Quand le fisc inspire un roman

Quand bien même l’Autriche semblerait aujourd’hui réconciliée avec une autrice toujours prête à jouer les trublions, l’œuvre d’Elfriede Jelinek lui a depuis des années valu autant de scandales et de critiques hargneuses que d’éloges et de prix (dont le Nobel en 2004). Les écrivains du « Groupe de Vienne » des années 1950 ont pu montrer la voie à la romancière débutante ; cependant, sa curiosité, jointe à une impressionnante culture, l’a poussée à explorer tout le spectre de la création. Mais Déclaration de la personne est tout simplement né de la colère provoquée par un contrôle fiscal !

Elfriede Jelinek | Déclaration de la personne. Trad. de l’allemand (Autriche) par Sophie Andrée Fusek. Seuil, 240 p., 21,90 €

Elfriede Jelinek s’est acquis une solide réputation d’autrice engagée et critique de la société, viennoise de préférence. Qu’il s’agisse d’y débusquer les traces d’un passé mal surmonté ou d’en dénoncer les travers, les abus ou le sexisme. Mais elle le fait dans cette langue variée et vigoureuse dont le jury du Nobel a loué l’originalité et la musique singulière. Déclaration de la personne en offre une nouvelle variation parfaitement orchestrée, où chaque phrase peut revendiquer son rôle dans le flot ininterrompu du récit : « Une phrase ne sait pas ce que l’autre signifie, ces phrases stupides ne m’écoutent pas, elles n’écoutent pas ce que je dis, elles ne ressentent pas ce que j’entends, non, c’est l’inverse, elles n’entendent pas ce que je ressens, elles disent quelque chose, elles disent son contraire, mais ce qu’elle veulent de moi, elles ne le disent pas, alors qu’elles le savent. » L’œuvre se serait-elle affranchie d’une autrice dépassée par sa propre création ? Cette revanche de la phrase sur celle qui l’a conçue n’est sans doute pas à prendre au pied de la lettre, mais traduire la langue d’Elfriede Jelinek n’en reste pas moins un véritable défi que Sophie Andrée Fusek a relevé ici avec beaucoup de brio.

Elfriede Jelinek est de nationalité autrichienne, mais elle réside aussi en Allemagne. Les autorités ayant un jour voulu vérifier sa déclaration de revenus, et surtout la réalité de sa domiciliation fiscale, le contrôle est passé par des perquisitions, l’examen de son ordinateur, une inspection tatillonne et de nombreuses questions indiscrètes : voilà de quoi inspirer un roman qui permet à l’autrice de jeter son habituel regard critique et sarcastique sur le monde qui l’entoure, mais aussi de dévoiler quelque chose d’elle-même et d’évoquer (ou d’invoquer) avec délicatesse les morts de sa propre famille. La langue administrative des formulaires (dont on sait les beautés cachées !) devient, par jeu ou par dérision, une incitation à en écrire davantage, en prélude à un long texte filé où les confessions se mêlent aux dialogues avec les personnages que l’autrice convoque en imagination.

L’obligation de se justifier est aussi l’occasion d’un retour sur soi. On ne s’étonnera donc pas si des accents plus personnels, des confidences nouvelles, rendent le livre proche. La première phrase donne le ton, à dessein faussement familier : « Bon, reconstituons le parcours de ma vie, ce qui compte, c’est que je n’aie pas à le reparcourir, les derniers mètres me suffisent, je préfère me retirer moi-même que de détourner quoi que ce soit, c’est que la fraude est devenue un sport national. » Persifleuse, mais lucide, Elfriede Jelinek s’interdit toutefois de se poser en martyr : « Je me plains constamment, mais non, je n’ai pas été persécutée. Persécutés, d’autres l’ont été. » Ce seul mot fait alors resurgir du passé ceux qui ont disparu pendant le nazisme, abandonnant au passage leur argent en d’autres mains très peu recommandables.

Qui est qui ? Qui fait quoi ? Les indications sommaires d’un protocole standardisé ne suffisent pas à résumer une identité. Elfriede Jelinek donne quelques détails sur sa famille, aujourd’hui réduite à presque rien, mais sur laquelle elle est invitée à rendre des comptes : son enfance, ses parents, sa mère avec qui elle vécut longtemps, son père d’origine juive qui échappa à la déportation parce qu’utile à l’économie de guerre, ses deux grands-tantes déportées, son oncle Adalbert mort à Dachau, son cousin Walter qui a survécu, et même un lointain ancêtre révolutionnaire !

« Le tiroir du célibataire », John Haberle (1890) © CC0/WikiCommons

Le récit prend donc rapidement une forme plus complexe qu’on ne pouvait le supposer, faisant émerger du flot verbal des thèmes qui se croisent et reviennent en une infinité de variations, tandis que le passé récent interfère avec l’époque actuelle : l’argent-la fraude-le pouvoir d’un côté, le bourreau-la victime-le crime de l’autre. À la persécution en effet se superpose l’argent, objet du litige comme de toutes les convoitises, et lui-même introduit ceux qui le possèdent, le perdent ou le volent : entrent en scène les opportunistes qui ont jadis spolié les Juifs et fait des affaires avec les nazis, mais aussi les fraudeurs du fisc ou auteurs de scandales financiers d’aujourd’hui. Optimisation fiscale, sociétés offshore et paradis fiscaux reviennent ainsi à leur tour en leitmotivs, alors que les trafics sont aujourd’hui facilités par une technologie qui permet le déplacement presque instantané de sommes colossales en quelques clics.

En même temps qu’elle rend justice aux véritables victimes en se défendant d’en être une, Elfriede Jelinek s’en prend à leurs bourreaux : parmi les Autrichiens, Alois Brunner, connu en France comme le « bourreau de Drancy », qu’on suppose mort longtemps après la guerre, en Syrie ; Arthur Seyss-Inquart, fondateur du parti nazi autrichien et commissaire du Reich aux Pays-Bas, pendu à Nuremberg. Mais il en est d’autres avec lesquels la justice ne s’est guère montrée pointilleuse… L’héritage des aînés, victimes ou bourreaux confondus, est dans tous les cas difficile à assumer pour la génération suivante, et, après avoir apostrophé fictivement les sinistres figures sorties du passé, Jelinek s’adresse par exemple à son collègue écrivain Ferdinand von Schirach, petit-fils du chef de la Jeunesse hitlérienne et Gauleiter de Vienne Baldur von Schirach.

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Du jeu de mots à la plaisanterie la plus mordante, le récit se construit sur un ton plus caustique que bienveillant par vagues successives ; il prend forme à travers de multiples reprises ou variations, à la manière d’une construction musicale. Des événements passés, la critique s’étend à l’actualité, car les persécutés et les exilés de jadis ont beau laisser la place aux migrants d’aujourd’hui, c’est toujours la même question qui revient : qui accepte-t-on, qui refuse-t-on ? Consciente que son cas n’est rien comparé à ce que d’autres souffrent ou ont souffert, Elfriede Jelinek aspire à parler au nom des véritables victimes, tout en interrogeant la légitimité de l’écrivain(e) à le faire : « Laissez-moi donc jouer la victime ! Du moins, une amie des victimes, oui, ça ne peut pas faire de mal, voilà mon souhait. Exactement ! Je ne me contente pas de regarder. Je parle pour elles, comme une petite voix, mais il y a tant de morts qui veulent aussi avoir la parole, ils veulent parler d’une seule voix, mais pas avec la mienne, me dit-on. »

Placée par la force des choses au centre d’un récit que, d’une certaine manière, on lui a imposé, Elfriede Jelinek en ouvre donc immédiatement le cadre : devenue suspecte et devant rendre des comptes à l’administration, elle se rapproche d’autres victimes qui, dans le même lieu mais en d’autres temps, ne s’en sont pas tirées à si bon compte. Emboîtant le pas à son compatriote Thomas Bernhard, elle martèle la culpabilité de l’Autriche, et, plus encore, elle accuse la justice d’avoir deux poids, deux mesures, d’avoir moins bien rétabli dans leurs droits les Juifs spoliés ou leurs familles que les nazis, une fois la guerre terminée. Mais la langue allemande aussi est suspecte, cette langue qu’il lui faut justement sans cesse remodeler pour lui rendre son innocence, et dont elle dit à la fin, mi-gouailleuse, mi-sérieuse : « il y a la bonne langue allemande avec tant de mots !, fabuleux !, elle me fait vivre alors que d’autres meurent à cause d’elle, ils me viendront à l’esprit, les mots, si j’y travaille plus longtemps, et ne serait-ce que pour éviter qu’ils me travaillent ». N’est-ce pas là une des clefs de l’écriture d’Elfriede Jelinek ?

Par sa longueur calculée, sa structure discontinue, ses ralentis et ses accélérations, le temps du récit n’est pas sans rapport non plus avec le temps du covid, dont la pesanteur différente permit à l’écrivaine de polir tout à loisir ce roman publié en Allemagne en 2022. Derrière son apparente spontanéité, la langue d’Elfriede Jelinek témoigne ici de sa maîtrise dans l’art du phrasé, alors que la vérité profonde du texte se trouve dans le choix, la sonorité et l’agencement des mots plus que dans leur sens affadi ou dévoyé par l’usage. En dépit des différences, elle manie presque la langue à la manière de Flaubert, et on retrouve, mis en sourdine, le souvenir de Schubert, du Voyage d’hiver qui lui est si cher. Il en résulte un texte qui n’attendait que d’être porté en scène pour y être joué et dit à haute voix, tant l’écriture (sans même parler du sujet) y invitait : ce qui fut fait pour la première fois dès la fin de l’année 2022 au Deutsches Theater de Berlin.