Pleurer avec les autres

L’explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier a fait ressurgir pour de nombreux Libanais les souvenirs douloureux d’une guerre civile qui, si elle s’est achevée il y a trois décennies, n’a pas fini d’imprégner les consciences locales. C’est à ce poids indicible de la guerre civile libanaise sur les individus et leurs familles qu’est consacré le premier roman de Dima Abdallah. Pour reprendre la dure expression d’un des narrateurs, il s’agit de comprendre comment « on vit dans les cadavres de ce qui a été ».


Dima Abdallah, Mauvaises herbes. Sabine Wespieser, 240 p., 20 €


Mauvaises herbes se présente comme le récit croisé d’un père et de sa fille. Le récit de Dima Abdallah débute à Beyrouth en 1983, au plus fort des affrontements entre milices, et s’achève en 2019 à Paris, où la narratrice est partie refaire sa vie. Les chapitres prennent la forme de monologues intérieurs qui alternent entre ces deux personnages au fil des années et des lieux. Les premières pages nous plongent ainsi dans une scène de guerre en plein Beyrouth : nous voici forcés de comprendre les événements à travers le regard d’une fillette qui doit prendre la fuite au bruit des détonations, en tenant la main de son père tandis qu’elle aperçoit ses camarades exploser en sanglots dans la cour de l’école. L’horreur de la scène ne nous est pas ouvertement dépeinte, elle est esquissée dans une description d’enfant qui ne peut encore véritablement saisir les images devant elle : « Moi je crois que ce n’est pas si grave que ça, ces histoires de guerre, et je n’aime pas trop parler de ces choses-là ».

Dima Abdallah, Mauvaises herbes

Dima Abdallah. © David Poirier

Dès ces premières pages, nous pouvons percevoir la force du texte de Dima Abdallah : il ne s’agit pas de raconter la guerre, dont les détails historiques ne sont que la toile de fond du roman, mais de nous inviter à suivre le parcours intérieur de deux individus qui grandissent et vieillissent à partir de cet événement fondateur. La voix de la narratrice évolue au fil des ellipses temporelles. Un an après cette course originelle dans les rues de Beyrouth, la voici qui nous confesse désormais comprendre qu’« il y a quelque chose qui se passe qui s’appelle une guerre civile […] il y a des morts. Tous les jours ». Ce ton laconique, forme de défense de l’enfant face à la violence extérieure, ne quittera pas la narratrice malgré les années qui passent.

Dans la deuxième partie du récit, nous découvrons la narratrice partant au début des années 1990 pour Paris, où sa famille espère lui offrir une vie plus sûre, plus confortable. À la difficulté de grandir dans la guerre s’ajoute alors celle de vieillir loin de son pays. Nous suivons d’un côté la déréliction de cette narratrice arrachée à ses racines libanaises, qui se voit lutter avec la langue française et qui doit affronter les regards parisiens plein « de pitié insupportable » devant cette immigrée venue du Moyen-Orient. Elle se sent étrangère dans cette France froide, personne ne la reconnaît dans son quartier parisien et pourtant elle éprouve aussi une distance émotionnelle à l’égard du Liban et de ses tourments permanents. Nous retrouvons, de l’autre côté, son père resté à Beyrouth. Peu de détails sont donnés sur les raisons de cette séparation, le récit ne se veut pas un roman fleuve du Liban, plutôt un épanchement de deux êtres. Les monologues du père sont tout aussi poignants que ceux de sa fille. À la souffrance de l’éloignement se mêle celle de la culpabilité de ne pouvoir offrir à son enfant de bonnes conditions de vie.

Si la politique libanaise est presque absente du roman, Beyrouth est toutefois présentée comme une ville étouffante qui brise les êtres. Nous sommes loin des clichés orientalistes qui réduisent Beyrouth à cette douce cité méditerranéenne – clichés qu’on a pu d’ailleurs voir resurgir dans les médias français dans les jours qui suivirent l’explosion du port. Lorsque Dima Abdallah écrit que le centre-ville s’apparente à « un désert de cendres », comment ne pas avoir aujourd’hui en tête les vidéos amatrices du drame d’août dernier ? De même, dans une longue envolée, vers la fin du livre, le père vitupère contre Beyrouth et se met à l’injurier, elle et les « putains de lumières de la ville qu’on voit danser depuis la montagne en été, la putain de voix de Fairouz dans les taxis, les putains de centres-villes sordides, les putains de champs d’oliviers et les putains de fleurs de grenadiers ».

Dima Abdallah, Mauvaises herbes

Ces monologues du père et de la fille forment la matière d’une subtile réflexion sur les traumatismes engendrés par une guerre civile. Dima Abdallah ne cède jamais à la facilité, tant dans le fond que dans la forme, pour conter le mal-être de ses protagonistes. Ses personnages restent incapables de se reconstruire complètement, et tout semble intériorisé par ce père et sa fille, comme s’ils se résignaient à la violence du monde extérieur. La fille s’en veut de ne pas arriver à pleurer comme les autres enfants, le père est dépassé par les événements et ne peut se résoudre à entrer dans la logique barbare de la guerre civile, semblant le regretter : « j’aurais voulu être de ceux qui tuent et de ceux qui torturent ». La seule échappatoire est alors dans les mots, dans la littérature. Comme l’écrit Abdallah, « la poésie, c’est peut-être ce qu’on écrit quand on n’arrive pas à pleurer comme les autres ».

La poésie est bien le registre auquel on pense tout au long du roman, tant celui-ci s’apparente à une longue élégie en prose. Complexe et exigeant, le texte de Mauvaises herbes atteste de qualités littéraires remarquables. Il serait à cet égard réducteur de le présenter comme un récit autour de la guerre civile libanaise. Ce père et sa fille, dont nous ne connaîtrons pas les noms, endossent par leur anonymat un caractère universel. La jeune narratrice insiste à plusieurs reprises pour se dire « ni chrétienne, ni musulmane, ni du nord, ni du sud, ni de l’est, ni de l’ouest ». Cette universalité est une belle opposition au conflit confessionnel qui se joue autour d’eux et aux « identités meurtrières », pour reprendre l’expression d’Amin Maalouf. Elle est aussi ce qui fait, bien au-delà du contexte libanais, la valeur littéraire de ce texte.


Cet article a été publié sur Mediapart.