L’apparente modestie de la forme choisie par Adelheid Duvanel (1936-1996) pour Le musée des lunettes n’en fait pas un livre mineur. Il fait partie d’une œuvre littéraire sans pareil, et universelle qu’il faut redécouvrir après une longue éclipse.
Il existe des musées consacrés aux lunettes, notamment à Morez dans le Jura, là où on les fabrique. Mais en faire le titre d’un recueil est déjà pour l’autrice une manière de manifester d’entrée – et non sans malice – son doute sur la capacité des yeux, même corrigés, à voir la réalité du monde. Un appareillage destiné à améliorer une vue trop courte, ou tout simplement à atténuer une lumière trop éblouissante, permet sans nul doute de mieux voir la surface ou l’enveloppe des choses, mais les personnages d’Adelheid Duvanel ne s’en contentent pas, trop conscients qu’ils sont des limites de l’expérience sensorielle. Il y a, par exemple, cet homme qui « ne portait qu’avec réticence des lunettes de soleil car il se sentait trompé par elles » (« L’ange ») ; ou cette femme qui s’obstinait à ne jamais porter de verres correcteurs, « car elle appréciait l’état nébuleux dans lequel la plongeait son affection des yeux » (« Poursuite »). C’est précisément cet « état nébuleux » qui intéresse l’autrice, cet entre-deux-mondes où se rejoignent la veille et le sommeil, la réalité et le rêve, ou encore la vie et la mort. Un état où l’esprit chauffé à blanc peut aussi bien créer des œuvres d’art impérissables que sombrer dans la mélancolie, la confusion, la folie.
Sans doute les troubles psychiques dont elle était affectée ont-ils contribué à rendre Adelheid Duvanel plus angoissée, plus vulnérable et plus sensible que le commun des mortels. Mais si sa maladie fut pour elle une souffrance, son hypersensibilité n’est pas étrangère à sa vocation artistique. Ses œuvres picturales s’apparentent à l’art brut (l’open art museum de St. Gallen lui consacre d’ailleurs actuellement une vaste exposition), tandis que son œuvre littéraire explore inlassablement les possibilités offertes par des récits brefs, qui sont autant de coups de sonde donnés dans les profondeurs de la conscience humaine : on en remonte tantôt des perles scintillantes, tantôt des fleurs vénéneuses.
Même si les vingt-deux petites nouvelles que l’autrice a rassemblées ici racontent des histoires différentes, plusieurs fils conducteurs les relient. À travers des mots simples et des images surprenantes surgies de l’imagination de leur créatrice, les personnages qui se succèdent se montrent autant embarrassés d’eux-mêmes que réfractaires au monde qui les entoure. Dans la nouvelle intitulée « Sabel », par exemple, la jeune fille « avait l’impression qu’elle était constituée de cubes superposés n’importe comment et pouvait brusquement s’écrouler ». À cette perception de soi comme un être fragile et fragmenté correspond naturellement le besoin d’interroger l’image qu’on offre aux autres, dans un mouvement qui va du dedans au dehors ou de l’envers à l’endroit : un journaliste qui a cessé d’écrire des articles – et n’est donc plus vraiment journaliste – s’étonne ainsi « qu’il y ait des patrons de restaurants qui ressemblent à des patrons de restaurants », effrayé par cette facilité avec laquelle « les gens retournent le dedans d’eux mêmes vers l’extérieur », se réduisant à une fonction sociale à laquelle ils s’identifient à tort (« Dans le piège »). Adelheid Duvanel, elle-même si peu adaptée aux mœurs et usages du monde, choisit résolument l’art contre ce genre d’illusion ou de vérité consolante.

Mais elle le fait en apportant un tel soin aux mots et aux images que chacun des textes demande à être lu comme un poème, dont le sens et la beauté s’affinent à travers les relectures et dans sa relation aux autres poèmes. La poésie fait d’ailleurs partie intégrante de la prose d’Adelheid Duvanel, même et surtout quand elle ouvre le champ à ses visions tristes ou désespérées. Par exemple à la fin de l’avant-dernière nouvelle : « Je m’éveille avec un gémissement de désespoir, j’entends la respiration et le léger ronflement de ce qui pourrait être mille petites bêtes emballées dans de petites boîtes, et parfois le vent qui enveloppe la maison dans de nombreux rideaux de pluie. » (« Déception ») Toutes ces courtes nouvelles – cousines des petites pièces en prose de Robert Walser – sont portées par une écriture variée et souvent fulgurante, qui invite à y revenir et à lire aussi entre les lignes, à entendre ce que dit ou ne dit pas le personnage central : que ce soit lui qui raconte ou que le récit passe par une narratrice, l’autrice n’est à l’évidence jamais bien loin.
C’est en regardant autour d’elle, sans doute, qu’Adelheid Duvanel trouve ses modèles, mais ils n’en restent pas moins issus de sa propre chair et de sa souffrance, dotés chacun d’un nom ou d’un prénom, comme autant d’enfants, ou plutôt de clones malheureux. Leur existence parmi les autres est difficile, mais il n’en va guère mieux lorsqu’ils se retrouvent seuls avec eux-mêmes, humiliés, perdus, figés dans un temps qui cesse de passer pour eux comme il passe pour les autres. Ainsi la narratrice d’« Une pièce incompréhensible » croise-t-elle une femme dont elle dit : « Je la connaissais d’avant ; elle était apparue dans mon autre vie, une vie douce et lointaine, mais elle était tombée dans l’aujourd’hui. » Hiatus insurmontable entre un passé évanescent et un présent hostile. Lorsque le jeune garçon d’« August, marginal » monta un jour dans un avion pour s’envoler « dans le ciel insaisissable – personne ne sut vers où », sa sœur (la narratrice) vit leur mère retirer sa montre et relever ses lunettes, « comme si elle ne se souciait plus des heures et des images ». Leur père cependant observa laconiquement : « Il a toujours été différent. » On pourrait dire la même chose de toutes les créatures hors du temps et hors des normes qui peuplent le monde d’Adelheid Duvanel.
Douleur et difficulté de vivre n’excluent pas l’humour, la causticité, qui font pièce à la désespérance. De manière incongrue, Hitler est mis par exemple au centre d’un étrange complot, avec son conseil aux Allemandes d’en revenir aux usages en vigueur chez les femmes germaines, qui assommaient leurs maris lorsqu’ils battaient en retraite (« Dans le piège »). La satire prend le relais lorsque l’autrice imagine la publicité tapageuse d’une clinique où « mille psychiatres vous attendent » (« Le musée des lunettes »), ou dénonce ailleurs encore l’emprise illégitime d’un médecin sur ses patients (« Les sentiments de toute-puissance de Knupp ») : la drôlerie rivalise alors avec la compassion envers la pauvre Ludmilla, « détendue dans les règles de l’art par Knupp et les psychotropes ». Une petite vengeance d’Adelheid Duvanel, sans doute, qui se souvient des traitements qu’elle a subis, mais aussi la preuve que l’écrivaine, toute maladie mise à part, sait dénoncer avec esprit les travers de la société.
Laissant planer çà et là la tentation du suicide, le mal de vivre qui habite ces pages rivalise avec un réel désir de vie, un attachement aux beautés du monde qu’oblitère souvent l’ombre de la mort : celle, par exemple, d’un petit garçon noyé dans la mer, et dont la sœur, hantée par son souvenir, ne supporte plus la vue du cadavre d’un lézard flottant à la surface d’un puits (« Depuis la mort de Martin »). Comme son aîné Robert Walser, terrassé par une crise cardiaque au cours de sa promenade, Adelheid Duvanel est morte dehors, à soixante ans, dans un bois à proximité de Bâle. Morte d’hypothermie alors qu’elle avait pris des somnifères. Ainsi se trouva réalisé, même si c’était en plein mois de juillet, ce qui dans une des nouvelles sonnait presque comme une prophétie : « Tu ressembles à un pépin de pomme sur une couverture de neige gelée – un oiseau affamé te trouvera. »(« L’ange »)
