Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires est une anthologie de poèmes de Joseph Brodsky (1940-1996), Prix Nobel de littérature 1987. André Markowicz y a réuni des œuvres dont la composition s’échelonne entre 1961 et 1996.
Dans sa préface à Collines et autres poèmes, le premier recueil de Joseph Brodsky jamais publié en France (Seuil, 1966, traduction Jean-Jacques Marie), Pierre Emmanuel donne un aperçu des échanges entre le poète russe et la juge qui le condamna pour parasitisme et fainéantise, l’envoyant pour cinq ans de « travaux correctifs » dans une colonie pénitentiaire au nord du pays, à Arkhangelsk.
– Et qui t’a reconnu comme poète ? Qui t’a fait entrer dans les rangs des poètes ?
– Personne. Et qui m’a fait entrer dans les rangs de l’espèce humaine ?
On admire la superbe de Brodsky face à la bêtise de la police administrative de l’URSS. Nous sommes en 1964 et le condamné devra encore subir huit années de mauvais traitements avant d’être expulsé de son pays. Rappeler cette forme de procès peut paraître anecdotique aujourd’hui au regard du destin final du poète, sa gloire internationale, son prix Nobel, ou plus encore la qualité exceptionnelle de sa poésie. Il convient toutefois de relativiser d’autant moins la force de dissidence des écrivains dans ces années-là, face à l’obscurantisme politique, qu’elle semble quasi inopérante contre le régime actuel, son héritier. La littérature avait alors une puissance individuelle de salut, reconnue par la collectivité. Qu’est-ce qui explique qu’aujourd’hui elle ait perdu son aura ? La réponse est que les régimes totalitaires n’emprisonnent plus la poésie mais se contentent de couper l’accès de tous, poètes inclus, à Internet.
Nous nous souvenons avoir nous-même accueilli à l’École polytechnique sur la montagne Sainte Geneviève le duo de Prix Nobel Joseph Brodsky et Czeslaw Milosz. Ce devait être au lendemain de la récompense attribuée au poète russe. Milosz avait vécu quelque temps à Paris et parlait français. Notre modeste rôle : assurer la traduction improbable de telle ou telle expression anglaise susceptible de dépayser les oreilles locales. Le duo fut brillant, et nous eûmes amplement le temps de scruter les deux cents spectateurs présents dans la salle. Il flottait un air de liberté, de triomphe même, nous étions à la veille de grands événements qui allaient bouleverser l’Europe. Ces deux poètes avaient été des prophètes. Je fus d’autant plus choqué de ne pas voir un seul poète français de notre connaissance parmi les assistants. Je savais déjà que la poésie est tout sauf indépendante.
Quelques jours plus tard, Brodsky fut invité au Collège de philosophie. Avec malice, ironie même, il donna un cours vif et animé au petit public savant réuni en cercle autour de lui, sur son poète anglais favori, Wystan Hugh Auden. Totalement inconnu en France à l’époque, Auden exploserait au box-office en 1994 en même temps que le film Quatre mariages et un enterrement dans lequel son Funeral Blues est récité. Dans un autre salut funèbre adressé à l’Irlandais W.B. Yeats, disparu à la veille de la Seconde Guerre mondiale (1939), Auden se montrait particulièrement lucide : « Poetry makes nothing happen ». La poésie est impuissante, ne fait jamais rien advenir. C’est également ce que pense Joseph Brodsky mais c’est précisément de là qu’il tire la force de son art. Puisque le constat est sans appel, le propre du poète consistera en effet à déployer la virtuosité de sa langue, ou si l’on préfère sa technique, dans toute sa flamboyance et sa splendeur.
Brodsky est d’abord et avant tout un immense technicien. Il aime jouer avec son lecteur – son traducteur potentiel – par ses attaques, ses chutes et ses modulations. Le parfait exemple est la séquence de vingt sonnets que lui a inspirée la vue, dans le jardin du Luxembourg, d’une statue de la reine écossaise Marie Stuart. Soit une suite de vingt brillants exercices dont le poète finit par demander à son lecteur, dans le vingtième, s’il les a trouvés convaincants.
Que pensez-vous
- de la tradition de mes tartines
- de mes tours aux Muses qui me jouent
- de mes rimes quelque peu badines ?

Admirons d’emblée les prouesses du traducteur de cette séquence, André Markowicz, qui est aussi l’éditeur général de l’anthologie Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires et qui, de plus, a l’humilité et le bon goût de proposer à la toute fin du livre une autre version desdits sonnets due à Claude Ernoult, dont voici le même passage en traduction :
Je laisse enfin ici à votre jugement :
- si je fus élève appliqué à l’affaire ;
- si le russe a trouvé là neuve matière ;
- si je n’ai souvent rimé trop aisément.
La conclusion du lecteur que nous sommes, qui ne lisons pas le russe mais jugeons à sa juste valeur le talent exigé d’un traducteur pour rendre crédible la poésie rimée en français moderne, est entièrement positive. Cette anthologie est un modèle du genre : elle n’occulte en rien les divergences d’interprétation et de style qu’elle rassemble ici pour un salut collectif à la virtuosité de Joseph Brodsky. Tous sont là, ont leur part de reconnaissance. On ne peut s’empêcher, les lisant, de noter à quel point les traductions d’un même texte original, pour peu qu’il ait forme contraignante, ici la rime et la régularité métrique, peuvent diverger.
Il n’est pas anodin que le poète « joue des tours aux Muses qui me jouent » dans la première version, ou se demande « si le russe a trouvé neuve matière » dans la seconde. Brodsky est parfaitement conscient d’avoir livré vingt brillantes variations sur un thème qu’il n’a pas réellement enrichi d’une « neuve matière ». Toutefois, il s’est « joué des Muses » en cultivant la désinvolture de la rime avec autant d’esprit que Byron dans les dix-sept chants de son Don Juan. Certes, Brodsky préférera reconnaître sa dette envers les poètes anglais élisabéthains ou jacobins, mais son Élégie à John Donne, non reprise dans l’anthologie de Markowicz, frappe surtout par son climat de désespoir absolu, d’endormissement généralisé de l’Univers hors duquel l’âme de John Donne cherche à s’échapper :
Non, c’est moi, ton âme, John Donne.
Je suis seule ici sous le ciel et je souffre
d’avoir créé par ma peine inlassable
des sentiments et des pensées lourds comme des chaînes.
Tu aurais pu t’envoler, chargé de ce fardeau,
Jusqu’aux passions, jusqu’aux péchés, plus haut encore.
(Collines et autres poèmes)
De fait, nous sommes ici à cent lieues de l’univers du poète anglais et de son débat joyeux entre l’âme et le corps qu’illumine la médiation de l’amour féminin. La solitude du prisonnier russe dans son cachot au milieu du Grand Nord pénitentiaire est une forme d’exil que n’a jamais connue le très sociable Donne que de manière relative.
Il règne, en vérité, une législation imprescriptible du froid dans l’œuvre de Brodsky qui semble proscrire par avance toute incursion dans la chaleur. L’une de ses plus fidèles expressions qualifiant cette domination sans partage figure dans la Quatrième Églogue (d’hiver) composée de quatorze variations sur l’attachement du poète aux régions nordiques.
Je suis incapable de vivre sous d’autres latitudes.
Je suis accroché au froid comme l’oie à sa broche.
Gloire au sapin, au bouleau, à ces arbres cultes,
à l’ampoule jaune sous le porche vide.
Gloire à ce que le vent déplace, surtout les roches –
c’est un genre de berceuse pour l’âge adulte.
Le Nord est honnête. Il garde le même disque
tout au long de la vie, chuchotant ou à pleine
voix dans la vie qui s’allonge, des voix diverses.
(traduit par André Markowicz)
Insensiblement pourtant, Brodsky se laissera glisser vers le Sud, l’Italie en particulier, au point d’épouser une jeune Italienne en 1990. La poésie de ce Nordique invétéré courtisé par la gloire, fatigué par les voyages et les déplacements, connaît alors, nous semble-t-il, une double modification. La première a évidemment trait au rapport du poète vieillissant avec le temps. Très tôt, Brodsky avait eu le pressentiment qu’il mourrait jeune, avant la fin du siècle (il est mort à 55 ans, en 1996). Dans les douze Élégies romaines, il livre le secret de cette évolution avec l’obliquité si particulière de l’ironie :
Pour un torse apatride et pour d’oisives omoplates
Rien n’est plus beau que la vue des ruines.
Histoire individuelle et histoire antique se rejoignent en un vers impitoyable :
Et le Temps écrase
le forum d’un regard si lourd qu’Alaric arrive
Cette sagesse contrainte qui semble peu à peu s’installer dans l’esprit du poète l’amène d’ailleurs à livrer des réflexions réellement métaphysiques :
Le corps est contraire à l’espace, quoi qu’on en pense
Et c’est notre malheur ou, sans doute, c’est tout comme.
Pour sentir la fraîcheur du mur sous la chemise, ramène-
toi plutôt, en retirant tes groles, vers le portique
et regarde le couchant sur les villas romaines
(traductions d’André Markowicz)
La seconde modification relève davantage de la littérature proprement dite que de l’expérience personnelle. C’est la façon dont Brodsky s’empare, dans ses derniers poèmes, des mythes ou légendes classiques qu’il réécrit, modifiant tant soit peu leur fin et donnant ainsi sa propre interprétation du temps. Nous sommes alors dans le voisinage du poète grec d’Alexandrie Constantin Cavafy. Brodsky réécrit par exemple en poèmes courts le retour d’Ulysse à Ithaque, la chute d’Icare, etc., avec une finesse d’approche qui fait honneur à son immense culture. On aurait d’ailleurs très bien pu commencer là et dire que Joseph Brodsky est d’abord un poète immensément cultivé, sans que cela ôte quoi que ce soit à sa spontanéité ou à son intelligence. Voici Ulysse en vue d’Ithaque.
Donc, vingt ans après, tu es revenu
pour chercher la trace de tes pieds nus
dans le sable. Et le chien galeux qui t’aboie
dessus, tu le sens sauvage plutôt qu’en joie.
Tes guenilles puent la sueur rancie
mais ta nourrice est morte donc ta ci-
catrice est muette. Et celle qui tissait
s’est donnée à tous ceux que tu sais.
Ton gamin est grand ; il a son rafiot.
Il te considère comme un glaviot.
Ses copains et lui, quand ils sont entre eux,
gueulent un chinois mélangé d’hébreu.
Tu t’es trompé d’île, ou le plein de bleu
que tu as dans l’œil t’a voilé les yeux
et la vague qui sur la côte fond
n’oublie pas sa source dans l’horizon.
(traduit par André Markowicz)
Indéniablement comique, ne craignant pas de jouer de tous les registres de langue, Brodsky ouvre à nouveau la légende au grand large de l’interprétation. C’est son cadeau d’adieu au lecteur, en quelque sorte, non moins qu’un salut au brio de son art propre. Des rimes, des rimes, oui bien sûr mais désormais plus rien ne doit être fermé quant au sens. À vous de naviguer, à votre tour, nous commande-t-il. Ainsi qu’il l’affirme dans son hilarante Conférence à la Sorbonne destinée aux « gens de plus de cinquante ans ».
D’un autre côté quand
vous êtes malade, il n’est pas obligatoire
de guérir ou de vous soucier de votre air. Voilà ce que savent
les gens de plus de cinquante ans. Voilà pourquoi il leur arrive,
regardant une glace, de confondre l’esthétique et la
métaphysique
Mars 1989 (traduction d’André Markowicz)
