Tombeau de Jean-Luc Nancy

Mort il y aura bientôt un an, le philosophe Jean-Luc Nancy a publié une centaine d’ouvrages qui lui ont attaché nombre de lecteurs fidèles devenus autant d’amis. Une quarantaine d’entre eux lui rendent hommage dans une copieuse livraison de la revue Lignes, tandis que Danielle Cohen-Levinas publie un entretien qu’elle eut l’an dernier avec lui à propos de l’antisémitisme.


Jean-Luc Nancy, La haine des Juifs. Entretiens avec Danielle Cohen-Levinas. Cerf, 112 p., 14 €

Lignes n° 68 (mai 2022), « Jean-Luc Nancy », 269 p., 20 €


Jean-Christophe Bailly donne dans Lignes une bonne idée de ce que furent les « aires de problématique » de Nancy quand il mentionne « le sens, le christianisme, le sexe », à quoi il ajoute une « quatrième aire, politique, qui tournerait autour de la question de la communauté ou de la possibilité d’un “nous” qui nous nommerait ». De fait, les multiples contributions de la revue éclairent, chacune à sa façon, ces diverses « aires », dressant le portrait d’un penseur disposé à travailler sur tel ou tel thème « pour une raison contingente, venue d’ailleurs, de quelqu’un d’autre ». C’est ainsi qu’il y a un an, dans une de ses toutes dernières interventions, Nancy avouait sa tentation de répondre ceci aux sollicitations : « Excusez-moi, je n’ai plus rien à dire ». Et puis il a finalement rédigé un beau texte sur la polysémie du participe « soufflé ».

La haine des Juifs, de Jean-Luc Nancy et un numéro spécial de Lignes

De cet auteur qui a beaucoup écrit, le lecteur retient plutôt une voix, la tonalité d’une parole, que des arguments. Nancy n’est pas dans le registre de la philosophie démonstrative mais dans celui du sens que l’on s’efforce de formuler. Dès lors que la séduction opère, on trouve éclairants ces rapprochements de mots fondés sur leurs assonances, la découpe de leurs préfixes, leur étymologie avérée ou suggérée. Si la séduction n’opère pas, le lecteur est porté à déplorer l’arbitraire de telle formule, l’illusion que recèle une quête de sens toujours aimantée par une exigence de radicalité plus poétique que rationnelle.

L’entretien avec Danielle Cohen-Levinas donne un bel exemple de cette radicalité. On peut évidemment écrire qu’aucune autre civilisation que celle de l’Europe, « de l’Atlantique à l’Oural », n’a connu le phénomène d’une « mise au ban constante, pendant des siècles, d’un peuple implanté dans la plus grande partie des territoires, des cultures, des langues » de cette aire de civilisation. Les mots sont forts : toute l’Europe, à toute époque, et seulement l’Europe, aurait connu quelque chose comme l’antijudaïsme ou l’antisémitisme – deux notions que Nancy se refuse à distinguer. Des mots aussi forts sont faits pour impressionner et disqualifier tout éventuel opposant ou sceptique. Voire des esprits qui se voudraient précis et nuancés, mais que rend rétifs ce qu’ils peuvent ressentir comme une menace.

N’y eut-il donc jamais, ailleurs, rien de comparable à la mise au ban d’un peuple caractérisé comme Nancy le fait des Juifs, c’est-à-dire comme implanté dans de nombreux territoires et partout minoritaire ? Comment ne pas penser à la situation des Arméniens dans l’Empire ottoman, et pas seulement parce qu’eux aussi furent victimes d’un génocide ? N’y eut-il rien de tel en Inde ou dans l’Afrique des Grands Lacs ? Limiter à l’Europe les situations assimilables à de l’antisémitisme revient à considérer que la dhimmitude en pays musulman était forcément plus enviable que la condition subie dans les pays chrétiens. Il faudrait au moins montrer en quoi. L’Europe médiévale n’a pas toujours vécu sous le règne de la Sainte Inquisition et les Juifs ne furent pas les seules victimes des bûchers de l’Église.

La haine des Juifs, de Jean-Luc Nancy et un numéro spécial de Lignes

Jean-Luc Nancy © Jean-Luc Bertini

Si la « haine des Juifs » est consubstantielle à l’Occident tout entier, il faut que l’on en retrouve trace bien avant le christianisme, dès l’Antiquité grecque par conséquent. Il y aurait donc eu là « une certaine nervosité envers le peuple juif ». Nancy dit joliment qu’il « faudrait étudier cela de plus près ». En effet ! Il propose une piste fondée sur la distinction nietzschéenne entre apollinien et dionysiaque. Celui-ci, nous dit-il, n’aurait pas eu « la faveur des cités ni des philosophes » et aurait été considéré comme « asiatique ». Sur le premier point, c’est oublier les réflexions de Socrate sur la mania ; sur le second, c’est donner à « asiatique » une connotation hors de circonstance, tellement marquée par les vieux fantasmes antisémites que l’on sombre dans l’anachronisme intellectuel.

Les Grecs considéraient que c’est en Phénicie, pays « asiatique » par excellence, que fut inventée l’écriture alphabétique, avant qu’elle ne leur fût apportée par Cadmos parti vers le nord-ouest pour retrouver sa sœur, Europe. Le plus probable est que, jusqu’à la conquête alexandrine, les Grecs de l’époque classique aient ignoré l’existence même du peuple juif. On peut certes insister sur les affrontements militaires qu’il y eut ensuite entre les armées juives et celles des Séleucides puis des Romains. Mais, si l’on veut parler de quelque chose comme la « haine des Juifs », il convient de regarder aussi ce qu’il en fut de la grande métropole culturelle que devint en peu de temps l’Alexandrie des Lagides, une cité cosmopolite, plus encore juive et grecque qu’égyptienne.

Il faudrait alors prouver l’existence d’une hostilité entre les sages juifs qui traduisaient en grec la Torah et les philologues grecs qui élaboraient la première édition scientifique d’Homère, sous le règne de Ptolémée II Philadelphe (285-246). Les uns et les autres étaient invités à travailler dans le cadre de la bibliothèque voulue par le philosophe Démétrios de Phalère, successeur de Théophraste à la tête de l’école aristotélicienne. Ce lien entre intellectuels juifs et grecs d’Alexandrie, on le retrouve deux siècles et demi plus tard dans la personne de Philon, philosophe stoïcien et penseur juif qui écrit en grec des commentaires de la Torah auxquels Plotin n’est pas resté indifférent.

La haine des Juifs, de Jean-Luc Nancy et un numéro spécial de Lignes

Nancy n’ignore pas que l’antisémitisme fut d’abord et avant tout une affaire chrétienne, mais il paraît gêné par cette évidence qu’il voudrait contourner à défaut de parvenir à en atténuer la force. En refusant de distinguer antijudaïsme et antisémitisme, il ôte à juste titre un argument à l’Église quand celle-ci voudrait faire admettre que la prière antijuive du Vendredi saint n’aurait d’autre intention que de déplorer que les juifs n’aient pas la foi, puisque tel serait le sens de « perfide » dans ce contexte. Mais il le fait tellement en douceur que la portée de ce refus peut échapper. Et il écrit néanmoins qu’espérer la conversion des juifs aurait été « la forme la moins virulente de l’antisémitisme ». On peut aussi bien y voir la racine de cette « haine » si particulière qui distingue l’antisémitisme des autres formes de racisme, de xénophobie, de rejet des minoritaires.

Il est un peu surprenant de chercher cette racine dans le côté grec du christianisme. Cela revient à considérer que « Platon prépare au christianisme ». La formule de Pascal ne doit pas être entendue comme supposant que Dieu aurait modelé le cerveau de Platon pour lui faire préparer le christianisme : il est clair que Platon n’a rien « préparé ». Il se trouve simplement que, plusieurs siècles après la mort de Socrate, certains théoriciens chrétiens ont lu dans les dialogues de Platon des formulations qui leur ont paru éclairantes et utilisables à peu de frais. Il est dans l’essence même du christianisme de s’opposer à la pensée juive ; l’emprunt de certaines formules du rationalisme grec a pu l’aider à creuser cette distance. Ce n’est pas pour autant que cette pensée non juive aurait été antisémite. De manière générale, on ne prouve rien en dressant la liste des philosophes qui ne se sont pas intéressés à la pensée juive. Malgré l’insistance de Benny Lévy, Sartre est resté tout à fait extérieur à la pensée juive ; va-t-on l’accuser de « haine des Juifs » ?

En faisant de cette « haine » une donnée constitutive de toute la conscience occidentale, on absout à bon compte l’Église d’une responsabilité majeure. N’oublions pas qu’en 1949 le même Pie XII qui n’avait pas eu un mot contre le nazisme a refusé d’atténuer la violence de la prière antijuive du Vendredi saint, comme le lui demandait Jules Isaac. La philosophie grecque est innocente de cette affaire.


EaN a rendu compte de trois ouvrages de Jean-Luc Nancy : Rencontre, Que faire ? et Démocratie ! Hic et nunc.

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