J’en fais toute une histoire, recueil d’articles de Nora Ephron (1941-2012), se distingue par le style ironique, intime et tranchant de cette New-yorkaise, connue pour ses scénarios (Quand Harry rencontre Sally) et ses films (Nuits blanches à Seattle, Vous avez un mess@ge). Les éditions de L’Olivier ont pris la relève de la regrettée maison Baker Street, éditeur de Heartburn, pour faire rayonner une œuvre injustement ignorée.
Comme avec Heartburn, son premier roman, le titre original de ce livre – I Feel Bad About My Neck – met en lumière une partie du corps, remplaçant le cœur par le cou. L’autrice a beau déplacer le curseur de quelques centimètres, elle reste fidèle à une stratégie de dévoilement, notamment du corps féminin. C’est avec les seins qu’elle a commencé, en publiant un article célèbre, « A Few Words About Breasts », dans le magazine Esquire en 1972. Corps et corpus sont ainsi intimement liés, comme chez Philip Roth, auteur cette année-là du roman Le sein.
D’où vient l’obsession typiquement juive new-yorkaise pour le corps, voire pour le partage littéraire des secrets corporels ? En un mot, il s’agit d’une idéologie de la transparence. Autant on est d’accord avec Daniel Mendelsohn pour dire qu’il n’y a pas eu de « symbiose » juive-américaine d’un point de vue identitaire, autant on pense que, d’un point de vue idéologique, les écrivains juifs outre-Atlantique ont adopté l’esthétique puritaine du pays. Avec une petite nuance : ils l’emploient dans un contexte urbain.
Nora Ephron ne déroge pas à la règle : J’en fais toute une histoire constitue une ode à Manhattan, tout comme Quand Harry rencontre Sally et Vous avez un mess@ge (You’ve Got Mail). Quant à Nuits blanches à Seattle, Ephron a choisi une ville qui apparaissait, au début des années 1990, comme la future capitale économique du pays. Mais il y a un problème : ces villes puissantes, résumées par leurs gratte-ciel verticaux, mettent à mal l’ethos américain, qui se veut plat, horizontal et démocratique. C’est là que la littérature de dévoilement peut aider ; elle sert à aplatir, à établir un rapport d’égalité : la mise à nu du créateur produit une promiscuité égalitaire entre lui et le public. Celui-ci ingère le corps/corpus pour devenir proche de l’auteur, ce « roi de New York » selon la formule de Marc Weitzmann désignant Roth. L’affaire Epstein n’est qu’un énième épisode de cette saga médiatique, ouvrant les portes des chambres à coucher de la nomenklatura pour distraire les masses : le mouvement MAGA ne s’énerve-t-il pas davantage des possibles écarts sexuels du chef que de ses délits d’initié ? Seul importe le corps ; Trump, initialement connu pour avoir bâti un gratte-ciel new-yorkais à son nom (et pour le livre autobiographique qui le raconte), n’a qu’à se plaquer une casquette plouc sur la tête pour se transformer en homme du peuple (à l’instar de Reagan avec son chapeau de cowboy).
Nora Ephron s’inscrit parfaitement dans ce courant, avec un don pour l’acuité autodérisoire. Son milieu n’est pas explicitement friqué, l’ambiance à la Woody Allen comprend des gens qui votent démocrate, qui travaillent dans les médias, qui méprisent les Républicains et qui habitent des espaces charmants, pleins de lumière avec de belles perspectives urbaines. Il s’agit d’une gauche caviar préoccupée par la consommation, notamment de nourriture (Ephron a beaucoup écrit sur la cuisine) ; leur mélange de bon goût, de transparence et d’épicurisme restreint fait office d’authenticité. Dans la capitale, l’image est capitale, donc vieillir pose problème. Ephron se focalise sur la métamorphose du corps féminin en exposant ses défaillances physiques et vestimentaires – la plupart de ses livres connus ont été publiés une fois la quarantaine passée.

I Feel Bad About My Neck (Mon cou me dégoûte), chapitre éponyme dans la version américaine, donne un exemple de son franc-parler corporel, à partir d’une remarque de son dermatologue sur le fait que le cou commence à se dégrader à quarante-trois ans. Du cou(p), elle et ses copines portent toutes des pulls à col roulé : « Ah, les cous ! Il y a les cous de poulet. Il y a les cous de dindon. Il y a les cous d’éléphant. Il y a les cous avec des barbillons de coq et les cous avec des plis sur le point de se transformer en barbillons de coq. Il y a les cous maigres et les cous gras, les cous flasques, les cous fripés, les cous tendineux, les cous pendants, les cous marbrés […] Notre visage ment, mais notre cou dit la vérité ».
La vérité se loge-t-elle dans ce genre de confession ? On n’est pas dans le domaine d’une vanitas littéraire : le but n’est pas de souligner la détérioration corporelle mais d’attaquer le principe de séduction, trop latin, trop décadent. Dans le chapitre « Maintenance Beauté », Ephron ne protège aucun secret de la coquetterie, avec des sous-chapitres consacrés aux Cheveux ; aux Colorations capillaires ; aux Ongles ; et à La pilosité. Elle termine, bien sûr, avec La peau. À New York, tout s’expose, tout est censé être vu par n’importe qui. « I want to wake up in a city that never sleeps », chantait Sinatra, célébrant ainsi la lumière, ce qui éclaire.
Rien n’est plus obscur que la peau, à la fois exposée et dissimulée. Ephron y revient dans le chapitre « Je déteste mon sac à main », où elle se vante de son mépris pour cet accessoire. À Paris, elle accompagne une amie qui cherche un sac Kelly : « Il me rappelait les sacs de ma mère. On ne pouvait presque rien y mettre, et mon amie le portait avec raideur à son bras. Je ne suis pas une spécialiste des sacs à main, mais je sais que ceux qu’on porte avec raideur au bras (et non à l’épaule) ajoutent dix ans à votre âge et bloquent en outre la moitié de votre corps. Dans le monde moderne, il faut avoir les bras libres. Je ne veux pas entrer dans des considérations trop sérieuses, mais un sac (comme une paire d’escarpins) est un vrai frein à votre mobilité. »
Mobilité versus séduction : voilà la ligne de fracture entre New York et Paris. Il n’est pas anodin que la narratrice finisse par choisir un sac au Transit Museum, à la gare de Grand Central : « Bon, ce n’est pas un vrai sac à main ; c’est un simple cabas. C’est en tout cas le meilleur sac que j’aie jamais eu. Dessus est imprimée l’image d’une MetroCard (titre de transport de la ville de New York) ; il est jaune (jaune taxi, pour être précis) et bleu (le plus affreux de tous les bleus : bleu roi), si bien qu’il ne va avec rien et va donc, à un niveau plus profond, avec tout. Il est en plastique, donc parfaitement imperméable. D’un manque d’attrait égal en toute saison, il ne coûte presque rien (vingt-six dollars), et je n’aurai jamais à le remplacer car il semble totalement indestructible. De plus, n’ayant jamais été à la mode, il ne se démodera jamais. »
Il n’empêche, l’escapade parisienne fait partie des rites new-yorkais, de Woody Allen à Yasmin Zaher ; on passe de la simplicité américaine à la sensualité française. Par son esprit pragmatique, Ephron incarne la variante contemporaine de l’idéologie puritaine. On pense à Quand Harry rencontre Sally, à la scène culte de sa filmographie, située à Katz’s Delicatessen – restaurant cacher dont le nom renvoie aux prêtres du Temple de Jérusalem – où Meg Ryan simule un orgasme devant les regards choqués de Billy Crystal et des autres clients. À New York, la pudeur n’a pas voix au chapitre, on récuse le concept de mystère. Pour comprendre cette esthétique, exprimée de la manière la plus légère, la plus limpide et la plus pertinente qui soit, il faut lire Nora Ephron.
