualifie de « reliquaire pour un chant mort, mais qui ne se contente pas d’en déplorer la perte, puisqu’il métamorphose les sons disparus dans les muettes beautés de la pierre et des métaux : tel fut le lai pour Marie de France ; telle est l’actualité du lyrisme ».

Dans son entretien avec Jean-Baptiste Para, c’est au vers de Racine que Barbarant rend hommage, un vers, qui, explique-t-il, a tant chanté à son oreille quand il le lisait, se le récitait, pendant ses années de lycée, un vers qu’il ne supportait pas d’entendre dit par d’autres sur une scène de théâtre. Excepté, plus tard, lors d’une représentation où il découvre Silvia Monfort dans le rôle de Roxane. C’est alors que la cérémonie racinienne lui apparaît dans toute sa splendeur frémissante et glacée, « cette sorte de fourreau apollinien dans lequel est rangée la violence dionysiaque, et cette diction par laquelle chaque syllabe est une lame de rasoir ».

Suivra, dans ce même entretien, l’évocation d’un autre grand poète, cette fois contemporain, Louis Aragon, dont Olivier Barbarant est un des spécialistes – c’est lui qui dirigea l’édition de son œuvre poétique dans la Pléiade. Et avec cette évocation, le talent d’Aragon à se réapproprier l’alexandrin, pourtant si difficile à désencombrer de la patine que des siècles de pratique ont accumulée sur lui. Aragon y parvient en le débarrassant de son ancienne pompe et en l’acclimatant à des lieux, des propos, des moments d’aujourd’hui, autrement dit à notre quotidien : « L’alexandrin fait chanter les choses, mais son pas n’était nullement condamné à la majesté », comme en témoigne ce passage extrait de « La complainte de Robert le Diable », dans Les poètes, ce livre loufoque et grave, rocailleux et grandiose, qui se moque et encense à la fois le « pauvre mot de poésie / auquel on en fait voir de toutes les couleurs » (revoilà la couleur !).

« Oh la gare de l’est et le premier croissant

Le café noir qu’on prend près du percolateur

Les journaux frais Les boulevards pleins de senteurs ».

Poème qui s’achève par ces deux vers tragiques, qui font allusion à la fin du poète :

« Je pense à toi Desnos et je revois tes yeux

Qu’explique seulement l’avenir qu’ils reflètent »

L’étude des Lettres à Ysé, de Paul Claudel, révèle, si on l’ignorait encore, de quoi se nourrit la littérature : de bien pauvres choses, en réalité. On sait que l’inspiratrice d’Ysé et de Prouhèze fut Rosalie Vetch, dont Paul Claudel fit la connaissance sur le bateau qui le conduisait en Chine. On sait aussi que cette femme n’avait rien de remarquable et que, bien au contraire, elle était soucieuse de sa réputation alors qu’elle avait des amants, se montrait intéressée, mesquine, raciste. Mais, au lieu de la juger, de tomber dans le cliché misogyne habituel, Olivier Barbarant note à son propos que « tout jugement aurait le devoir de s’effacer devant la considération de la condition féminine en ces temps ».

Ce qui le retient, et c’est un trait constant dans son analyse des œuvres, c’est le mélange de vulgarité et de grandeur présent chez Claudel jusque dans sa correspondance (ne commence-t-il pas une lettre adressée à Rosalie par « Mon amour adoré – et grosse gourde ! » ?) ;  la relation entre la situation vécue et l’œuvre, « non la vulgarité de la vie que toute œuvre masquerait mais au contraire l’intensité qui peut se jouer dans les apparentes banalités » ; le pouvoir qu’a eu cette relation de susciter une absence à jamais inconsolée : « Moi seule puis lui fournir une insuffisance à la mesure de son désir », fait s’écrier Claudel à Prouhèze.

La juste couleur : les Chroniques poétiques d'Olivier Barbarant

La chronique sur Marina Tsvetaeva donne la mesure de l’attention qu’Olivier Barbarant sait porter aux femmes : on y trouve, outre la poétesse russe, Anna Akhmatova, Marie-Claire Bancquart, Marie de France, moi-même, pour mon étude sur Antoine Vitez, Agota Kristof, Nadja Küchenmeister, Anne Perrier, Lydia Tchoukovskaïa – je crois n’oublier personne. De Marina Tsvetaeva, il célèbre « l’intensité lyrique », la modernité qu’elle-même revendiquait : « Ce n’est pas ce qui crie le plus fort qui est moderne, c’est aussi, parfois, ce qui sait se taire mieux que tout autre » et le « tranchant » des formules :

« Penchée par-dessus les pieux de la clôture

Je vois : des routes, des arbres, des soldats dispersés,

Une vieille près du portillon, mâche et remâche

Un quignon de pain saupoudré de gros sel ».

L’hommage, qui admire au passage le travail de ses traducteurs et en particulier de Véronique Lossky, s’achève fort justement sur l’idée qu’en dépit de sa vie dramatique la poétesse n’a pas le goût du malheur mais affronte « la réalité avec le tranchant d’une voix ». On ne le dit pas assez, ce qui est déprimant, chez certains auteurs, ce n’est pas le sujet abordé, mais l’absence d’énergie. Or Marina, même suicidaire, n’est pas, loin de là, dépourvue d’énergie :

« Je me suis ouvert les veines : la vie

Gicle, ininterrompue et irrécupérable.

Mettez dessus : assiettes, jattes…

Toujours trop petites, trop plates !

Débordant – à côté – elle coule

Dans la terre noire, nourrir les joncs.

Irréversible, ininterrompue,

Irrécupérable, elle gicle : la poésie »

Avant de clore cet aperçu, nous nous contenterons, pour éviter d’être trop longue, de deux études supplémentaires qui nous permettront de relever les qualités littéraires auxquelles adhère Olivier Barbarant. Tout d’abord, chez Jean Grosjean, ce qu’il nomme, dans un merveilleux raccourci, « l’abondance décantée ». Il reconnaît à l’auteur notamment de Kleist, Le Messie, La Reine de Saba, des qualités de peintre ; « Ce qui le retient, c’est le trait », qui révèle « la soudaine profondeur de gouffres – mine de rien ». Jean Grosjean sait choisir, dans l’abondance des informations et des commentaires, dans l’érudition longuement acquise, le détail qui transforme un portrait en épure, redonne de la fraîcheur à des mythes rabâchés. Le personnage inabordable tant il fut célébré en devient presque un proche : « Jésus marchait sous les étoiles » ; « Il ne se réhabituait à vivre qu’avec précaution », dans les jardins où il avance, une fois ressuscité, il bute « contre des arrosoirs oubliés ». Et comme le poète, il est livré à « une inexpérience divine ».

Le goût de la concision, du mélange de trivial et de sublime, se retrouve dans la chronique consacrée au poète italien Sandro Penna, mort en 1977, si précisément écrite par Olivier Barbarant qu’on l’appréhende et la perçoit comme le résumé d’un art poétique : « Avec une invraisemblable économie de moyens, le monde est là, entre des lacérations de lumière et les douceurs de ses rumeurs. » Le poète, condamné à vivre son désir dans la clandestinité et le danger à une époque qui ne tolérait pas l’homosexualité, ne s’insurge nullement, ne conteste pas ; seule sa langue, sous l’apparente douceur, peut apparaître provocatrice dans sa restitution d’un quotidien qui exhale « une odeur comme de la merde sèche / au long des haies chargées de soleil ». Ou salvatrice : « Et il se penche sur sa chair, comme / sur un cahier blanc. » Citation qui nous permet de revenir à la couleur, ou aussi bien à son absence.


Un débat à la Maison de la Poésie, le mercredi 12 janvier 2022 à 19 heures, réunira Olivier Barbarant et Marie Étienne à propos de leurs livres, La juste couleur et L’inaccessible est toujours bleu, deux essais, à travers un choix d’articles, sur l’envie et la manière dont on peut aborder les écrits des autres.

Tous les articles du n° 141 d’En attendant Nadeau

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