Une locomotive de l’histoire coréenne

Resté plus de vingt ans dans les tiroirs avant sa publication en 2020, Mater 2-10 naît de la rencontre entre Hwang Sok-yong et un ancien conducteur de train lors d’un voyage en Corée du Nord en 1989. Le roman s’inscrit dans le prolongement de ses récits consacrés au monde ouvrier, notamment Les terres étrangères (Zulma, 2004), qui met en scène des ouvriers de chantier en grève contre leurs conditions d’exploitation, et La route de Sampo (Zulma, 2002), consacré à deux journaliers en errance. Son titre énigmatique renvoie à une locomotive exploitée sous la colonisation japonaise, devenue après la guerre de Corée un symbole de la partition de la péninsule coréenne en deux républiques.

Hwang Sok-yong | Mater 2-10. Trad du coréen et préfacé par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet. Picquier, 716 p., 25 €

Après Le prisonnier (Picquier, 2021), ouvrage testament où Hwang Sok-yong interroge son engagement en faveur de la réunification des deux Corées, Mater 2-10 poursuit sa réflexion sur la politique et l’histoire en abordant le monde ouvrier, sujet souvent délaissé par la littérature coréenne contemporaine. Il retrace ici l’histoire du premier XXe siècle de la péninsule (1900-1953) en adoptant principalement le point de vue des subalternes. La narration se déploie sur plusieurs niveaux, partant du quartier industriel de Yeongdeungpo, où l’auteur a passé une partie de sa jeunesse et qui constitue le centre névralgique du récit, jusqu’aux grands traumatismes de l’histoire coréenne : la colonisation, la guerre, l’autocratie. En dialogue constant avec les bouleversements historiques, le roman dessine la mémoire pudique de trois générations de cheminots, tiraillés entre la nécessité de composer avec l’ordre colonial et l’attrait des idéologies révolutionnaires et anticolonialistes, porteuses de nouveaux horizons.      

Mater 2-10 a pour narrateur Jino, ouvrier industriel à l’heure du capitalisme tardif, responsable syndical estimé de ses collègues, et premier non-cheminot de sa famille. Il perd son emploi lorsque son usine est rachetée par un entrepreneur ambitieux, « symbole du capitalisme abstrait », qui décide de museler toute contestation sociale. Pour protester contre son licenciement et celui de ses camarades, il s’installe au sommet de la cheminée de l’usine pour y entamer une grève en haute voltige. Prisonnier de son phare de métal, il nourrit son combat des récits que sa grand-mère Geumi lui a transmis sur ses ancêtres cheminots.

Le premier chapitre s’ouvre sur une scène triviale, montrant Jino en train d’ajuster sa technique pour faire ses besoins efficacement. La description est crue, refusant d’embellir son personnage pour répondre à la caricature de l’ouvrier héroïque. La grève est avant tout  une expérience de l’attente, de la solitude où, une fois seul à 45 m au-dessus de ses semblables, « la vie quotidienne n’est que la répétition des moments où il ne se passe rien ». Que lui reste-t-il pour ne pas sombrer dans la folie ? Hwang lui donne un refuge, l’imagination. Jino s’en saisit pour se réfugier dans les grands récits familiaux et ainsi donner sens à son combat. Né au début des années 1960, il n’a pas subi dans sa chair les traumatismes de la première moitié du XXe siècle, mais il en porte toutefois le lourd héritage. Clé de voûte du récit, c’est par lui que se rejoignent mémoire familiale, histoire nationale et lutte sociale.

 Manifestation contre l’Empire du Japon dans les rues de Séoul (mars 1919) © CC0/WikiCommons

À mesure que le récit remonte dans le temps, les souvenirs de Jino se fondent dans la légende familiale. Hwang s’engouffre dans ces zones d’ombre pour écrire à la manière des mindam (« histoires du peuple ») ces récits populaires, situés à la frontière du réel et de la fiction, qui se transmettent oralement au sein des foyers. On s’émerveille alors des exploits de la Dame de Juan (à prononcer Dju-an), épouse charismatique de Baekman, l’arrière-grand-père de Jino, et héroïne tragicomique du début du roman. Après sa mort précoce, son fantôme apparaît ponctuellement pour veiller sur ses descendants. Sa présence apporte une dimension de réalisme magique au roman, offrant au lecteur des moments de légèreté en décalage avec la sobriété de la reconstitution historique.

Le cœur du roman se concentre sur les destins opposés des deux fils du vieux Baekman, Ilcheol (« premier fer ») et Icheol (« second fer »). Tous deux nés au début de la colonisation, ils vont grandir et forger leurs personnalités respectives en rejet du modèle incarné par leur père, ce petit cheminot soumis, parfois veule, souvent colérique, qui vivait dans l’ombre de son héroïque épouse partie trop tôt. Ilcheol, le premier des fils, va sublimer son potentiel pour faire une brillante carrière dans l’agence ferroviaire coloniale. Conducteur de train sur les prestigieuses lignes Gyeong-bu (Gyeongseong [1]-Busan) et Gyeong-in (Gyeongseong-Incheon), il est l’archétype du parfait sujet de l’Empire : ambitieux, tout en ayant intériorisé sa position de subalterne. Icheol, son petit frère, campe lui le rôle de l’idéaliste. Il pense que c’est par un engagement sans concession dans la lutte contre le colonisateur que les Coréens pourront réellement s’émanciper. Avec Icheol, Hwang déplace le regard du lecteur. L’histoire de l’indépendance n’est plus celle des grands héros nationaux, mais celle des réseaux anarchistes et communistes mis de côté par le récit officiel.

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En marge de ces deux personnages, émerge la figure antagoniste de Dal-yeong. Ancien camarade de classe d’Ilcheol, il choisit la voie de la collaboration active en devenant, sous le nom de Yamashita, l’un des traqueurs de communistes les plus zélés du pays. Personnage marginalisé dès l’enfance, il rompt le seul lien affectif qui l’unit au vivant lors d’une scène poignante où on lui demande d’abattre de sang-froid une petite truie dont il avait la charge. À travers lui, Hwang expose les mécanismes psychologiques ordinaires qui mènent à adhérer à la brutalité coloniale.

La dernière partie de l’œuvre se concentre sur deux moments charnière de l’après-colonisation japonaise. Le premier est la période de libération de la péninsule coréenne (1945-1948), troublée par des luttes incessantes entre communistes et nationalistes pour le contrôle de sa partie sud. Le second est évidemment la guerre de Corée (1950-1953), guerre civile autant que conflit de la guerre froide, où l’on observe un peuple se dissoudre dans deux républiques ennemies. Pour faire écho à cette période de déchirement, l’auteur introduit le personnage de Jisan, fils d’Ilcheol et futur père de Jino, qui va se trouver brutalement projeté dans la guerre et contraint de choisir son camp.

Dans cette fresque familiale, Hwang Sok-yong croise la force descriptive d’un Zola et le pouvoir d’immersion dans l’imaginaire d’un García  Márquez pour créer un vaste roman social de la littérature sud-coréenne. Pour autant, Mater 2-10 ne relève pas du pastiche. Il s’ancre dans un univers d’une profonde singularité, nourri par la sincérité touchante des mindam, ces « histoires populaires partagées au coin du feu » et par une restitution pointue de l’histoire coréenne du XXe siècle.

Surtout, Hwang demeure cet écrivain engagé, sans concession, qui sait mieux que quiconque faire surgir l’histoire depuis ses marges. Ce sont les militants communistes, anarchistes, syndicalistes, bien souvent issus des mondes ouvriers et paysans, qui trouvent dans cet écrin de chaleur une place que l’histoire officielle ne leur a pas accordée.


[1] Gyeongseong est le nom donné à Séoul sous la colonisation japonaise.