L’honneur des Paiva 

Témoignage et chronique familiale, Je suis toujours là du Brésilien Marcelo Rubens Paiva rend un hommage bouleversant et souvent drôle à une mère qui a choisi le combat juridique face au terrorisme d’État de la dictature militaire brésilienne.

Marcelo Rubens Paiva | Je suis toujours là. Trad. du portugais (Brésil) par Richard Roux. Préface de Walter Salles. Decrescenzo, 296 p., 23 €

« Je suis toujours là », répète Eunice Paiva, la mère de l’écrivain Marcelo Rubens Paiva. Elle a beau, en 2014, perdre la mémoire et ses facultés cognitives, elle est toujours là, présente au monde. De même qu’est toujours là son inlassable quête de justice face aux crimes d’État commis au Brésil par des autorités militaires, dont l’illégal et dissimulé meurtre par torture de son mari, l’ancien député fédéral Rubens Paiva, en 1971. De même qu’est toujours là, dans la société brésilienne, l’insistante mémoire de ces crimes de la dictature militaire (1964-1985), la plus longue qu’ait connue l’Amérique du Sud dans la seconde moitié du XXe siècle. 

Témoignage et chronique familiale ou, comme le dit l’auteur, « relecture de la relecture de l’histoire de sa famille », Je suis toujours là rend un hommage bouleversant, empreint d’un salutaire humour et d’un invincible amour de la vie, à celle qui n’a jamais renoncé à ce que vérité et justice soient faites. Le portrait intime, tendre et souvent drôle, que fait d’Eunice son fils Marcelo acquiert tout naturellement une dimension d’exemplarité. Car cette mère, devenue avocate après la disparition forcée de son mari, incarne la résistance d’une famille mais aussi celle de tout un pan de la société brésilienne, qui aura mené un très long combat pour que les criminels d’État soient jugés et condamnés. Pourtant, malgré le travail de la Commission Nationale de la Vérité (2012-2014), qui, dans une perspective de justice transitionnelle, a enquêté sur les crimes de torture, de meurtres et de disparitions forcées d’opposants, les coupables sont demeurés impunis. N’a cessé d’être invoquée en leur faveur la Loi d’Amnistie, votée sous la dictature en 1979. Seules ont pris effet des mesures d’indemnisation en faveur des victimes, une fois ces crimes établis et reconnus.

Que la justice soit pour partie restée en souffrance au Brésil, Je suis toujours là, publié en version originale en 2015, l’établit sans appel à travers la mordante ironie de certaines clausules de l’auteur dans les derniers chapitres de son récit : « Une dénonciation en justice, un jugement postérieur et la condamnation, ils allaient voir ce qu’ils allaient voir. // Ils n’ont rien vu. » Le corrobore aussi l’épilogue qui clôt le volume à la suite des deux documents juridiques concernant le meurtre par torture dont Rubens Paiva avait été victime quarante-trois ans auparavant : la dénonciation établie en 2014 par le Ministère Public Fédéral et la décision condamnatoire, demeurée sans effet, rendue par un Juge fédéral de Río de Janeiro la même année. En 2025, précise une note du traducteur de l’édition française, la situation est restée inchangée. Sauf qu’entretemps – très mauvaise ironie de ce que l’on ne saurait appeler le sort – la plupart des tortionnaires militaires sont décédés. Il en reste malgré tout à châtier, qui jouissent de pensions de retraite plus que confortables. L’instruction du dossier, exemplaire, est achevée.

Comme l’affirme l’enthousiaste et juste prologue du cinéaste Walter Salles qui a porté à l’écran le témoignage de Marcelo Rubens Paiva avec le succès que l’on sait, Je suis toujours là est un livre exceptionnel. Il parvient, en effet, à fondre l’intime et le politique, le destin d’une famille et celui d’un pays en une seule et même chronique. Énoncé avec la claire objectivité d’une déposition, le constat de l’impunité des tortionnaires se fait implacable dans l’épilogue ; le récit lui-même se clôt sur une réflexion affective qui en dit long sur le combat pour la mémoire et contre l’absence qu’auront mené Eunice Paiva, son fils Marcelo et le livre qui en assure la transmission : « Oui, maman, tu es toujours là, tu es toujours là. // À quatre-vingt-cinq ans, ma mère n’est pas entrée dans la quatrième phase [de l’Alzheimer], la pire de toutes. Sa vie est composée de nombreux actes. Il y en aura encore un. Tant que la mort de mon père n’aura pas pris fin. »

Photo de la famille Paiva, tirée du film « Je suis toujours là » © CC0/Arquivo pessoal/WikiCommons

Je suis toujours là donne non seulement en partage à ses lectrices et lecteurs cette mémoire invaincue par-delà celle, défaillante, d’Eunice Paiva, mais aussi une histoire de dignité, de vaillance et de résilience racontée avec la justesse, le franc-parler et la bienveillante malice de qui se garde de toute tentation mélodramatique ou moralisatrice. De toute simplification idéologique, aussi.

En trois parties, le témoignage de Marcelo Rubens Paiva effectue donc la « relecture de la relecture de l’histoire familiale », à laquelle se mêle nécessairement la relecture de l’histoire du Brésil, en suivant la dynamique propre à la mémoire qui, nous rappelle l’auteur, juxtapose, confronte, associe des souvenirs de manière toujours renouvelée. Faussement désinvolte, Marcelo Rubens Paiva n’hésite pas à revendiquer le droit à la répétition d’une réflexion ou d’une anecdote qu’il aurait déjà racontée dans ses livres précédents. C’est qu’il a fort à faire et qu’il y a urgence, car cette reconstruction mémorielle du destin familial s’impose à lui au moment où l’Alzheimer de sa mère coïncide avec la formation des premiers souvenirs de son fils de deux ans. Et d’amorcer son récit, sans pathétisme, par le moment où sa mère, avocate de grand renom à la retraite, se voit contrainte de demander à être mise sous curatelle puis sous la tutelle de son fils auprès d’un tribunal de São Paulo. Par une série d’associations poétiques, cette nouvelle entreprise narrative de l’histoire familiale est assimilée à l’abandon au gré des courants du nageur qui, guidé par un brasier allumé sur la terre ferme, veut regagner la côte dans une mer peu clémente.

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

Et nous voici plongés dans ces courants, ballotés dans les temps et les souvenirs du drame familial. Celui d’un écrivain ami de la famille qui, en 1995, rapporte dans un article comment, début 1971, Eunice Paiva, qui venait d’être emprisonnée douze jours durant suite à l’enlèvement de son mari, croyait encore à la survie de Rubens Paiva. Au même moment, les militaires forgeaient une fausse version de la disparition – définitive – de l’ancien député, qui aurait prétendument pris la fuite lors d’un transfert. Surgit ensuite la scène lors de laquelle, en 1996, Eunice et Marcelo reçoivent enfin le certificat de décès de Rubens Paiva, établi grâce à la loi 9140 du 4 décembre 1995, qui mit tardivement fin au statut de disparus de très nombreuses victimes des militaires. Un arrêt sur image – l’évocation d’une photo de presse – montre Eunice donnant l’accolade à un général lors d’une cérémonie célébrant la réconciliation nationale que voulait signifier la promulgation de cette loi. Acide, Marcelo remercie les militaires de n’avoir pas tué sa mère. En 1995, Eunice Paiva, qui avait œuvré pour l’existence d’une telle loi, était devenue une icône de la lutte pour le retour à la démocratie au Brésil. L’élégante et cultivée épouse du député Rubens Paiva, mère de cinq enfants, s’était réinventée après la disparition forcée de son mari, se formant comme avocate. Excellant dans le droit familial, elle plaidait aussi pour les peuples indigènes dont les droits étaient piétinés par le régime militaire, avide de tirer profit des ressources amazoniennes. En 1996, invitée par le président Henrique Cardoso à participer à la Commission relative aux morts et aux disparus, elle dut, bien qu’aguerrie, en démissionner, car les récits de tortures l’affectaient trop.

La deuxième partie du témoignage met d’abord en contexte l’enlèvement et la disparition forcée de Rubens Paiva, retraçant avec mordacité le progressif durcissement et l’absurdité idéologique de ce que l’écrivain qualifie de « dictature de merde ». C’est, pour plus de pudique expressivité, le point de vue limité de l’enfant Marcelo qui assure ensuite la chronique condensée des faits traumatiques, le jour de l’arrestation de son père et durant les douze jours de détention de sa mère. Hauts sont les contrastes entre les images du bonheur dans la maison de Río où avait déménagé la famille Paiva pour échapper à la surveillance du régime à São Paulo et celles, formées plus tard, de la torture de Rubens Paiva jusqu’à ce que mort s’ensuive. Dans les chapitres suivants, la lumière se fait peu à peu sur les circonstances et les causes de ce crime jusqu’au rassemblement, dans la troisième partie, des pièces du dossier d’instruction de 2014, dont sont transcrits de longs passages, notamment de glaçants témoignages de tortionnaires. Mais tout cela demeure inséparable de l’histoire familiale, de l’intime perception qu’au fil des années et de successives actions en justice Marcelo Rubens Paiva a des faits et de leurs répercussions sur sa mère, ses sœurs et lui-même.

La cocasserie de certaines scènes et descriptions de rituels familiaux, la drôlerie avec laquelle Marcelo Rubens Paiva évoque sa relation à sa mère et dresse le portrait de son héroïne, toujours surprenante à mesure que, veuve, elle se réinvente en femme libre, contourne avec grâce les écueils du mélodrame et de l’idéalisation. Roman de formation familial, Je suis toujours là narre avec verve l’impossible deuil et le tenace apprentissage que chacune ou chacun des Paiva aura dû faire de la résistance face à la politique de terreur de la dictature militaire. L’hommage à son père que Marcelo Rubens Paiva a lu au festival littéraire de Paraty en 2014 s’intitulait « La famille Rubens Paiva ne pleure pas en public ». Ce jour-là, avoue l’écrivain, il a pleuré en public. C’était pour mieux continuer le combat. Je suis toujours là en est la preuve virtuose.