Baisers du singe, quel titre original pour une correspondance précieuse. Un ouvrage qui ajoute à notre connaissance du travail et de la vie de Virginia Woolf. On y entend la complexité et la richesse des liens qui unissent deux sœurs et deux artistes majeures.
Une triple correspondance se trouve à l’origine de ce précieux ouvrage, Baisers du Singe. D’abord épistolaire, entre Vanessa Bell et Virginia Woolf, sur près de quarante années de vie parallèle ; sororale, entre les sœurs Stephen, si proches qu’elles en seraient presque siamoises ; inter-artistique, entre une peintre et une écrivaine, envieuses l’une de l’autre, mais finalement émules plus que rivales. Sister Arts, donc, expression qui n’a pas vraiment d’équivalent en français, mais qui signifie que « quelque chose relie puissamment les sœurs et les arts » comme l’écrit Blanche Leridon dans Le château de mes sœurs (Les Pérégrines, 2024).
Dont acte.Mais d’abord, il y a l’objet livre, dans sa somptueuse matérialité et sa confection non moins digne d’éloges. Couverture et rabats souples, sur laquelle figurent tous les signes de la titraille postimpressionniste chère à Vanessa Bell. En entrée de volume, quatorze de ses tableaux ouvrent le bal, en fanfare, tandis que douze facsimilés des couvertures originales des livres de Virginia Woolf, illustrées par ses soins, referment la marche. Dans le corps de l’ouvrage, expression qui n’a jamais mieux porté son nom, vingt-quatre images en noir et blanc, principalement des photos, viennent jalonner le parcours et prêter un visage aux personnalités évoquées dans les lettres.
Elles sont au nombre de deux cent quinze, largement inédites en français (et même en anglais pour celles de Vanessa), échangées depuis la disparition de leur père, Leslie Stephen, en 1904. Vanessa et Virginia ont respectivement vingt-quatre et vingt-deux ans quand débute leur correspondance. Elle ne prendra fin qu’avec la mort par noyade de la seconde en mars 1941. Impeccablement traduites, par un trio constitué de Carine Bratzlavsky, Anne-Marie Smith-Di Biasio et, pour la révision de l’ensemble, Zoé Gindre, elles bénéficient des précieuses annotations contextuelles prodiguées par Marie Boizet. Soit un quatuor de femmes au service d’une entreprise éloquemment féminine.
À chaque fois que paraissent des correspondances d’écrivains – François Mauriac, puis Jane Austen en 2025, Woolf-Bell en 2026 –, c’est la même impression qui l’emporte, celle d’un arrière-pays, plutôt qu’une arrière-cour, ramené au premier plan, avec l’effet grossissant qui en découle. Sortent de l’ombre toutes sortes de détails qui n’avaient sans doute pas vocation à la quitter : considérations plus ou moins prosaïques – mais on peut faire confiance à notre duo d’artistes pour ne rien faire comme les autres (« Je dois te quitter pour aller peindre la maison en jaune vif »), actions banalement quotidiennes, échange de cadeaux petits et grands, ainsi ce « frigidaire » offert à l’improviste par Virginia, déménagements et emménagements, voyages, projets de collaboration, maladies, lesquelles se succèdent sans discontinuer, la santé de l’une comme de l’autre étant des plus délicates, etc.

Alors bien sûr, on se dit, en tournant une à une les six cents pages et plus, qu’il y a des longueurs, que l’intérêt n’est pas toujours aussi soutenu qu’on le souhaiterait. On s’interroge : aurait-il fallu resserrer le corpus, pourtant déjà passé au crible ? Supprimer davantage de lettres ? Outre que cela reviendrait à les amputer des différents contextes – conjugal, familial, amical, national (la grève générale de 1926), international (le déclenchement et la fin de la Grande Guerre, les accords de Munich en 1938) – dont elles se nourrissent intimement, cela aurait pour effet de priver la correspondance de l’effet « ping-pong » qui la caractérise à son meilleur. Chaque fois, ou presque, la vivacité des échanges de part et d’autre du filet imaginaire qui les sépare est au rendez-vous, d’autant plus que les lettres semblent se répondre du tac au tac, sans l’ombre du moindre délai ou retard.
Alors, le lecteur, la lectrice reprend sa démarche d’orpailleur, passant au tamis la gangue de l’anecdote, du potin (dont les deux sont immensément friandes), dans l’espoir, jamais déçu, d’en dégager une pépite, voire le début d’un filon. De fait, au détour de tel paragraphe d’apparence ordinaire, la perle surgit, à la faveur de telle ou telle confidence : « Toi, tu n’es pas torturée par le désir d’être aimée au point de passer une commande de thé ; je finirai sans doute par laisser toute ma fortune à un refuge pour carlins abandonnés, tant la vieillesse m’aura rendue sentimentale » (Woolf) ; « Vous les écrivains, ne connaissez pas la joie d’expérimenter un nouveau mode d’expression, surtout quand on en ignore tout. C’est là que se révèlent toutes sortes de capacités insoupçonnées » (Bell).
Et la partie de se poursuivre, même quand les distances, géographiques, jamais humaines, se creusent. Jusqu’à ce qu’on parvienne, en fin de parcours, à ce glaçant « J’ai lutté, mais je n’y arrive plus », prélude à la noyade de Virginia dans les eaux de l’Ouse, les poches lestées de cailloux. Exeunt le Bouc, la Bique, « ton B », le vilain « Singe », pour citer les différents sobriquets animaliers endossés par Woolf, depuis que leur mère, Julia, l’avait surnommée William. Ne reste plus en vie que le « Dauphin chéri » au nez bleu ou noir, la « Nessa » adorée, désormais veuve de son « Billy », après avoir déjà perdu son fils, le poète Julian Bell, tombé durant la guerre civile espagnole.
De même que les lettres nous font entrer dans l’intimité des travaux et des jours, elles plongent au cœur de ce qui fait la poiesis de ce duo d’artistes. Comme le notait Jean-Luc Nancy dans Les Muses (Galilée, 1994-2001), les arts au pluriel « se font les uns contre les autres », se « répondent » ; surtout, ils « s’envient ». Le peintre envie à l’écrivain ce qu’il n’a pas, et inversement. De ce manque, chacun, chacune se nourrit. L’émulation pousse nos sœurs à se surpasser, chacune dans son ordre, mais chacune aussi se reflète et se considère dans le miroir qui lui est tendu par le mode d’expression de son double, sororal davantage que rival. À elles, « la même paire d’yeux, avec seulement des lunettes différentes ». Et la dialectique texte/image de s’enclencher, depuis la matière sensible offerte par deux créatrices de formes à l’unisson.
D’abord soupçonneuse, puis ouvertement jalouse, Woolf s’accommode assez mal de la notoriété grandissante de sa sœur. Mais ses réserves se dissipent rapidement devant l’évidence artistique qui lui fait face depuis la toile. Bien sûr, elle ne peut s’empêcher de penser que Vanessa est « une vraie poète de la couleur » et que ses tableaux sont « construits sur des phrases volantes », manière comme une autre de perpétuer la supériorité du modèle littéraire sur la peinture, mais, poussée dans ses derniers retranchements, elle avoue regretter de ne pas être peintre. En regard, Vanessa Bell paraît d’emblée moins envieuse, plus libre ; placée dans une situation qui l’instrumentalise quelque peu – sa sœur lui passe commande de couvertures, pour le compte de la Hogarth Press –, la « sœur de » œuvre, avec le soutien des plus actifs de Virginia, à s’affranchir de toute position subalterne.
Elle y parvient sans coup férir. Contrainte, toutefois, de s’aventurer sur les plates-bandes de sa sœur, à savoir l’écriture de lettres, elle se dit complexée, alors même que sa sœur lui reconnaît du style, un « don pour les lettres qui m’échappe : tu sais créer une atmosphère », lui confie-t-elle, mi-figue, mi-raisin. Du reste, c’est bien Vanessa qui inspire le personnage de Lily Briscoe dans La promenade au phare et souffle à sa sœur l’argument et le motif – les phalènes – de ce qui deviendra, sous la plume de la romancière, Les vagues. Les voici à présent parvenues « au même point » d’accomplissement personnel et esthétique, chacune en situation de représenter quelque chose d’« analogue » à ce que fait l’autre, dans un médium différent, le génie de chacune « rejaillissant » sur celui de son alter ego.
C’est bien Vanessa qui est dans le vrai : à propos des lettres qu’elles s’adressent, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, elle confie : « elles se lisent comme des lettres d’amour ». On ne saurait mieux dire, ni mieux faire l’article pour une correspondance au moins sororale, « unilatéralement » saphique et continûment affectueuse. Virginia et Vanessa sont comme les héroïnes du grand roman moderniste de David Herbert Lawrence : ce sont des Femmes amoureuses. Vanessa a épousé Clive Bell, critique d’art et cofondateur du Bloomsbury Group, mais elle est l’amante du peintre et décorateur d’intérieur Duncan Grant. Quant à Virginia, elle épouse Leonard Woolf, mais c’est le charme féminin qui l’attire et la « subjugue » immanquablement.
Depuis qu’elle était « une chipie aux yeux verts sous la table de la nursery », la cadette éprouve envers l’ainée « plus que l’amour d’une sœur ». C’est toujours pour elle, « plus que pour les autres », qu’elle écrit ; pour elle encore, que son cœur se « serre ». Aimantée par Vanessa, sa personne autant que ses lettres, Woolf la voit tantôt « comme un calice rempli à ras bord d’une eau dorée qui ne déborde jamais », tantôt comme « la seule île encore à flot ». Si, à elle seule, la magnificence d’un tel lyrisme amoureux est de nature à réduire en cendres les vacheries dont Woolf est coutumière, ainsi que son snobisme « intellectuel, moral et social » maintes fois manifesté (« Je n’aime pas les enfants des pauvres »), c’est à quatre mains, pas moins, que peintre et écrivaine fondent paritairement une « sororie » nommée désir.
