Contre toute attente, Christian Bernard

Depuis plusieurs années, la maison d’édition Walden n diffuse par voie postale les poèmes de Christian Bernard, qui publie aujourd’hui Élégies anciennes. Parfois des sonnets (réunis dans Petite forme par les éditions Sitaudis en 2012), parfois des traits d’humour d’esprit duchampien, parfois des élégies, par définition plus mélancoliques et plus méditatives. À chaque fois, c’est une surprise pour le lecteur.

Christian Bernard | Élégies anciennes. L’Atelier contemporain, coll. « Littératures », 144 p., 25 €

Mais cette présentation sommaire pèche par simplification abusive, parce que Christian Bernard ne joue pas totalement, dans cette sélection de 1977 à 2020, le jeu de la forme ancienne de la plainte (elegos en grec) : « je chante / contre le chant / contre moi / contre toute attente / tout espoir / sans plainte aucune ». Dans son vade-mecum, il se rit même au nez avec, comme souvent au fil de ces pages, des trouvailles de langage qui nous dérobent opportunément un sourire au bord d’un précipice d’amertume : « écouter chaque soir / le silence des organes / et cultiver les apories / lutte des classes / lunatic park / et lapsus calami ». Dans cet attrayant lunatic park, le programme élégiaque consiste à « toujours couper court ».

En compagnie de Christian Bernard, qui a toujours une longueur d’avance, nous sommes conduits exactement là où on ne pensait pas se rendre. La vignette extraite de 20 000 lieues sous les mers indique assez bien le genre de conversation à laquelle la lecture véritablement prenante de ces élégies nous invite : vous voilà dans la bibliothèque de Nemo, confortablement installé sur une large et molle banquette, environné d’innombrables ouvrages, et la discussion promet d’être animée. Destination : « biblior /du temps ».

Reprenons par le début, c’est-à-dire par un lieu qui signifie plutôt la fin : le cimetière de Prague structuré comme l’inconscient, précise notre guide, puisque rien du passé ne semble s’oublier mais se superpose sans fin, chaotiquement, comme les tombes de ce Vieux Cimetière juif. Et le poème traverse les souvenirs, superpose les rencontres – František Muzika, Jiří Kolař František Smejkal, Édouard Jaguer, d’autres encore – et les lieux (Strasbourg, Munich, Venise ou Venice/USA) évoquant un temps perdu où le « devenir-décor du monde semblait encore résistible ».

« Le vieux cimetière juif de Prague », Alexander von Swiezewski (fin du XIXᵉ s.) © CC-BY-SA-4.0/LGLou/WikiCommons

Pourquoi l’élégie appelle-t-elle nécessairement pour se déployer – même en se contestant – l’espace d’une ville ? Peut-être parce qu’elle change, comme on sait, « plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». La mélancolie, comme le désir, procède par construction associant un lieu, un monument, un « paysage urbain » (Walter Benjamin) à un de ces noms propres dont la silhouette est rapidement esquissée, qu’il appartienne au monde des vivants ou à celui les morts. Dans les rues de Strasbourg, voici Levinas et Blanchot, Sophie Taeuber à l’Aubette, La Nef des fous de Sébastien Brant, Gustave Doré à ses débuts ironiques et herculéens, Antoine Bernhart et ses mises en scène de la cruauté, ou encore le dramaturge Michel Deutsch et son ami Lacoue-Labarthe, le « philosophe de la césure », tous à des années-lumière des alignements de petits chalets de Noël pareils à des maisonnettes de Monopoly.

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Peut-être l’élégie est-elle le lieu propice pour rendre des comptes à une réalité décidément trop réelle : non pas pour se débattre, sans fin, avec ce qu’on est, mais avec ce qu’on a. Donnons-nous un peu la peine de penser en matérialiste. L’époque n’incite plus guère à dire ou écrire : « Je me souviens », en pédalant sur place, mais plutôt : « J’ai oublié… » (Élégie blanche). Est-ce une raison suffisante pour désespérer en se lamentant au sujet du « leurre et l’argent du leurre » ? Contre toute attente, Christian Bernard en équilibre précaire affirme : nous disposons de « la joie d’ironie / la joie d’indifférence / la joie de désir / la joie de rage / la joie de plénitude ». Ce rien joyeux et souverain n’est pas rien.

Et puis l’Élégie Ithaque ajoute : nous avons aussi des images, des tableaux, de quoi voir encore et encore. De ces tableaux, « on a tant parlé » qu’ils sont parfois devenus, à leur corps défendant si l’on peut dire, ce qu’ils ne sont pas : « des mots ». C’est un amateur, au sens fort, d’art et de tableaux qui parle, un de ceux qui ont donné une raison d’y croire « toujours / encore / peut-être / un peu », par exemple, en créant l’incomparable Mamco (musée d’Art moderne et contemporain de Genève) ou encore en dirigeant le Printemps de septembre à Toulouse.

Saluons pour finir les éditions de l’Atelier contemporain de François-Marie Deyrolles pour ce beau volume offrant en couverture une reproduction troublante d’un tableau de l’artiste suisse Thomas Huber intitulé Ausblick (2021). Cela peut se traduire par « la vue ». Quelle vue ? Sans doute celle que Christian Bernard prête à Siegfried Kracauer, laquelle clôt le livre : « Il ne regarde pas / le vide / mais l’horizon / brisé / de l’Histoire / devant qui / nous serions / seuls. » Il y a plusieurs places sur le banc peint par Thomas Huber, mais personne pour les occuper. Pourtant, la vue ne manque pas d’intérêt. Que chacun aille y voir par soi-même.