BD majeure : entretien avec Bryan Talbot

Les cinq albums de Grandville (2009-2017) et leur préquel Les Carnets de Stamford Hawksmoor (2025) constituent incontestablement un chef-d’œuvre de la bande dessinée. Bryan Talbot y met en scène un monde alternatif au nôtre, peuplé d’animaux anthropomorphes, dans lequel Napoléon Ier a gagné à Waterloo. Personnages complexes, variations sur les romans policier et noir, intrigues politiques, jeux sur de multiples références picturales s’ y déploient en feu d’artifice orchestré par un dessin virtuose. Entretien pendant le festival du livre 2026, dont la BD est l’invité d’honneur.

Bryan Talbot | Grandville. Cinq volumes. Trad. de l’anglais par Philippe Touboul. Delirium, entre 112 p. et 200 p., entre 22 € et 25 €
Bryan Talbot | Les carnets de Stamford Hawksmoor. Trad. de l’anglais par Patrick Marcel. Delirium, 200 p., 30 €

Qu’est-ce qui, dans les dessins de l’illustrateur Jean-Jacques Grandville, vous a particulièrement touché au point de vous lancer dans une bande dessinée mettant en scène des animaux ?

Depuis les années 1970, j’avais un livre publié en anglais, sur l’œuvre de cet illustrateur français du XIXe siècle qui avait la particularité de dessiner des animaux anthropomorphes. Mais ce n’est qu’en 2007 ou 2008 environ qu’un jour, en le feuilletant, je me suis dit : « Grandville pourrait être le surnom de Paris dans un autre univers, où ce serait la plus grande ville du monde, un monde peuplé d’animaux. » C’est ainsi qu’est née l’idée de l’histoire. Tout le reste est venu très vite. Je réfléchis à certains de mes romans graphiques des années avant de les réaliser. J’en ai un en tête depuis environ vingt-cinq ans. Il n’est toujours pas prêt, mais ça me prend généralement beaucoup de temps d’y réfléchir.

C’était tout le contraire pour le premier album de Grandville. J’y ai pensé la semaine suivante, tout en travaillant sur un autre roman graphique. À la fin de la semaine, je me suis simplement assis à mon bureau. J’ai pris une feuille de papier, j’ai écrit toutes les scènes, puis j’ai commencé à taper le scénario. Jusqu’alors, j’avais toujours réalisé l’intégralité de mes romans graphiques sous forme de croquis très sommaires, avec les dialogues dans les marges. Ensuite, une fois que j’avais terminé tout le livre de cette manière, je commençais à le taper. Mais cette fois-ci, je l’ai simplement tapé d’un trait, et je pouvais visualiser chaque page au fur et à mesure, sans faire d’esquisses. Les personnages étaient pleinement formés. Ils parlaient d’eux-mêmes. C’était très étrange. C’était comme prendre des notes sous la dictée. Il suffisait de les écouter et de noter ce qu’ils disaient. C’est en quelque sorte comme si ça s’était écrit tout seul.

Les autres tomes n’ont pas été aussi faciles. Parfois, quand j’écrivais les scénarios, les personnages prenaient le dessus. Je pense que quand on connaît les personnages, on sait comment ils vont réagir aux événements. Dans le troisième livre de Grandville, Bête Noire, j’avais organisé une scène de dîner bourgeois où j’avais une liste d’éléments de l’intrigue que je devais aborder, il fallait mentionner ceci ou cela, et j’ai commencé à taper cette scène. Au début, c’était un peu bizarre, parce que LeBrock est issu de la classe ouvrière, et il ne sait pas trop comment utiliser les différents couteaux et fourchettes, ce genre de choses. La soupe arrive, il en prend un peu et la recrache, parce que c’est du gazpacho et qu’il s’attendait à une soupe chaude. Et il dit : « Bon dieu ! Cette soupe est aussi froide que le cul d’un pingouin. » Et j’éclate de rire en l’écrivant, parce que je ne m’attendais pas à ça. Environ une page plus loin, la femme du commissaire lui fait du pied sous la table. Je ne m’y attendais pas non plus !

Très souvent, une fois que j’ai fait toutes les recherches, pris toutes les notes, il me faut une semaine ou deux pour structurer l’intégralité d’un roman graphique avant de commencer à taper le scénario. Le fait est que les romans graphiques sont affreusement longs à réaliser. C’est un marathon, pas un sprint. Donc tout ce qui permet de gagner du temps constitue un gros bonus.

"Granville", Bryan Talbot © Delirium
« Granville », Bryan Talbot © Delirium

Pourquoi avez-vous choisi une uchronie ?

À cause de l’inspiration initiale : Grandville. Quelqu’un devait en faire la plus grande ville du monde. Et je me suis dit que c’était Napoléon, que lors d’une des guerres napoléoniennes, il avait conquis le monde. Selon ses plans initiaux, après s’être emparé de l’Égypte, il voulait continuer pour conquérir l’Inde. Dans mon univers, il l’a fait. Et il a gagné en Russie, et partout ailleurs, et il s’est constitué cet empire mondial.

Dans cette dimension uchronique, vous jouez beaucoup de l’inversion : le rapport entre la France et l’Angleterre ressemble à celui entre le Royaume-Uni et l’Irlande, les animaux oppriment et exploitent les humains, les Etats-Unis dans Noël sont le pays de l’égalité et non de la ségrégation, les évangiles canoniques deviennent hérétiques… Que cherchez-vous à faire avec ces inversions ?

Outre le fait de créer une histoire intéressante, je pense que ça pourrait aussi, peut-être, amener les gens à réfléchir un peu plus, tu vois. Et j’ai commencé à écrire Grandville bien avant même que le Brexit ne soit évoqué en Grande-Bretagne. Mais ça s’est en quelque sorte transformé en une histoire de Brexit. Surtout dans Les carnets de Stamford Hawksmoor parce que l’histoire se déroule pendant les quelques semaines précédant l’indépendance de la Grande-Bretagne, la fin de l’occupation de la Grande-Bretagne par l’Empire français. J’en ai fait une histoire de nationalisme. C’est accessoire, c’est juste là en arrière-plan, mais l’album, comme Grandville, est très anti-nationaliste, contre ce qu’on a beaucoup trop vu ces derniers temps dans le monde réel.

C’est génial qu’Orbán vienne juste d’être battu. Sinon, le monde entier semble virer à droite, devenir très nationaliste, donc Grandville est une prise de position contre ça. Le quatrième tome, Noël, est très anti-droite. Il montre la montée d’un parti fasciste et raciste, qui pousse les animaux à faire des humains des boucs émissaires plutôt que de s’attaquer à tous les maux de la société.

Pourquoi Grandville est-elle une bande dessinée aussi urbaine, à 90 % localisée dans ces deux grandes métropoles que sont Paris et Londres, alors que les nombreux trajets entre les deux sont quasi gommés dans l’histoire ?

Dans le premier tome, on voit LeBrock et Ratzi voyager en train et dans le deuxième en machine volante, mais je ne voulais pas répéter sans cesse ces trajets, donc ensuite je les considère comme acquis.

Pourquoi commencez-vous les albums par des prologues qui sont généralement très violents ?

Je suppose que je veux capter l’attention des gens, les plonger dans l’histoire très tôt. Dans les Indiana Jones aussi, on trouve toujours des prologues palpitants. Je mets donc un peu d’excitation au début pour capter l’intérêt du lecteur, avant que je ne commence à construire lentement le véritable point culminant du livre, à faire monter le suspense petit à petit.

"Granville", Bryan Talbot © Delirium
« Granville », Bryan Talbot © Delirium

Avec les représentations des scènes de combat, muettes ou quasi muettes, on peut parler d’un véritable spectacle de la violence. Quelle place tiennent ces scènes ? Était-ce l’occasion d’offrir une place au dessin pur, sans texte ? De montrer les capacités de dynamisme du dessin ?

Les albums de Grandville sont essentiellement des histoires d’aventure policières, des thrillers policiers. J’ai donc besoin d’y mettre de l’action. Sans conflit, il n’y a pas de drame. Il existe différentes façons, dans la bande dessinée, d’utiliser les cases et le drame pour ralentir l’histoire, pour en réguler le rythme ; et aussi différentes manières de l’accélérer. Les scènes d’action, de combat, je veux qu’elles passent très vite, que le lecteur la parcoure très rapidement, sans s’attarder sur le texte. Ensuite, on peut ralentir à nouveau.

Pourquoi LeBrock est-il un héros aussi violent (dès la page 29 du tome 1, il torture un prisonnier, puis pages 39 et 64, il tue des prisonniers de sang-froid) ?

Il l’est surtout dans le premier tome. Je l’ai imaginé comme ça dès le départ, peut-être influencé par Sin City. Je voulais un détective issu de la classe ouvrière, qui ait en quelque sorte l’intelligence et la capacité de déduction de Sherlock Holmes, mais qui soit aussi capable d’être extrêmement violent quand il le fallait, pour soutirer des informations aux méchants, par exemple. J’ai choisi un blaireau, parce que les blaireaux sont vraiment très bagarreurs, agressifs. Et ils sont aussi en quelque sorte des animaux de la classe ouvrière.. Comme les mineurs, ils vivent sous terre. Et ça me semblait convenir à un personnage de blaireau, d’être très violent.

Très peu de personnages sont complètement positifs. Pourquoi cette ambiguïté ? Donne-t-elle de la profondeur et de l’authenticité au récit ?

J’espère en effet que mes personnages ne sont pas simples. Mon préféré est Doc, le vieux médecin alcoolique et arthritique, dans Noël. Il a l’air vraiment sympathique, mais, dans un des rebondissements de l’histoire que je préfère, on découvre que ce n’est pas tout à fait le cas.

Comment l’idée des « pâtes à pain », ces humains qui occupent des emplois subalternes à Grandville, vous est-elle venue ? Était-ce pour pouvoir dessiner Bécassine, Spirou, Gaston Lagaffe… et autres personnages iconiques de l’histoire de la bande dessinée ?

Dans le premier livre, comme je l’ai dit, j’ai simplement laissé les choses venir, j’ai tout écrit d’un trait. Je pensais que ce serait un livre unique, une histoire qui se suffirait à elle-même. Mais, une fois le roman graphique terminé, je me suis dit que je m’amusais trop à écrire ces aventures, j’avais envie d’en faire d’autres. Donc, à partir du deuxième tome, j’ai commencé à développer cette histoire de racisme, le fait que les pâtes à pain soient des citoyens de seconde zone, des agents d’entretien, etc. Puis, j’ai fait en sorte que ça devienne un élément un peu plus central de l’intrigue. En anglais, je les ai appelés « dough faces », qui signifie visage fade, sans expression. Comme une boule de pâte.

Lucky Luke est le seul de ces personnages iconiques à jouer un rôle de premier plan, dans le tome 4. L’appréciez-vous particulièrement ?

Même si j’ai fait en sorte de le rendre différent du Lucky Luke d’origine, en lui donnant une fille par exemple, j’avais surtout trouvé qu’il était parfait pour le rôle. Je n’ai jamais essayé de forcer quoi que ce soit. Par exemple, j’ai inclus Mortimer dans Bête Noire, mais pas Blake parce que je n’ai pas réussi à le faire entrer naturellement dans l’histoire.

"Granville", Bryan Talbot © Delirium
« Granville », Bryan Talbot © Delirium


Est-ce amusant de détourner des personnages emblématiques ? De faire de Milou un toxicomane, par exemple ?

Oui ! Et ça a bien marché. Beaucoup de lecteurs, tant anglais que français, m’ont dit qu’ils adoraient ces petits pastiches.

Pourquoi y a-t-il autant de références visuelles, de bandes dessinées, d’affiches, de peintures dans Granville ?

Ça fait partie de l’humour, je pense, du jeu avec les lecteurs, du genre « peux-tu repérer ces choses-là ? ». J’aime bien le clin d’œil du troisième tome où le professeur Quimby Quayle, inspiré du Q de James Bond, dit « Ceci n’est pas une pipe », quand il la donne à LeBrock. C’est en fait une bombe, et il la tient comme la pipe de Magritte, selon le même angle.

Comment en êtes-vous venu à introduire le personnage de Stamford Hawksmoor dans le tome 5 des aventures de LeBrock ?

J’y pensais depuis le début de Grandville, j’aurais dû le faire. On ne voit rien des origines de LeBrock, de la façon dont il est devenu comme il est, de son histoire. On ne voit pas ses origines, celles de, on ne voit pas son histoire, et je me suis demandé qui pouvait être son mentor, et j’ai pensé à Sherlock Holmes, qui a une grande influence sur les histoires de Grandville, avec les capacités de déduction de LeBrock. Donc Hawksmoor est en gros une version de Sherlock Holmes, et Sherlock Holmes, dans les histoires originales, est décrit comme ayant un profil aquilin, ce qui pourrait ressembler à un aigle, donc ça devait être un aigle.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer un album entier à Hawksmoor ?

Je n’avais pas l’intention de le faire au départ, et j’avais écrit deux romans graphiques depuis Force majeure, le dernier Grandville, quand je me suis demandé comment était Hawksmoor quand il était plus jeune, quand il était ce grand détective. Je l’ai évoqué avec des gens avec qui je travaillais, et ils m’ont encouragé. En particulier, Kate Charlesworth, une dessinatrice britannique chevronnée avec qui Mary et moi avions travaillé sur un autre livre, consacré aux suffragettes de Heathcote. Elle a même suggéré le titre : The Casebook of Stamford Hawksmoor, en référence à The Casebook of Sherlock Holmes, le dernier recueil de nouvelles de Sherlock Holmes.

À la fin de Force majeure, vous indiquez que la technique de dessin utilisée pour les albums de Grandville vous a pris beaucoup de temps. Est-ce pour cette raison que les dessins de Stamford Hawksmoor ont un aspect bien différent (sépia et non plus en couleur, texture plus « brute ») ?

Non, en réalité, ça prend autant de temps. La colorisation numérique, le travail sur ordinateur que je faisais pour les livres de Grandville me prenait autrefois une journée bien remplie par page, parce que c’est numérique, mais peint à la main, comme de la peinture classique. Pour Les carnets de Stamford Hawksmoor, au lieu de faire ça, j’utilise l’aquarelle, ce qui prend aussi environ une journée pour une page. La différence vient de ce que, comme l’histoire se déroule vingt-trois ans avant Grandville, je voulais que Hawksmoor ait une atmosphère complètement différente.

Grandville se déroule dans une période imaginaire qui ressemble à la Belle Époque, c’est très coloré, il y a beaucoup d’art, de design Art nouveau. Et je me suis dit que vingt-trois ans plus tôt, c’était encore tout à fait victorien, sans la technologie à vapeur avancée de Grandville. On en est encore aux calèches tirées par des chevaux. J’ai donc décidé de faire l’album en monochrome. En sépia pour évoquer les vieilles photographies victoriennes afin de l’ancrer dans cette période. Cela allait changer l’atmosphère de l’histoire parce que le style artistique est toujours un élément fondamental de la narration.

"Les Carnets de Stamford Hawksmoor", Bryan Talbot © Delirium
« Les Carnets de Stamford Hawksmoor », Bryan Talbot © Delirium

Les personnages de Grandville vivent des choses dures mais ils ont des rapports positifs entre eux. Ils sont chaleureux, amicaux, même s’ils se disputent ou se battent. A l’inverse, sauf à la toute fin de l’album, les relations de Hawksmoor avec son fils, son frère, sa belle-soeur, son amante, ses collègues, son adjoint… sont très froides. Cette différence tient-elle à la différence de classe sociale entre Lebrock et Hawksmoor ?

On pourrait en partie voir les choses ainsi. Mais l’histoire d’Hawksmoor est d’un autre genre, beaucoup plus sombre, d’une certaine manière. J’ai su dès le début qu’il serait divorcé parce qu’il aurait passé tellement de temps sur son travail que son mariage se serait effondré, ce qui est un classique du roman policier. Et que son fils le détesterait. Son fils est membre de la Jeune Légion, il porte un uniforme tout le temps, qui est en fait celui des Jeunesses hitlériennes auquel j’ai rajouté une fleur de lys.

 

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