« Un livre est lu », dit-on ici, en matière de fausse évidence. Avant d’être lu, il doit être fait. C’est une autre évidence, mais elle mérite d’être creusée, elle perd alors son évidence pour gagner en richesse. Il s’agit d’observer de près, et sous une forme poétique, la constitution du livre, dans ses moindres détails. On comprend alors que le lire revient aussi à le faire.
Un livre est lu.
Il est écrit, puis il est lu.
Mais il est fait aussi.
Il est conçu, collé, cousu, coupé.
On l’imprime, le transporte, l’entrepose.
Il circule dans un carton, comme un enfant qui s’invente un bateau dans sa propre maison.
Il s’achemine dans un camion, il s’empile sur un diable.
Des bras l’étreignent.
Avant que des mains ne l’ouvrent.
Il a un genre, un prix, une date d’arrivée.
On le dispose, le conseille, le vend, l’achète.
Parfois, on le prête. On ne sait plus à qui. On s’en plaint, on accuse.
Il se soumet à l’ordre alphabétique.
On l’ignorera peut-être, on l’évitera, on le retournera.
On l’oubliera.
Et puis un jour on le recommandera.
Un livre passe.
Parfois, personne ne le voit.
Et parfois tout s’arrête : on ne voit plus que lui.
On l’interpose
entre le monde
et soi.
On utilise un livre pour se parler.
Certains l’attaquent. D’autres le défendent.
D’autres encore ne font qu’y penser.
Quelques personnes deviennent très volubiles à son contact.
Au fond du café, on en touche deux mots.
Dans le train, on le commente.
À la médiathèque, on en témoigne.
Il arrive qu’on ne sache plus si on l’a lu ou rêvé.
Il arrive qu’il agisse sur la réalité.
Son sens se déplace, se déforme, se défait.
Sa pensée est ramassée, récupérée, détournée.
On prétend ne faire que répéter ce qu’on a lu.
Mais avec d’autres mots. Dans d’autres phrases.
Et quelque chose survient
entre soi
et l’autre.
Dans les livres, les vies se tressent, se tissent.
Les mots entre eux. Les phrases ensemble.
Les liens se font.
À travers les pages, un fil est passé.
Un fil perce.
Et passe.
Un livre cousu.
Pour que la pensée continue.
Une bouche décousue.
Dire malgré tout ce qui empêche.
Une persistance, une acuité.
Dire tout ce qui empêche.
Dans les livres, les mondes se retrouvent.
Un monde qui n’était pas défait.
Un monde avec quelques défaites, mais pas défait.
Un monde imaginaire et sans refuge.
Un monde inventé de toutes pièces. Un monde bricolé. Mal ficelé.
Un autre, bien réel, mais qui a disparu depuis longtemps.
Un qui viendra peut-être. Qui se fait désirer. Auquel personne ne croit.
Un monde douteux. Un monde où tout est dit. Inédit. Houleux. Ourdi.
Dans les livres, on lit des vies.
Énoncées, recueillies.
Ici, des vies où se sont tissés le travail avec la culture
la pratique artistique avec la politique
l’intervention sociale et l’amitié.
Et que nous recueillons.
Dans un livre cousu.
La douceur de la langue, même corrosive.
Douceur critique.
Où tendresse et conscience
se tissent, se tressent.
Le fil est passé à travers.
Il a fait tenir les mots entre eux, les phrases.
Le fil perdu des vies trouvées.
Le fil noué, la gorge.
Serrée.
Le fil ému.
La page trouée.
Les mots émis, quelque chose a été aimé.
Retenu, défait.
La vie peut-être.
La vie peut-être, pas celle bien assurée.
Celle qu’on voudrait changer.
