Le lecteur francophone dispose désormais de la plupart des textes qui lient la pensée de Husserl à l’histoire de la métaphysique. Sa place de refondateur de la « philosophie première », notamment dans la persistance d’une théologie rationnelle, se dévoile comme originaire dans son projet philosophique et se trouve confirmée au-delà de ce qui apparaît dans son œuvre exotérique.
Trois éditeurs français déploient beaucoup d’efforts pour favoriser au lecteur l’accès aux textes de Husserl. Les éditions Jérôme Millon, entres autres œuvres du philosophe, avaient publié en 2007, dans la prestigieuse collection « Krisis » fondée par Marc Richir, l’ensemble des manuscrits consacrés à la réduction phénoménologique (De la réduction phénoménologique. Textes posthumes (1926-1935)) ; l’éditeur spécialisé en philosophie, Vrin, propose dans son catalogue la traduction de cours et d’articles du maître de Fribourg ; enfin, la collection « Épiméthée » des Presses universitaires de France enrichit aujourd’hui son corpus husserlien, déjà bien fourni, d’un fort recueil intitulé Métaphysique phénoménologique, dont moins d’un tiers a déjà connu une version française et qui comporte la traduction d’un inédit du fonds des archives Husserl, « Monadologie » (1908).
Avec ce dernier opus, dont il faut dire toute l’importance, il s’agit de reprendre une question cruciale pour l’appréciation globale de la pensée de l’auteur des Méditations cartésiennes et de sa place dans l’histoire de la philosophie, ainsi que du présent de la phénoménologie et de son avenir possible. On peut regretter seulement que les principes de sélection des textes, présentés dans l’ordre chronologique (entre le cours décisif de 1906-1907 d’introduction à la logique et à la théorie de la connaissance et la rédaction de 1935 des textes qui constitueront de manière posthume la Krisis), ne soient pas suffisamment justifiés.
Le titre même du recueil, qui n’est pas de Husserl ‒ l’expression « métaphysique phénoménologique » ne se trouve pas telle quelle sous sa plume ‒, relève-t-il d’une contradiction dans les termes ? s’interroge Dominique Pradelle dans sa puissante introduction. En vérité, non, car il souligne plutôt la véritable ambition du philosophe, l’essence de son projet philosophique, énoncé dès 1911 dans le célèbre article « La philosophie comme science rigoureuse », de refondation d’une « métaphysique dégénérée » (voir la cinquième des Méditations cartésiennes, § 60), d’une restauration de l’authentique « philosophie première ». Il faudra répéter l’opération kantienne qui sauve la métaphysique de la stagnation dans laquelle elle s’était originellement enfermée, par une ontologie de l’objectalité, et lui ouvrir un chemin sûr vers le suprasensible.

Toutefois, Husserl ne voudra pas en rester à « l’état stable » de la métaphysique, désormais à l’abri de tout besoin d’accroissement et de tout danger de diminution, acquis avec sa réorientation critique. La phénoménologie se caractérisera par l’élimination d’une métaphysique « naïve », à laquelle se rattache encore le maintien kantien de la « chose en soi », et fera valoir la légitimité de sa prétention à « réaliser l’idée d’une philosophie universelle », ou bien, selon l’expression de la Krisis, à « la réalisation d’une métaphysique, autrement dit d’une philosophie universelle ». Ainsi, c’est d’une réelle avancée positive, contrastant avec l’« avancée négative » kantienne (cf. Les progrès de la métaphysique, GF, 2013), qu’il faut parler avec « la métaphysique phénoménologique ».
En précisant, comme le fait Claudia Serban (cf. revue Alter n° 28, 2020), que les textes de ce recueil ont un statut particulier de notes de travail en vue de son enseignement ou de ses projets d’ouvrages, dans lesquelles Husserl écrit de manière plus libre et plus existentiellement engagée, peut-on, en suivant le parcours de cette presque centaine de références, mieux comprendre l’évolution de la pensée de Husserl ? Serait-il passé d’une « neutralité métaphysique » au tournant du XIXe et du XXe siècle avec les Recherches logiques (1900-1901) à une « métaphysique phénoménologique » ? Ce mouvement témoignerait-il de « l’impact direct de la phénoménologie pour la métaphysique » (Dan Zahavi), ou du « dépassement de la phénoménologie par la métaphysique, mais prise dans un sens nouveau qui a intégré la critique de la métaphysique naïve et dogmatique s’édifiant en dehors de toute validation intuitive » (Claudia Serban) ? Dominique Pradelle y voit, pour sa part, « des paliers du déploiement de l’élucidation constitutive ».
Avec le rassemblement de ce dossier, dont il est impossible de rendre compte de l’ampleur, on prend néanmoins conscience que, dès 1908, au moment où Husserl donne un cours sur la théorie de la signification, après sa conférence sur le temps en 1905 et ses leçons de 1907 sur chose et espace, il déclare pratiquer de « la métaphysique, en l’occurrence de la métaphysique générale » et qu’il est à la recherche de « l’être ultime », dont le monde effectif est le corrélat, mais qui demeure dans son absolu à son égard, autrement dit, dans le langage de l’ontologie la plus classique, de l’être le plus être, véritablement étant, dont tous les autres étants dépendent pour leur « validation » (par où Husserl réactualise toute la thématique de la métaphysique moderne pré-kantienne), terme qui revient le plus dans tous ces textes, autant dire pour la reconnaissance de leur qualité d’étant.
Il ne s’agit pas là simplement d’une des marques laissées par la première phase platonicienne du développement de la pensée du philosophe, mais bien de l’expression d’une ferme orientation : « nous aussi nous sommes de l’avis suivant : la conscience, l’être au sens radical, est au sens authentique et radical du terme ; elle est la racine, la source de tout ce qui, par ailleurs, s’appelle ou peut encore s’appeler « être » ». C’est parce que la phénoménologie pratique une clarification de ce qui est principe ultime, archè, soit la conscience constituante, qu’elle porte haut le nom de métaphysique, non « naïve », non « dégénérée », vraie philosophie première.
Tout semble acquis, comme le souligne Claudia Serban, avant ce que les spécialistes nomment le « tournant transcendantal » de Husserl, ou, plutôt, ce tournant paraît s’être opéré plus tôt qu’on ne le pensait, et Derrida semble avoir raison de voir un « affleurement métaphysique » au « sol même du discours phénoménologique » (cf. Du même à l’autre, cours sur Husserl, 1963, Seuil, 2024). Comme Husserl l’écrit dans les années 1930 au philosophe Georg Misch (l’auteur d’une célèbre histoire de l’autobiographie), en se plaignant que l’on n’ait pas aperçu le « devenir » des Ideen de 1913, dès cette époque s’est révélé à lui « le sens ultime concret et intégral » de l’ontologie dans une « doctrine de la subjectivité transcendantale », ultime de l’ultime, fruit de la découverte de la « réduction ».
La suite ne sera (façon de parler) qu’une longue conquête de tout le territoire de la philosophie, en même temps qu’une constante, insistante remise en sécurité dans son immanence du statut principiel de l’égoïté transcendantale, suivant un chemin téléologique, qu’il ne faut pas interpréter comme l’ordre ou une finalité dans la nature, mais comme le factum de l’ordre et de l’harmonie dans les enchaînements dans les actes de visée de la conscience, qui va mener de la culture à l’éthique jusqu’à la théologie rationnelle.
Derrida, dans son article de 1966 « La phénoménologie et la clôture de la métaphysique » (version française dans la revue Alter n° 8, 2000), énonçait un diagnostic qui synthétise bien la question que nous posent tous ces textes et leur puissance de résistance insistante au regard d’une philosophie contemporaine comme suspendue dans l’insurmontable « fin » de la métaphysique : « la phénoménologie apparaît donc à la fois comme une transgression résolue et audacieuse de la métaphysique et comme la restauration la plus cohérente de la métaphysique. Elle nous maintient dans le champ et le langage de la métaphysique par le geste même qui la porte au-delà de la fermeture métaphysique, au-delà des limites de tout ce qui est en fait appelé métaphysique ».
