Les éditions Fario poursuivent la publication des œuvres de Günther Anders avec deux petits livres qui compilent pour l’essentiel des travaux des années 1940, écrits à New York. Sur Sartre réunit deux textes, « éléments pour appréhender la gigantomachie (qui n’aura lieu que dans l’esprit d’Anders) entre deux des plus grands philosophes de la contingence et de la liberté au XXe siècle » (Christophe David). Le second livre est Sur la langue philosophique.
Des contemporains qui ne se sont pas encore physiquement croisés. Sartre a à peine trois ans de moins qu’Anders, ils ont les mêmes maîtres, Husserl et Heidegger, une réflexion parallèle, Sartre déjà dans la lumière, Anders « à la traîne de l’époque », c’est lui qui le dit dans une lettre du 19 avril 1947, après sa lecture de L’existentialisme est un humanisme. « Philosophie de l’occasion », comme Anders aime définir son travail, « L’illusion de l’Existentialisme », premier texte de Sur Sartre, est bien sûr inspiré par cette lecture.
L’indispensable préface de Christophe David contextualise l’occasion. Le 18 avril 1947, Anders assiste à New York à une représentation des Mouches, et le 19 à la conférence sur la pièce que donne Simone de Beauvoir, où il a un « accrochage » avec elle (« nous nous sommes querellés amicalement », amicalement en français). Le sous-titre complet de « L’illusion de l’Existentialisme » est : (Sur Les Mouches de Sartre). Remarques élaborées en réponse à la conférence de Mademoiselle de Beauvoir sur l’existentialisme (19 avril 1947). Quant au second texte de Sur Sartre, « Émotion et réalité », écrit en 1949, c’est un compte rendu de l‘Esquisse d’une théorie des émotions (1939), dont Anders n’avait lu la traduction américaine qu’en 1947, d’où ce sentiment d’être à la traîne.
Petit agacement d’Anders de n’avoir pas vu venir Sartre qui conquérait l’espace public avec des questionnements dont il pense avoir été l’initiateur dès 1928, publiés en 1936, sans que Sartre le cite ? D’où l’exergue, mi-taquin mi-réparatoire, de Christophe David à sa préface, citant Anders : « Sartre und ich ». Émulation-rivalité qui n’empêche pas l’intérêt d’Anders pour une personnalité fascinante : en 1952, nous dit la préface, il sollicitera un entretien en des termes empreints d’une considération sincère, et la rivalité s’éteindra quand ils se retrouveront dans les années 1960 lors des sessions du Tribunal Russell contre la guerre du Vietnam.
Il n’en reste pas moins que Sur Sartre tend à montrer Sartre en philosophe dépassé. « L’illusion de l’Existentialisme » critique le concept de liberté mis en scène dans Les mouches : « Les Mouches s’envolent vers le XIXe siècle » raille Anders, en miroir de la berceuse sicilienne qu’il a mise en exergue, « Petite mouche, où t’envoles-tu ? ». Quant à « Émotion et réalité » c’est une réfutation en règle de la théorie des émotions développée par Sartre, conduite magique pour modifier un monde devenu hors de prise : « théorie d’un océanographe qui se limiterait à faire la théorie des raz-de-marée ». Sartre joue avec sa subtilité, sa créativité, sa vivacité paradoxale dans son armure de dialecticien – un acrobate ; Anders chasse et accule… à bon chat bon rat : il y a in fine une certaine cruauté d’Anders.

Le deuxième livre, Sur la langue philosophique, regroupe six textes rapides, vivants, ouverts. Quatre sont en forme de dialogue et pourraient être des adaptations de controverses auxquelles Anders a assisté ou participé, entre des interlocuteurs désignés par des initiales. Anders y critique la dérive universitaire « ésotérique » de la philosophie, affirme le caractère nécessairement politique du philosophe et questionne la possibilité et la nécessité d’un langage exotérique pour s’adresser à tous, sans éluder le problème de la vulgarisation qui réduirait la philosophie à un « bien culturel » (Adorno), un produit comme un autre pour le consommateur : « la conviction que tout produit que l’on considère comme un « bien culturel » pourrait et devrait, toujours et en tout lieu, avoir pour effet de cultiver et de former tout le monde est une preuve de naïveté historique ». Théâtralisant son propos, Anders laisse son lecteur en décrypter les ambiguïtés et les ironies.
S’il y a un indéniable agrément à lire Anders pour un lecteur non philosophe, Sur la langue philosophique en donne les fondements théoriques. Anders y laisse libre cours à son savoir-faire pamphlétaire. Les dialogues de Platon, dont on ne peut éviter la référence, avaient-ils pour les contemporains la même alacrité ? La cible cette fois semble être Adorno, de manière plus ambiguë, comme sont ambiguës leurs relations. Si Sartre barrait la scène médiatique, Adorno gardait la philosophie institutionnelle. Christophe David cite un conseil de Horkheimer à Adorno, le dissuadant d’aider Anders, ce « vaurien », à obtenir un poste (en 1951) – ce qui contribue à montrer in situ que la pensée y compris rationnelle se détache difficilement des affects. Le texte le plus tardif, publié en 1981, « Si dièse majeur », brève saynète à trois personnages, raffiné jeu de billard où Anders se moque à la fois d’Adorno et de son directeur de thèse Paul Tillich (qui l’avait empêché, lui Anders, de soutenir son habilitation) –, est hilarant.
« Au sein de ses contemporains, Anders longtemps cria dans le désert » (Sonia Combe). Pourquoi Anders, mort en 1992, est-il à ce jour un point chaud de la réflexion contemporaine française – en Allemagne, la publication du premier tome de L’obsolescence de l’homme avait fait grand bruit (1956) –, débordant le milieu libertaire qui l’y a tardivement introduit ? Anders a sans relâche cherché le langage et les moyens stylistiques capables de remettre la philosophie dans la cité, pour alerter de « la menace ABC » (atomique, biologique, chimique). « Une langue philosophique en mesure de s’opposer à la novlangue américaine, technicienne et belliciste – une novlangue qui minimise et nous rend aveugles à la menace technicienne » (Perrine Wilhelm)). « Si cette tentative réussit, écrit Anders, alors nous aurons fait un grand pas. Qu’on nomme encore ou non cette tentative « philosophie », quelle importance ? […] Les questions de classifications ne devraient jamais nous faire peur. Si les choses réussissent, elles contribueront d’elles-mêmes à modifier après coup les classifications ». La fortune actuelle d’Anders à la fois viendrait couronner son effort d’« exotérisme » (« un travail laborieux »), en même temps qu’elle signerait la grandissante prise de conscience de l’urgence qu’il prophétisait.
Quant à « la gigantomachie […] entre deux des plus grands philosophes de la contingence et de la liberté au XXe siècle », l’opinion maintenant répandue dans les médias culturels de masse est que Sartre – idole abattue – s’est toujours trompé. Le monde, y compris celui des idées, est un perpétuel mouvement. Verra-t-on le jour où la philosophie d’Anders, plus précisément le philosophe Anders dont l’actualité devient criante deviendra à son tour dépassé, signe que « la menace ABC » sera derrière nous, reléguée dans l’histoire. Aujourd’hui, un fort courant fait émerger sa pensée, ses travaux et son pessimisme ; en témoignent toutes ses éditions hors du domaine de la philosophie institutionnelle. La différence, c’est que Sartre a régné vivant, alors que l’influence d’Anders grandit trente ans après sa mort. En cela, il semble plus proche des poètes que des philosophes : un poète, rarement admis par son temps, est presque toujours « l’hôte du futur », le contemporain de l’avenir.
Anders lui-même fait l’analogie entre son travail et le travail du poète, qui doit dire avec et pourtant différemment du langage courant « inapproprié à la poésie, non parce que sa sécheresse prosaïque y ferait obstacle, mais au contraire parce qu’il grouille de vermisseaux de pathos et de poésie en décomposition […] en train de fermenter – tout comme le langage courant est aussi le réservoir de philosophèmes dégradés ». Le poète selon Anders doit donc trouver « un mode d’expression qui se distingue nettement du langage courant, non pas plus élevé et plus fleuri que ce dernier, mais plus direct, plus dépouillé et plus maigre […] Il nous semble que notre tâche consiste à trouver quelque chose d’équivalent en philosophie ».
S’il se collette à un langage qui ne soit ni ésotérique ni vulgarisateur, c’est parce qu’il veut être un philosophe politique, comme Platon, dans la cité, « tout sauf une planque » (Perrine Wilhelm), à ses risques et périls – un des dialogues de Sur la langue philosophique s’intitule « Les philosophes assassinés ».
Le risque d’être ostracisé, il l’assume : « De plus en plus souvent et de plus en plus clairement, je ressens comme une chance le fait que les circonstances m’aient empêché de passer ma vie dans le milieu de la philosophie académique », écrit-il dans son Journal philosophique en date du 7 avril 1949. Anders a quarante-sept ans. Il va rentrer en Europe et accumuler les matériaux de L’obsolescence de l’homme.
