Trois histoires algériennes

Le prophète africain de Faycel Lahmeur, Le complexe de Staline d’Abdelouahab Aissaoui et Le souvenir enfoui de Samir Kacimi sont trois romans algériens arabophones non traduits en français.

Faycel Lahmeur | فيصل الأحمر، النبي الإفريقي، القاهرة،  دار العين للنشر، (Le prophète africain). Le Caire, Dar al-‘Ayn
Abdelouahab Aissaoui | عبدالوهاب عيساوي، عقدة ستالين، تونس،  مسكيلياني للنشر والتوزيع، (Le complexe de Staline). Tunis, Dar Miskiliani
Samir Kacimi | سمير قسيمي، الكهل الذي نسي، بيروت، نوفل، (Le souvenir enfoui). Beyrouth, Noufal

Un colonisé incolonisable domine la « civilisation » qui le domine, mais demeure incompris des siens ; un paysan erre dans les grandes villes, savoure la domination d’une bourgeoise et livre, avec un détachement étonnant, ses propres faiblesses ; enfin, un amnésique ambitieux entreprend l’écriture d’un roman hypermnésique avant de réaliser, à l’approche de la cinquantaine, que le fétiche de la mémoire ou de l’histoire « vraie » n’est qu’un immense livre fait presque entièrement de lignes blanches… Dans ces œuvres, qui témoignent d’un grand savoir-faire littéraire, les frontières entre les langues et les périodes s’effacent pour former un espace singulier où des vies ordinaires se prolongent en créations originales.

I

« J’ai voulu couper radicalement avec tout cela. » Lettre après lettre, Mohand s’adresse, par-delà la mer et les frontières, à son « cher Mohammed Tahar », alias Momo, son ami d’enfance qu’il n’a pas revu depuis plus d’une décennie, depuis le jour où il a quitté sa terre natale, Aït Ouchen, ce « village oublié », le « plus pauvre sur terre ». Dans Le prophète africain, l’écrivain algérien Faycel Lahmeur, auteur notamment du Dernier repas de Karl Marx (Dar al-‘Ayan, 2024) et de La Cité de saint Augustin (Dar al-Madâ, 2024), nous plonge au cœur d’une vie oubliée, une vie de lutte et de résistance, par l’esprit, à l’aliénation coloniale : celle de Mohand Tazerout, germaniste et traducteur du célèbre Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler.

Issu d’une lignée de lettrés maraboutiques, Mohand, double romanesque du penseur de l’éducation, excelle à l’école, fait rare sous le règne de l’analphabétisme imposé aux Algériens par l’État colonial français. Entré en 1910 à l’École normale de la Bouzaréah, il devient professeur de français à Tissemsilt. Mais il déchante rapidement. Racisme, subalternité juridique, inégalités salariales avec les « Européens d’Algérie » et autres brimades : il devient un fin analyste de la raison coloniale, de cette France qui « t’apprend l’histoire de la Révolution française, d’un côté, et place un gardien, un militaire et un féodal de chez toi, de l’autre, pour s’assurer que les principes de cette Révolution ne se distilleront jamais dans ton esprit ». Lorsque vient le temps de la « Grande Guerre », il s’engage vaillamment sur le « front de la mort », hanté par une présence qui ne cesse de le poursuivre : les traits du visage de sa mère défunte, qui se dérobent à sa pensée.

Blessé par une balle qui lui transperce un poumon, Mohand est soigné en Suisse, où il perfectionne son allemand. De retour en France, il intègre l’université, traduit, en plus du Déclin de l’Occident de Spengler, nombre de classiques de la pensée allemande, épouse Angèle et adopte cette « nationalité maudite » qu’est la nationalité française. À travers le dispositif épistolaire qui nous ouvre l’accès à l’intériorité de son personnage, Faycel Lahmeur parvient à faire sentir ce qui demeure inaliénable chez le colonisé, ce qui reste, au fond, incolonisable.

Parfaitement conscient de « la ruse et la perversité de l’administration française », Mohand résiste sur le terrain de la maîtrise des cultures. Dans le monde arabe et musulman comme en Europe occidentale, il est chez lui ; il habite ses langues. Certes, quelques-uns voient en lui un « traître » ; d’autres le soupçonnent d’être cet « évolué ingrat », « haineux de la France » et « collaborateur des nazis » qu’il a pourtant âprement combattus.

À rebours de certaines productions littéraires qui continuent d’attribuer une supposée « aliénation coloniale » à l’Algérie contemporaine, Faycel Lahmeur trace, dans Le prophète africain, une autre voie : celle d’un imaginaire littéraire émancipateur qui, avec une ironie ravageuse, refuse d’attribuer au colonialisme des « mérites » qu’il n’a jamais eus.

Le Prophète africain
« Le prophète africain » © Dar al-‘Ayn

II

Dix longues nuits dans un hôpital d’Alger. Un homme, grièvement blessé à l’entrejambe à la suite d’un incident impliquant un chien de « race russe », ouvre le livre de sa vie à une infirmière. Chaque soir, après son service, vers 21 h, Kheira prend un moment pour s’occuper d’Amer et panser ses souffrances. Ainsi commence Le complexe de Staline, le nouveau roman d’Abdelouahab Aissaoui, lauréat du Prix international de la fiction arabe pour La Cour de Sparte (Eddiwan El Isbarti en version originale) en 2020.

Ancien militaire n’ayant jamais trouvé sa « place » dans l’institution, Amer, naïf et doux rêveur, débarque à Alger sur un coup de tête. Qu’allait-il advenir de cet enfant de la ruralité oubliée dans une « grande ville » ? Il préfère ne penser à rien. Simplement s’aventurer. Le soir même de son arrivée, il demande à un chauffeur de taxi de le déposer sur une plage du centre-ville. Alors qu’il s’apprête à se perdre dans ses rêveries aquatiques, les cris étouffés d’un chien attirent son attention. Sans hésiter, il se jette à l’eau pour sauver l’animal en train de se noyer : Staline, le chien adoré de Sonia, grande bourgeoise algéroise.

Ce soir-là, la vie d’Amer bascule. Il s’installe dans le studio jouxtant la luxueuse villa coloniale occupée par Sonia. Divorcée depuis plusieurs années, celle-ci décide de l’épouser. Non par amour, mais pour la bonne compagnie qu’il offre à Staline. Avec son « accent bédouin », Amer peine à s’intégrer – ou même à s’intéresser – au monde de sa nouvelle épouse, plus âgée que lui de quelques années, ainsi qu’à celui de ses amis et connaissances, tous bien placés dans l’appareil d’État.

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De ce point de vue, le roman se révèle fascinant dans son exploration des contradictions sociales d’une bourgeoisie qui se coupe volontairement de la majorité culturelle du pays. Dans les discours, on récite le catéchisme nationaliste ; dans les pratiques sociales, on a honte de la langue arabe et, plus encore, des cultures populaires. Sonia interdit ainsi à Amer de s’adresser à Staline en darija. « – Écoute, Ameur, tu ne dois pas lui parler de cette façon ». Puis elle lui tend un manuel pour perfectionner son français (à l’usage des chiens !) : « – Il ne devrait pas s’habituer à écouter ces mots populaires ». Silencieux, il s’exécute et applique ce soi-disant « bon usage » au chien qu’il aime tant.

La complicité entre Amer et Staline perdure. À ses côtés, il découvre la ville et s’y forge une place légitime, inséparable de son compagnon à quatre pattes. Un jour, alors qu’ils se trouvent dans un jardin public, une foule déchaînée de supporters veut s’en prendre au « chien russe ». Amer s’y oppose avec énergie, mais l’incident tourne mal et le laisse grièvement blessé… par Staline lui-même ! Quand il rouvre les yeux à l’hôpital, une seule expression sort de sa bouche : « Staline me manque ! », en dépit du fait qu’il vivra le restant de ses jours avec deux tuyaux entre les jambes.

Avec Le complexe de Staline, Abdelouahab Aissaoui signe un roman audacieux. Homme qui assume toutes ses faiblesses, notamment sa dépendance à une épouse autoritaire qui ne cesse de l’humilier et de repousser ses limites, Amer illustre, par son parcours allant de l’Algérie oubliée à la grande ville, les contradictions d’une bourgeoisie qui rêve de « faire peuple » tout en menant une guerre de haute intensité contre tout ce qui constitue l’ordinaire des masses populaires, la langue arabe au premier chef.

"Le Prophète africain", Faycel Lahmeur © Dar al-‘Ayn
« Le complexe de Staline », Abdelouahab Aissaoui © Dar Miskiliani

III

Un père, déchu de son statut social, disparaît ; une « Haute Autorité » consigne méticuleusement, par le truchement d’un médecin autorisé, l’état d’un patient incapable de donner son prénom ; un cercle d’écrivains anonymes discute de la valeur de la création ; enfin, un quinquagénaire tente, depuis le balcon de son appartement dans une ville côtière d’Algérie, de synthétiser dans un roman le mouvement de toutes ces errances et de tous ces oublis.

À rebours de l’hypermnésie encyclopédique racontée par Borges dans « Funes ou la Mémoire », l’homme qui poursuit les fragments d’une mosaïque éclatée – sa mémoire – est un amnésique nourrissant les ambitions démesurées d’un hypermnésique. Dans Le souvenir enfoui, le nouveau roman de Samir Kacimi, auteur, entre autres, d’Un jour idéal pour mourir (Actes Sud, 2020) et du Triomphe des imbéciles (Actes Sud, 2024), le protagoniste, qui n’est désigné au début que par un numéro de patient dans une étrange clinique – « n° 362/j » –, plonge dans les tréfonds des passions les plus confuses afin d’élucider ce qu’il veut mettre dans le projet de sa vie : un roman total qui le hante depuis des décennies.

« Entre la prime enfance et l’entrée dans l’âge adulte, je ne me souviens de rien. » Tout commence ainsi, par une matinée de l’année 1979. L’homme anonyme, dont on découvrira par la suite qu’il se nomme Samir, est un écrivain de la forclusion, qui accumule les manuscrits sans parvenir à les publier. Il perd la mémoire et se noie dans une mer d’obsessions. En cette matinée, son âge ne dépasse pas quatre printemps. Il construit des tours en bois avant de prendre un malin plaisir à les détruire. Sa mère l’observe avec inquiétude, mais ne dit rien. Au fond d’elle-même, elle pressent l’existence d’un mystère, d’une prédisposition à la rêverie et à l’errance. Des années plus tard, elle livrera au médecin militaire de la clinique – dans laquelle il séjourne longtemps – les détails de cette matinée, ainsi que la joie douloureuse qu’exprimait son enfant.

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Le médecin, Yacine Belkacem, rigoureux et conforté dans sa posture bureaucratique, note tout, par discipline nationale… L’amnésique lui livre ses souvenirs d’enfance, notamment l’image du père rentrant éreinté et couvert de saletés du « marché Nelson » d’Alger, où il passait ses journées à charger et décharger des marchandises. De cette enfance subsistent des images où se mêlent joie et humiliation, mais aussi cette pudeur propre aux classes populaires, qui peinent à mettre en mots la sortie de la colonisation et l’appropriation du nouvel État indépendant.

Roman labyrinthique où plusieurs vies se croisent avant de finir par fusionner, Le souvenir enfoui revisite l’histoire de l’Algérie contemporaine à travers la signification que tel ou tel écrivain accorde à l’acte d’écrire, de faire œuvre de fiction. De la naissance de son héros en 1979 jusqu’à la fin de la «décennie noire », en passant par l’école du parti unique et la parenthèse historique ouverte par le soulèvement d’octobre 1988, Samir Kacimi ausculte, avec une verve satirique rare, l’état de la culture et, plus encore, celui de l’imagination.

Captivant par ses fantaisies drolatiques, parfois fantasques, ce roman, qui interroge tant l’héritage des parents que celui des Pères – ceux de la nation –, nous fait éprouver la faiblesse de l’être humain qui, saturé par un trop-plein de vérités impossibles à porter, finit par se disloquer en une multitude de fragments irrécupérables parce que mensongers ; annihilateurs des forces vitales parce que trop lourds d’un pathos boueux. Au bout du compte, Le souvenir enfoui se révèle être le roman des souvenirs retrouvés, mais seulement en partie, car le jaillissement des images du passé nage désespérément dans une mer de feuilles blanches désordonnées.

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