Sylvia, roman de Leonard Michaels (1933-2003), est un livre culte. Il raconte la relation torturée d’un jeune couple d’intellectuels dans le Greenwich Village du début des années 1960. Il parait aujourd’hui dans une réédition française. Un récit obsédant.
Sylvia : personne ou personnage ? Les deux, mon capitaine : une personne réelle ayant vécu une vingtaine d’années ; et un personnage romanesque si convaincant qu’elle acquiert une existence livresque à part entière. Il a fallu à l’auteur trois décennies avant d’achever ce portrait. En voyant la couverture, on pense à Sylvia Plath, autre figure à la double existence littéraire, à la fois poétesse et sujet récurrent de portraits. Sylvia Bloch, elle, n’a pas eu le temps de s’affirmer comme talent, elle serait restée anonyme sans la médiation de Michaels. On pense également à Nadja – personne ou personnage ? –, pour l’ambiance surréelle du rapport entre muse et poète, pour la qualité onirique et transcendante de leur histoire. Lorsque Leonard Michaels rencontre sa future femme, sa silhouette et la surface lisse de son visage lui rappellent une statue égyptienne : « Sylvia était mince et bronzée. Ses cheveux lui tombaient à mi-dos. De longues mèches lui voilaient les yeux […] Ses yeux, aussi noirs que ses cheveux, étaient vifs et brillants. Elle avait un long cou fin, des épaules larges, des hanches étroites, des poignets et des chevilles délicats. »
La méthode rappelle Breton – Diane Johnson, dans son introduction, évoque « l’intensité et la précision » comme étant des éléments centraux du roman ; Michaels évite l’analyse et l’introspection pour rester au plus près des perceptions, tout en dressant le portrait d’une époque : « En ce temps-là, Elvis Presley et Allen Ginsberg étaient des rois du sentiment, et le mot amour avait la même force que le verbe tuer. Le film Hiroshima, mon amour qui racontait l’histoire d’une femme amoureuse de la mort, avait connu un grand succès. Même chose pour Orfeu Negro, où la mort tombait amoureuse d’une femme. »
Graffiti, cinéma, poésie, chanson, sport, politique : tout y est ; le Village de 1960 renaît, trempé dans une fébrilité résumée plus tard par Anatole Broyard : « Kafka faisait fureur ». En effet, les regards étaient tournés vers l’Europe, terre idéale. Tout le monde entamait une thèse puis l’abandonnait. Sylvia suivait un cursus de lettres classiques, elle était la meilleure de sa classe en grec ancien et s’en foutait : « Je donnerais trente points de mon QI pour avoir un nez plus court ».

Les conditions de vie étaient chaotiques, voire insalubres : « Une curieuse frénésie flottait dans l’air, qui avait aussi contaminé ces corps sensuels et léthargiques qui marchaient avec indolence dans MacDougal Street. Je me suis faufilé parmi eux jusqu’au petit immeuble étroit à la façade noire de suie où vivait Naomi. […] Au sixième, j’ai tourné à droite dans un couloir sombre, plus étroit que celui de l’entrée. Pas de plafonnier au-delà des marches […] Les cloques fragiles d’un vieux lino craquaient sous mes pieds comme des coquilles d’œuf ».
Chez Naomi, il verra Sylvia, fraîchement sortie de la douche, une cabine posée sur une haute plateforme à côté de l’évier de la cuisine. Naomi et son copain laissent les futurs amants se débrouiller avec leur malaise (« l’exotisme foudroyant de Sylvia m’avait hypnotisé »). Ceux-ci sont transformés en « handicapés sociaux, trop abrutis par nos émotions pour être drôles ». Au début, le sexe tiendra lieu de parole, puis ils se confient : Sylvia a dix-neuf ans, elle est orpheline, elle a un copain, un grand Italien qui travaille dans un restaurant du quartier.
Quand le narrateur rejoint son amoureuse à Cambridge, où elle est inscrite pendant l’été à Harvard, les premiers signes de la folie ne tarderont pas à apparaître : il l’aperçoit marchant lentement et entend le claquement de sa sandale droite, dont la semelle s’était décollée. Sylvia lui montre le clou qui avait transpercé la semelle pour rentrer dans le talon. Pourquoi n’avait-elle pas réparé la sandale, ou marché pieds nus, ou appelé un taxi ? Sylvia a l’air choqué par la question. À la suite de cet incident, elle passera des jours à marcher dans la rue, « en plantant volontairement le talon sur le clou, rouvrant la plaie à chaque fois ».
Le récit de Michaels se nourrit des entrées de son journal intime de l’époque, créant un effet de montage et renforçant les échos de Nadja. Comment se fait-il qu’on tombe fou amoureux de personnes folles ? Est-ce parce que la folie, à l’instar de la drogue, de la littérature et de la psychanalyse, ouvre la porte à une autre dimension de la conscience ?
