La fabrique d’un poème

En 1971, dans « Les sentiers de la création », la collection dirigée par l’éditeur suisse Albert Skira et le critique français Gaëtan Picon, Francis Ponge publie La fabrique du pré, qui prépare et commente « Le pré », son poème paru en 1964 dans la revue Tel Quel puis en 1967 dans Le Nouveau Recueil. Une nouvelle édition de ce texte difficilement trouvable permet de voir combien cette explicitation de l’écriture fait partie intégrante de l’œuvre.


Francis Ponge, La fabrique du pré. Nouvelle édition établie par Andrea Guiducci. Mise en forme typographique par Pascal Fiévé. Gallimard, 144 p., 20 €


Francis Ponge n’a pas attendu la proposition de Skira et Picon pour donner à voir la genèse du texte, de la formule, ni pour réfléchir à sa « creative method ». Dès 1941, le texte inaugural de La rage de l’expression, « Berges de la Loire », affirme le renoncement à la perfection des textes clos ; sa préférence ira désormais au « risque » et à la « maladresse », lui qui désire repartir « dans la forêt épaisse des expressions maladroites » (dans « Réponse à une enquête sur la diction poétique »).

Une telle éthique d’écriture entraîne tout naturellement la conviction du bien-fondé de la publication des dossiers préparatoires. S’il faut réinscrire le projet de La fabrique du pré dans une tendance préexistante de l’œuvre de Ponge, la publication dans la collection « Les sentiers de la création » permet néanmoins à l’écrivain de franchir une nouvelle étape dans sa poétique de l’ostentation en risquant deux ruptures nouvelles : d’une part, c’est la première fois que le travail préparatoire est publié après la parution du texte supposé achevé ; d’autre part, Ponge a la particularité de donner à voir ses brouillons manuscrits.

La composition de l’édition originale est la suivante : un préambule, intitulé « Les sentiers de la création », dans lequel le nom de la collection est soumis à une réflexion préalable ; la « fabrique du Pré » proprement dite, soit le dossier génétique, avec la reproduction en fac-similé de 91 feuillets du dossier du Pré ; le texte final du Pré, tel qu’il a déjà été publié dans Tel Quel et Le Nouveau Recueil ; la transcription des 91 feuillets ; enfin, en guise de conclusion, un feuillet manuscrit sans lien avec l’écriture du Pré, daté de la nuit du 19 au 20 juillet 1961, et intitulé « Voici pourquoi j’ai vécu ».

Ces 91 feuillets – manuscrits ou dactylographiés, avec des corrections faites à la main – sont accompagnés de 23 illustrations de natures diverses : carte de la commune du Chambon-sur-Lignon, où se trouve le fameux pré à l’origine du texte, photographie d’une page du Littré et reproduction de tableaux, contribuant à l’instauration d’un dialogue fructueux entre les arts. La transcription des feuillets comporte plusieurs omissions et elle est en outre établie selon des critères fluctuants, qui la rendent contestable. Gaëtan Picon en a bien conscience, mais, dès lors que le lecteur disposera aussi des feuillets manuscrits, il minimise les défauts de la transcription : « Vous recevrez bientôt sans doute la dactylographie […]. Il est à craindre que tous les petits essaims marginaux ou interlinéaires n’auront pu être intégrés au texte. Je crois qu’on peut en laisser tomber quelques-uns, puisque le lecteur pourra regarder, de toute façon, la page manuscrite reproduite », écrit Gaëtan Picon à Francis Ponge le 7 août 1970 [1]. Il faut préciser que Ponge n’a pas eu de « bon à tirer » pour la transcription des fac-similés et qu’il regrette, dans sa correspondance avec Marcel Spada, de ne pas avoir pu suivre de plus près le protocole de transcription.

La fabrique du pré, de Francis Ponge : la fabrique d'un poème

Francis Ponge © André Bonin / Gallimard

En 2002, au sein du deuxième tome des Œuvres complètes de Ponge dans la Pléiade, Bernard Veck livre une nouvelle édition de La fabrique du pré. Le texte d’introduction, « Les sentiers de la création », est suivi de la transcription des 91 folios de l’édition originale, auxquels vient s’ajouter, dans une section intitulée « Dans l’atelier de ‘‘La Fabrique du Pré’’ », la transcription de 83 feuillets, reliquat de l’édition originale. Dix fac-similés de feuillets manuscrits complètent cette édition, mais ils sont difficilement lisibles, du fait des contraintes de format de la collection. Si la transcription de la Pléiade est bien plus rigoureuse que celle de l’édition originale, ne négligeant aucun de ces « petits essaims marginaux ou interlinéaires » que Picon renonçait à intégrer au texte, elle ne cherche pas, néanmoins, à retranscrire la disposition des manuscrits : les marges du brouillon ou les ajouts et précisions entre les lignes deviennent ainsi des notes de bas de page.

Qu’en est-il de cette nouvelle édition de La fabrique du pré ? Comme dans l’édition de la Pléiade, les 23 illustrations et les reproductions en fac-similé des 91 feuillets de l’édition originale n’ont pas été conservées. Deux illustrations sont cependant reprises : la carte de la commune du Chambon-sur-Lignon et la reproduction de la première page du Littré pour la définition du mot « pré ». Ce choix est intéressant en ce qu’il donne bien à voir la double origine du livre : la carte nous rappelle l’importance de sa source spatio-temporelle – le pré existe, découvert avec Odette au détour d’une promenade dans le Vivarais –, quant à la page de dictionnaire, elle manifeste d’entrée de jeu qu’il est aussi le fruit de toute une rêverie étymologique à partir du mot « pré ».

C’est dire combien le titre en est réversible : la fabrique du pré, c’est tout autant une écriture « fabriquée » par son objet qu’une réflexion sur le langage qui fabrique le pré. Dix-huit folios du dossier génétique sont par ailleurs reproduits en fac-similé, qui ont été choisis afin de fournir « un échantillon de la richesse du manuscrit conservé à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet », dit l’avant-propos de cette édition.

En effet, ces folios permettent d’apprécier au mieux la beauté et la richesse des manuscrits de Ponge, richesse qui tient notamment à la diversité de ses écritures : d’un point de vue graphologique – avec une écriture tantôt pointue et difficilement déchiffrable, tantôt ronde et appliquée, tantôt penchée et prenant tout l’espace du feuillet – et d’un point de vue spatial, avec un espace foisonnant, multidimensionnel, mobile et pas toujours linéaire. Dans la plupart, la polyphonie prend forme, le texte étant comme enrichi par sa périphérie, par les ajouts notés après lecture du Littré ou par les commentaires évaluatifs faits a posteriori. À cet égard, il faut signaler la rigueur et la qualité de l’intégralité de la transcription de la nouvelle édition de La fabrique du pré, établie par Andrea Guiducci et mise en forme typographiquement par Pascal Fiévé, et saluer l’extrême attention accordée à sa conformité avec l’espace graphique des feuillets manuscrits, qui permet de restituer au mieux la richesse de ces derniers.

Une autre vertu de cette belle édition est de rendre à nouveau accessible un texte devenu difficile à trouver – l’édition originale est épuisée et l’édition de la Pléiade peut sembler réservée à des lecteurs déjà férus de l’œuvre de Ponge. Or l’écrivain concevait tout particulièrement ce livre comme un don fait au lecteur, à « chaque lecteur », et non pas seulement à ses « clients » habituels qui « en connaissent déjà un bout » en matière de « sentiers de la création », ainsi que le dit sa prière d’insérer. S’il a parfaitement conscience du fait que la lecture du dossier du Pré peut être fastidieuse, le texte comportant bien des redites et pouvant même parfois sembler piétiner, il tient cependant à rappeler combien cet exhibitionnisme est utile : « Lisez-en ce que vous pourrez en lire. Laissez-en ce qui vous rebute. Qu’ensuite… De ce qui aura résulté, et que par avance j’assume, chaque lecteur, à son tour, aura l’usage. » De même, dans le préambule intitulé « Les sentiers de la création », il apparaît que la force engendrante de l’objet choisi (le pré) et la force engendrante de l’écriture tendent à engendrer chez le lecteur un effet de suscitation, un désir d’écrire à son tour : « Mais écrire, pourquoi ? pour produire (laisser) une trace (matérielle), pour matérialiser mon cheminement, afin qu’il puisse être suivi une autre fois, une seconde fois. »

Le dossier génétique du Pré se clôt sur une adresse à « messieurs les typographes », que Ponge prie de coucher son nom, « Sauf les initiales, bien sûr, // Puisque ce sont aussi celles // Du Fenouil et de la Prêle // Qui demain croîtront dessus. » Cette mise en terre du nom propre signe littéralement la fin du texte, et n’est pas sans conférer à La fabrique du pré le caractère d’œuvre ultime. La valeur de bilan testamentaire de l’ouvrage a souvent été soulignée par la critique : on ne peut donc que se féliciter de ce que la nouvelle édition d’un livre devenu rare permette que la « trace » qui avait été léguée au lecteur ne se perde pas.


  1. Correspondance inédite, archives familiales, Paris.

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