Flux de langage

Le personnage principal de Prodiges d’Angélica Gorodischer est une maison. Transformée en pension dans la petite ville allemande de Weissenfels, à la fin du XIXe siècle, on y suit ses habitants, et surtout ses habitantes, propriétaire rigoureuse, pensionnaires blessées ou domestiques imaginatives. Pensées et émotions s’enroulent et se déroulent au fil d’une écriture virtuose qui emporte au long des couloirs et des salons, palais mental matérialisant à travers ses fenêtres et ses escaliers l’âme humaine.

Angélica Gorodischer | Prodiges. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré. La Volte, 240 p., 22 €

Peu connue en France, Angélica Gorodischer (1928-2022) tient une place importante dans la littérature argentine. Son livre le plus célèbre, Kalpa impérial (1983-1984), écrit pendant la dictature, a été traduit en anglais en 2003 par Ursula K. Le Guin, et en 2017 aux éditions La Volte, qui ont entrepris de faire connaître son œuvre au lectorat francophone. Ces nouvelles, situées dans le même univers au point de pouvoir constituer un roman, décrivent en une danse textuelle sans cesse renaissante les chutes et les renouveaux d’un empire. Si Kalpa impérial et Trafalgar (1979 ; La Volte, 2019) peuvent être classés dans la fantasy, ses autres livres ne s’inscrivent dans aucun genre défini, manifestant la liberté de l’autrice.

Prodiges oscille à la lisière des catégories. Dépourvue d’élément fantastique explicite, la narration, passant par la tête des personnages, frôle fréquemment l’irrationnel. En particulier, Katja, la servante, vit en esprit dans un deuxième monde, où elle retrouve Luduv, son frère mort. Mentor, guide, alter ego bien-aimé, dont elle se souvient et qu’elle célèbre dans des passages qui s’élèvent à la hauteur d’un chant poétique : « Luduv sillage lumineux du jour, nom de la musique, pulsation, pic du cristal, mot mystérieux des livres, première lueur de la lumière, frère plus connu et plus aimé de moi que moi-même, roche et source, maintenant, jamais et toujours, le monde et le temps tout entiers, le ciel tout entier, les abeilles, les traces, le fond du fleuve, l’ivoire et les gemmes qui ont seulement existé pour que nous parcourions ensemble les veines de la géographie, parce que je suis l’œil et que tu as été la parole, la fumée et le vent, la vie qui ne se voit pas… » La bonne vêtue de noir et de blanc, statufiée devant le buffet dans l’attente de servir les plats, gantée, se voit dotée de la plus grande charge de lyrisme.

M. Pallud, collectionneur de figurines, tombe sous l’influence d’un de ses trésors dérisoires, homme-poisson qui l’entraîne vers « l’innommable », révélateur de ce qui grouille dans un esprit déséquilibré. Tout aussi instable est le général, qui passe ses journées à reconstituer les grandes batailles du passé et se trouble à l’arrivée d’une nouvelle pensionnaire japonaise. Elle défie ses certitudes, lui inspire de curieuses pensées sur les corps et la nourriture. On peut comprendre cet officier à la retraite comme étant incapable de prendre en compte l’altérité. Mais rien n’est dit explicitement par la narration, tout est suggéré par le flux des pensées et des sensations, souvent transformé en cortège d’images poétiques. Le dernier pensionnaire masculin est un étudiant désigné comme « le jeune Gangulf », persuadé d’être né vaincu, et qui ne se montre pas à la hauteur de l’amour qu’il suscite. Ces tristes avatars, dépourvus de profondeur, laissent le devant de la scène aux femme de la maison.

Angélica Gorodischer, Prodiges.
« Paysage rhénan », Hugo Mühlig (1880) © CC0/WikiCommons

Si celles-ci ont également leurs failles, elles ne s’y laissent pas engloutir. Mme Helena, la propriétaire, a su se séparer d’un mari renfrogné et irritable, la maison devenant le moyen de son indépendance, financière mais aussi sociale, en lui donnant la fonction dont elle était privée. Lola, la cuisinière, qui « vient de l’Est, des plaines de la faim et de la persécution », affirme que dans son métier la joie de vivre compte autant que le talent culinaire, et elle sait aussi exercer sa liberté, au moins quand elle le peut, une fois par semaine. Wulda, l’autre servante, que beaucoup trouvent « idiote », gagne la sienne par un mariage heureux. Quant à Mlle Esther, la gérante d’un salon de thé, au lieu de subir un amour malheureux, elle part pour l’Amérique.

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Dans la deuxième partie, tous les pensionnaires sont d’abord unis par le bruit d’enfants jouant dans la rue au crépuscule, puis par la vue d’un événement dramatique qui se produit devant l’édifice. La représentation d’un même événement selon différents points de vue produit un remarquable étirement du temps en spirale. De même, la qualité du silence à certaines heures précises relie des personnages isolés dans leurs appartements. La longueur des phrases repousse l’achèvement au profit d’une incessante modification. La fluidité de l’écriture d’Angélica Gorodischer fait que le sens fuit toujours juste devant le lecteur telle une brume. Un peu comme si Virginia Woolf réécrivait Balzac.

La force de Prodiges tient à ce que toutes les intériorités des personnages sont profondément personnelles, uniques, et en même temps liées, interdépendantes, ce qu’Angélica Gorodischer traduit par la succession de sensations qui ne sont jamais coupées les unes des autres. Ce flux de conscience passe d’un protagoniste à l’autre grâce au cadre de la pension qui, de spatial, devient textuel. La maison de la rue Scheller vit. Les plus sensibles, les plus habituées, telles Katja et Mme Helena, le perçoivent : « Le jour où dame Nashiru arriva à la pension de la rue Scheller, un léger tremblement que personne ne remarqua, si ce n’est Katja, parcourut la maison […] la maison trembla et Katja, qui était dans la cour, penchée sur un grand récipient en fer-blanc, regarda l’eau et se dit que certains êtres ont des ailes et pourtant les cachent ». L’apparition de la pensionnaire japonaise ne joue au fond aucun rôle dans l’intrigue, mais elle sert de révélateur, ébranlant très légèrement les habitants de la maison comme l’édifice. Deux drames, peut-être trois, se produisent. Pourtant, ils n’ont ni plus ni moins de signification que des perceptions infimes, de légers déplacements de l’air.

Avec ce roman, Angélica Gorodischer nous montre une petite ville de province, un milieu banal, des êtres en apparence ordinaires, mais le flot du langage fait de leurs émotions, pensées, impressions autant de prodiges précieux et singuliers ; de même que les mots de Novalis – mort à Weissenfels en 1801 – bouleversèrent le fils du marchand qui fit construire la maison, mettant en marche l’enchaînement d’événements dont nous lisons le récit.