Sur l’élan d’Arthur Cravan, il est possible de composer un chant d’amour du livre suivi d’une lettre de détestation. L’amour des livres, depuis l’enfance, s’accompagne de souvenirs précis, jusqu’au détail d’une seule lettre. Il est servi par l’invention du livre de poche. En général, les livres rendent bien cette affection qu’on leur porte, sauf quand ils s’accumulent au-delà du supportable. Reste, malgré tout, le livre idéal à emporter sur une île déserte, ou dans la mort.
« L’amour et la haine des livres », Arthur Cravan
S’agissant d’un tel sujet, le livre, sans remonter jusqu’à la Bible ou à Mallarmé, traitons-le comme une affaire des plus intimes.
J’ai aujourd’hui quatre-vingts ans, j’habite une maison, il y a des livres dans chaque pièce, hormis la salle de bain. Annie Le Brun vivait à Paris dans un modeste appartement, longtemps partagé avec son amour, Radovan Ivšić. Et des livres, des livres, des livres, il y en avait partout, y compris dans la salle de bain.
J’ai appris à lire à l’école. Mes livres de classe comportaient beaucoup d’images. De là peut-être mon goût à lire et à écrire (un peu) sur la peinture. Je dois remonter à mes dix ans et à ce Noël 1955 pour mon premier « vrai » livre : mes parents m’avaient privé de cadeaux pour cause de mauvais résultats scolaires et d’indiscipline familiale. Mais une parente éloignée, ignorante de cette punition, me fit parvenir un livre. Livre perdu de longue date mais resté dans ma pourtant fragile mémoire : cartonné, bleu océanique, il racontait l’épopée maritime de Christophe Colomb. Ce livre, non seulement je le lus (j’en retins à jamais les noms des trois caravelles, la Santa-Maria, la Pinta et la Niña), mais il fut aussi un objet et même un outil : je m’en servais comme marche pour saisir une affaire trop haut placée, comme marteau pour planter un clou (la couverture portait les stigmates de cette pratique). Je me souviens, mais plus vaguement c’est le cas de le dire, du second livre : La Grande Aventure des baleines, de Georges Blond.
Ces livres furent sans suite immédiate, suppléés par les trépidantes aventures de Tintin, du Congo à la lune en passant par les Amériques, des gangsters de Chicago à la fascinante momie inca de Rascar Capac.
Au début des années 1960, le succès du Livre de poche/Texte intégral (appellation contrôlée), fondé notamment par Henri Filipacchi1, accéléra le goût de la lecture et en facilita l’accès, notamment à la jeunesse. Je me souviens d’avoir lu Les Années d’illusion, d’A.-J. Cronin, dans cette édition, un des rares livres extérieurs autorisés dans ce collège privé où j’étais interne, tenu par des salésiens. Autre souvenir pas uniquement visuel : 1984 de George Orwell, avec son dos de couverture en muraille affichant les trois dogmes de Big Brother : « La guerre, c’est la paix. L’ignorance, c’est la force. La liberté, c’est l’esclavage ». Gallimard adopta très vite ce format de poche, notamment avec sa collection « Idées ». Mes besoins de jeune homme venant de découvrir le surréalisme avec exaltation furent comblés en 1963 avec, dans cette collection, les Manifestes. Nadja vint y ajouter une touche non pas finale mais au contraire inaugurale. Je ne possède plus le premier (avec mes très nombreux soulignements marquant mon adhésion totale à son contenu) mais je garde le retirage (immaculé) de 1966 avec sa couverture violette reproduisant une tête d’homme de Miró. Le second, je l’ai tant aimé, tant donné, que je n’ai plus que sa réimpression de 1964 (trouvée dans les années 1980 chez un soldeur) avec la reproduction de l’enveloppe d’une lettre de Nadja à Breton, et donc son adresse, 42 rue Fontaine (je pus ainsi prendre contact avec l’auteur et changer le cours de ma vie !). Je n’oublie pas non plus les Œuvres complètes d’Isidore Ducasse avec sa belle couverture noire signée Pierre Faucheux mais à l’intérieur quelques coquilles (carcatère pour caractère, p. 382) dont Radovan Ivšić avait dressé l’inventaire dans le numéro 6 de la revue surréaliste La Brèche, article subtilement intitulé « Le plagiat des coquilles n’est pas nécessaire », plagiant lui-même « Le plagiat est nécessaire » de Ducasse).

Voilà pour certains de mes livres, je ne regrette pas de ne les avoir pas écrits. Mais j’en ai tout de même écrit cinq : deux plaquettes de poèmes dont une chez Fata Morgana en 1970, un petit livre sur John Coltrane en 1995, un en 2008 sur Les Enragés du football (l’occupation en mai 1968 de la Fédération française de football par quelques footballeurs militants) et un, très modestement, sur moi (et Breton) : Cette ortie folle… en 2024 aux éditions des Cendres où j’avais précédemment publié deux livres de Stanislas Rodanski (Requiem for me et Substance 13). Son recueil Je suis parfois cet homme l’a été par mes soins en 2013 chez Gallimard et j’en veux beaucoup à Jean-Pierre Siméon de ne pas le publier, augmenté d’autres textes dont des inédits, dans l’accessible collection Poésie du même éditeur. Mais quelques-unes des notes que j’ai prises à propos de cet écrivain en marge de la vie devraient prochainement voir le jour à l’enseigne de Pierre Mainard.
« Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir »
Cher Apollinaire, comme tu sais faire chanter jusqu’aux moments parfois les plus contrariants de la vie ! Le chant est un précieux allié de la mémoire, comme la rime, mais à quoi bon la rime à l’heure de l’IA ? À ce sujet, je me souviens de Jean-Claude Silbermann lisant à l’aréopage surréaliste réuni au café La Promenade de Vénus un poème en tous points remarquable et d’autant plus remarquable qu’il avait été rédigé… par un ordinateur.
Passant par le salon où trône la grande bibliothèque cache-lézarde, je saisis au hasard, un livre : J’avoue m’être trompé, du critique d’art italien Federico Zeri, aux jolies éditions du Promeneur de Patrick Mauriès. J’avoue que je ne l’ai pas encore lu, bien qu’il date de 1995. Au hasard encore, je l’ouvre sur une double page : deux photos de son domicile. Les légendes : L’empire des livres d’une part, En maître des lieux, au fond de la bibliothèque de l’autre (les triples bibliothèques de la bibliothèque en question sont composées de six rayonnages et montent jusqu’au plafond !). Quelle mémoire faut-il pour se rappeler tous ces livres ?
Pour ce qui est de ma « haine des livres », je la situe sur deux plans.
Le premier est mon rejet de cet entre-soi que forment les écrivains quand ils se rencontrent, sur un plateau télé par exemple. Rien ne m’oblige à regarder, certes. Mais l’idée qu’il va peut-être se dire des choses intéressantes, ou qui risquent de m’intéresser, et puis je n’aime pas me coucher trop tôt. Augustin Trapenard n’est pas Bernard Pivot (que j’ai rencontré plus d’une fois au… Parc des Princes) et je lui préfère François Busnel et son accrocheuse diction.
Le second est que je ne sais plus où les mettre. En général, je garde assez bonne mémoire de leur localisation domestique. Mais les derniers arrivés ? Plus de place ! Il y a bien deux ou trois rayonnages prêts à en accueillir une vingtaine au ras de la moquette, mais se baisser, à mon âge, avec ce plancher qui s’éloigne de plus en plus… Un de mes meilleurs amis a trouvé la solution : il range ses livres dans des cartons qu’il répertorie et classe dans un fichier sur ordinateur avec multiples critères de repérage : auteur, éditeur, thème, date, que sais-je…
Et puis la camarde est en approche. Pour sûr, elle va m’atterrir dessus. Que vont devenir tous ces livres ? J’ai quelques éditions originales, quelques ouvrages dédicacés mais par des auteurs qui ne sont pas (encore) dans les hits des catalogues de vente. Deux me tiennent tellement à cœur que je les ai fait relier : La Princesse de Clèves, reliure classique et sobre, en cuir vert sombre, fines lettres dorées au dos ; et Nadja, édition blanche Gallimard 1963, tirage ordinaire mais reliure moderne due à Jean Degli, un beau cuir rouge avec, sur le plat supérieur, incrusté, le fameux dessin de « la fleur des amants » en cuirs de différentes couleurs. L’auteur de Nadja, qui prisait peu le genre romanesque, comptait La Princesse de Clèves parmi ses dix romans préférés. Ces deux livres-là, je les emporterais volontiers dans mon éternité. Comme la grande, je sais qu’elle est longue, « surtout vers la fin ».
1 Père de Daniel, bibliophile et collectionneur d’art majoritairement surréaliste.
