Dans l’espace de la poésie contemporaine, Pierre Peuchmaurd (1948-2009) occupe une place à part mais nécessaire. Il n’a jamais recherché une reconnaissance médiatique. Celle que lui accordait un cercle restreint mais enthousiaste, une sorte de communauté plus ou moins secrète, lui suffisait largement. Il était urgent que la centaine d’écrits qu’il a publiés, souvent sous la forme qu’il affectionnait de plaquettes, soient réunis en un seul livre. C’est aujourd’hui chose faite avec l’édition de son Œuvre poétique complète.
Être poète relève sans doute d’une vocation. Mais celle-ci a besoin de certaines circonstances pour s’épanouir, souvent des rencontres ou des livres qui soudain vous appellent. Pour Pierre Peuchmaurd, ce sont les lectures de Nerval – Les Filles du feu –, de Breton – Nadja –, puis de Lewis Carroll et de Kafka qui furent les déclencheurs. C’est donc tout naturellement qu’il se rapprocha du groupe surréaliste qui survécut quelque temps à la mort d’André Breton en 1966. Cette mouvance élargie à une nouvelle génération de poètes proches fut, confie-t-il dans un entretien avec Marc Blanchet, « le seul milieu dans lequel je parvienne encore à respirer », c’est là qu’il trouva à s’accomplir. Cela dit, il serait erroné de considérer Peuchmaurd comme un poète surréaliste, au sens restrictif du moins. Il est un poète, des plus singuliers, voilà tout. Comme la plupart des surréalistes d’ailleurs, sa culture littéraire était vaste et ouverte à d’autres courants, ainsi qu’en témoignent allègrement son Encyclopédie cyclothymique et Le pied à l’encrier où il évoque, entre autres, Balzac, Jean Follain ou Joseph Conrad. La poésie, il la cherchait partout où il pouvait la trouver, dans la vie, les rencontres, les écrits ou ailleurs, mais il est vrai qu’il s’abreuve à la même source lyrique que le surréalisme, revendiquant la révolte, l’amour, la liberté et le merveilleux.
Lisant son Œuvre poétique complète – édition établie par Anne-Marie Beeckman –, on ne sera pas surpris que le lyrisme, un « lyrisme radical » précise son préfacier, Jean-Yves Bériou, en soit le fil conducteur et électrise, allume des brasiers dans la langue : « Ici le feu ne pèse ni son poids d’ombre ni son poids d’eau. Ici le feu respire les oiseaux de l’orage. Ici le feu palpite, animal pris dans l’herbe. Ici le feu murmure, ici le feu défend le centre roux des choses », écrit-il. C’est d’ailleurs sa conception du lyrisme, teinté souvent de mélancolie et où rôde « la mort aux doigts qui sentent l’amour », qui dicte sa manière d’écrire. Aucune rhétorique, aucune recherche formelle très à la mode aujourd’hui, et qu’il détestait. Ce n’est pas un besogneux de l’écriture, un désespéré de la page blanche. Il s’en remet entièrement à l’écoute intérieure, dans l’esprit d’une écriture automatique, mais dirigée, peaufinée. La marche lors d’une promenade lui dicte le rythme des vers et des phrases toujours très courtes, tandis que ses sens en alerte captent dans le paysage des signes furtifs, des émotions qui, se mêlant à l’imagination, deviennent des mots dans sa pensée et sur ses lèvres : « J’entends qu’il neige. J’entends le hurlement du rouge-gorge, la soie du fer sur la peau rousse, les chiens en feu, la mer légère. J’entends tes talons aux nuages. »

Il y a un « arrière-monde » caché dans ce monde-ci, disait-il, un monde lumineux, merveilleux, qui réconcilie objectivité et subjectivité et qui se révèle par la poésie ; il suffit de soulever les voiles et d’être réceptif. Rien d’abstrait : ce poète est un poète de l’immanence, à l’écriture charnelle et amoureuse. On ne sera pas étonné que la femme soit très présente dans ses écrits, inspirante et sensuelle : « Nue dans les fruits, la main fouille le buisson roux, le printemps étroit. Où la langue est nue, la fleur chante aussi. » Et s’il y a l’amour, il y a la mort : « Si tu touches le ventre de la neige, la mort va te sourire ; si tu ne la touches pas, elle rira. C’est encore loin devant, mais c’est déjà derrière et c’est à chaque instant. Si tu lui touches les seins, la mort va te poursuivre. »
Le climat ardent de ces poèmes et de ces proses est souvent celui des contes, d’un onirisme inquiet. On y croise de nombreuses bêtes – c’est le mot qu’il affectionnait –, beaucoup d’oiseaux, des cerfs, des chevreuils, des renards, des lions, des phoques, des chiens et surtout des loups, ces porteurs de lumière qui ont la capacité de voir la nuit : le poète, tel que le comprenait Peuchmaurd, n’est-il pas voyant, au sens de Rimbaud ? Précisons que ces bêtes ne sont pas des « personnages de fable ». Elles sont là pour elles-mêmes, font partie du poème comme d’autres éléments et ne se prêtent pas à l’allégorie ou à l’interprétation morale. Il est en effet important de souligner que ce poète n’a pas de message à transmettre. Pour lui, la poésie c’est la vie, et ses poèmes sont des moments, électrisés, de vie. C’est cette vibration, cette résonance, qu’il nous fait partager. Ce n’est pas seulement l’œil qui est requis, notamment les couleurs qu’il attribue aux choses en toute liberté, telles les « nattes rouges de l’hiver », « l’ombre rose » ou les « fruits bleus ». C’est aussi l’odorat qui est sollicité, « l’odeur / C’est l’amour/aux épaules brillantes », le toucher ; « Il y a du velours gris / dans le fond des orbites », et même le goût : « J’ai goûté l’eau à ta bouche ronde / j’ai goûté l’eau, c’était soleil / dans la nuit blanche aux os de fer ». Car ce poète fonctionne sur le mode analogique.
Ce qui caractérise Peuchmaurd, c’est la simplicité de l’écriture. Il ne torture pas la phrase ou le vers, ne les soumet pas à la « question » des inquisiteurs d’autrefois. Pour leur faire avouer quoi ? L’émotion est là, tout de suite, sans emphase, et s’offre à nous comme une évidence, ce que confirme Laurent Albarracin dans le bel essai qu’il lui a consacré : « La poésie de Pierre Peuchmaurd est une poésie de l’évidence : le monde est donné non dans son mystère qui serait à dénouer ou à percer, mais dans l’éclat de l’évidence. » Poésie de l’évidence donc, et par conséquent poésie de l’affirmation. Sa vision n’est pas une hypothèse : elle est, d’où la fréquence des « il y a… » et des « c’est… ». Quant à la pratique de l’image poétique, il applique la définition de Pierre Reverdy : « Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique. » Dans ses textes, les comparaisons sont rares. Il juxtapose des images et fait confiance au lecteur pour les relier à sa propre sensibilité : « Givre de fiel, nid des pies rouges / coussin d’acier sur la poitrine / la pensée glisse les poutres claquent / les cheveux boivent l’eau des épaves. »
Et, comme il l’écrivait : « Les poètes servent à dire ça… »
