Inquiétantes effractions

Magistrales d’ambiguïté, les six nouvelles du dernier recueil de l’Argentine Samanta Schweblin, Le bon mal, portent haut l’ambition littéraire d’une inquiétante étrangeté qui déstabilise nos certitudes et nos repères moraux.

Samanta Schweblin | Le bon mal. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon. Grasset, 256 p., 23 €

L’Argentine, pays de nouvellistes ; le Chili, pays de poètes. Telles sont les rassurantes idées reçues dont s’amuse, avec quelque résidu de foi naïve, la critique littéraire latino-américaine, voire, lors d’une fin de soirée bien arrosée, les écrivaines et écrivains eux-mêmes. Mais l’on veut bien y croire à la lecture des six nouvelles du Bon mal, livre avec lequel Samanta Schweblin revient au genre dans lequel elle a d’abord excellé. Dix ans séparent en effet les publications respectives en espagnol de Siete casas vacías (2015) (Sept maisons vides, Grasset, 2024) et de El buen mal (2025). L’un et l’autre recueil ont remporté d’importants prix, le prestigieux National Book Award au meilleur livre étranger pour le premier, le fort bien doté et tout récent prix espagnol AENA pour le second.

Si Samanta Schweblin a dit s’être formée comme lectrice auprès des maîtres du récit fantastique du Río de la Plata – Adolfo Bioy Casares, Julio Cortázar, Antonio Di Benedetto, Felisberto Hernández –, elle dut ses premiers émois littéraires à la lecture de Gabriel García Márquez, et n’aurait découvert qu’ensuite les autrices qui l’ont inspirée : Silvina Ocampo, bien entendu, mais aussi la poète canadienne Anne Carson et la nouvelliste américaine Amy Hempel. Chacune des écrivaines argentines actuelles, qui forment une petite constellation internationalement reconnue – Mariana Enríquez, Agustina Bazterrica, Gabriela Cabezón Cámara, Samanta Schweblin –, pratique avec singularité l’un ou l’autre des registres de l’horreur néo-gothique, du grotesque ou du fantastique. Celui que va forgeant et explorant l’autrice du Bon mal pourrait être qualifié de ténu, d’aussi infiniment subtil que ces « fils de la vierge » qui font le titre de l’une des nouvelles les plus audacieuses de Julio Cortázar. S’il s’y insinue un soupçon de fantastique, ce n’est pas le réalisme qui s’y voit soumis à l’irruption de l’irrationnel mais la subjectivité de ses personnages qui connaît une effraction. L’épigraphe du recueil, empruntée à la correspondance de Silvina Ocampo, l’annonce d’emblée : « L’étrange est toujours plus vrai. »

Mais, entendons-nous, qu’est-ce donc ici que l’étrange ? Serait-il assimilable au « bon mal », cet oxymore percutant que Samanta Schweblin a choisi pour titre de son recueil, après y avoir songé pour la seule première nouvelle, finalement intitulée « Bienvenue au club » ? Ou s’agirait-il du subit déplacement des repères physiques, intellectuels ou moraux des personnages de ces six nouvelles, qui rompent – volontairement, involontairement, distraitement – avec leurs habitudes, concrètes ou abstraites, sociales ou familiales ? L’étrange tient évidemment de ceci et de cela : non seulement il déconcerte, désarçonne, bouleverse les personnages de Samanta Schweblin, mais il déstabilise, touche, point les lectrices et les lecteurs que nous sommes. Comment ne pas souscrire aux propos de l’autrice lorsqu’elle dit chercher à nous faire partager le sentiment d’étrangeté à eux-mêmes, aux autres et au monde qui, tel une aura, s’empare de ses héroïnes ou de ses héros ? Elle y parvient à chaque nouvelle.

L’inattendu, l’accidentel, l’erreur répétée produit, certes, du tragique mais aussi, par quelque bifurcation ou retournement dans les certitudes et les perceptions des personnages, de consolantes épiphanies, d’inespérées rencontres empathiques, des sursauts de vie face au désir ou à la peur de la mort qui guettent nombre d’entre eux. D’où, sans doute, l’ambigüité constitutive de ce « bon mal », qui les étreint, et nous avec.

« Fatalisme », Jan Toorop (1893) © CC0/WikiCommons

Narrées à la première personne, les cinq premières nouvelles du recueil nous placent et nous tiennent avec une paradoxale fermeté au cœur du trouble de leurs personnages. La dernière, « Une visite du Grand Chef », contée à la troisième personne, ne le fait pas moins, ajoutant un degré de cocasserie absurde au récit des mésaventures de celle qui, négligeant son propre intérêt au profit de celui des autres, subit une double intrusion et un vol pluriel à son domicile. Car, dans Le bon mal, l’effraction du moi des héroïnes se double parfois ironiquement de celle, très concrète, de leurs espaces intimes. S’y installent provisoirement des étrangers animés de bonnes, de capricieuses ou de fort douteuses intentions. Mais bien malin qui saurait discerner avec sûreté les effets bénéfiques ou maléfiques de ces cohabitations forcées.

L’étrange, pour la narratrice de « Bienvenue au club », c’est d’être remontée à la surface du lac où, la taille lestée de pierres, elle a tenté de se noyer, sautant du ponton de son jardin. « Qu’est-ce qui a raté ? », se demande-t-elle. C’est elle, pourtant, qui a dénoué la ceinture de pierres qui la tenait au fond de l’eau. Entre la survie et la tentation d’y retourner, cette jeune femme déçue par un mari indifférent, mère de deux fillettes, sera initiée par un peu amène voisin, soudain étonnamment proche, à la stratégie du « bon mal ». Témoin de sa tentative de noyade, ce chasseur lui lance un complice : « bienvenue au club », avant de lui enseigner qu’il suffit d’infliger un peu de douleur à ses proches pour éprouver une culpabilité salvatrice. Docile et craintive disciple, elle découvrira qu’il n’est nul besoin de passer à l’acte, mais de le tenter, pour éprouver une culpabilité qui, plus sûr garde-fou que l’amour, vous rattache à la vie. Révulsive, cette inversion des valeurs nous ravit et nous soigne de nos certitudes comme on nous ôterait une épine du pied. Mais l’efficacité du jeu entre profondeur et surface de la réflexion morale que porte « Bienvenue au club » doit beaucoup à l’attention que prête la jeune femme – entre deux eaux, entre la survie et le désir de mort – à ses sensations et à ses immédiates perceptions du monde concret. Incrédule témoin de sa survie, elle contre son ravissement par son abandon à l’altérité morale de son voisin.

Les enfants, les animaux domestiques, objets d’amour inaccessibles malgré leur proximité physique, assurent dans ces nouvelles autant de figures, aussi concrètes que troublantes, de l’altérité. Les distances spatiales et le décalage horaire qui séparent certains personnages, paradoxalement et intimement reliés par le téléphone, les exposent à la multiplicité et à la variabilité du réel. De quoi perdre pied, ou le retrouver. Qu’est-ce donc qui nous lie aux autres, par quel fil sommes-nous tenus à la vie, ou à son sens ? Autant de questions dont ces nouvelles atténuent la gravité tout en la préservant.

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Vingt ans après la mort accidentelle d’un enfant qui jouait acrobatiquement à être un cheval, une conversation téléphonique intercontinentale entre la mère endeuillée et la narratrice, présente lors du drame, donne en autre tour à la tragédie passée. Un cheval des environs, blessé ce soir-là, aurait survécu grâce à son intervention, affirme la narratrice à son amie. Entre le non-dit et la probable invention – nul ne saura – se glisse la miraculeuse possibilité d’une réalité dédoublée, d’un fol espoir, d’une consolation (« Un animal fabuleux »). William, le chat bien-aimé de Denyse, une autrice irlandaise rencontrée par la narratrice lors d’une résidence d’écriture à Shanghai, se manifeste après sa lointaine mort à Kilkenny par les crépitements de ses griffures dans le minuscule studio qu’occupe sa maîtresse en Chine. Peu importe que ces bruits trouvent une explication rationnelle, cela suffit à exorciser la terreur de la narratrice à l’idée que son compagnon malade, resté en Argentine, meure subitement en son absence. Les traces les plus subtiles de la présence de l’aimé, la passagère empreinte de sa main sur le mur des toilettes, migrent de Buenos Aires à Shanghai (« William à la fenêtre »). L’imagination, le désir et l’amour ont indéfectiblement partie liée.

Remarquables par leur longueur, « L’œil dans la gorge » et « La femme d’Atlántida » le sont aussi par leur virtuosité. La première, contée par un narrateur parfois omniscient et qui, âgé de deux ans au début de son récit, parvient à l’âge adulte, nous coupe le souffle et nous fige le sang tant s’y accumulent accidents, méprises, erreurs où l’absurde le dispute au tragique. L’enfant, qui perd la parole et sa capacité respiratoire après avoir avalé une pile contenant du lithium, subit une trachéotomie. Son incapacité à communiquer verbalement le sépare d’un père aimant mais incapable de reconnaître les appels de son fils. Toutes les nuits pourtant, plus de vingt ans durant, le téléphone sonne et le réveille sans qu’aucune voix lui adresse la parole. Comment toucher ce père, in extremis, au moment de sa mort ? En mettant le doigt dans l’orifice de l’appareil qui vous ouvre à tous vents et vous fait respirer.

Inversant les rôles d’adultes protectrices et d’enfants protégées, deux fillettes adoptent une poétesse alcoolique et suicidaire, dont elles s’évertuent à prendre soin et à réveiller l’inspiration perdue. Elles ont découvert son existence lors des clandestines expéditions nocturnes que, pour tromper l’ennui de leurs vacances sur la côte uruguayenne, elles mènent dans les jardins voisins du leur. Inspirées, elles se sont baptisées « l’inspiration », mais on n’aide pas impunément une femme aussi sauvage que la poétesse, surnommée Pitis par la sœur aimée qu’elle a perdue. Le drame se répète ; la rédemption ne cessera pas. Nouvelle aussi grinçante que drolatique et émouvante, « La femme d’Atlántida » oppose l’ennui mortel à l’inspiration. Où est le bien ? Où est le mal ? La gracieuse ambigüité des nouvelles du Bon mal ne peut que faire le plus grand bien à ses lectrices et à ses lecteurs. De la surprise, et de la bonne, enfin !