Le monde en Mandelstam

En 1930, au pire moment du scandale orchestré autour de lui à la suite d’une accusation de plagiat, Ossip Mandelstam décroche, grâce à son ami et protecteur Nikolaï Boukharine, éjecté du Politburo mais encore influent, un voyage en Arménie. Il en tira un texte de notes et de souvenirs, que voici extrait des magistrales Œuvres complètes traduites par Jean-Claude Schneider en 2018.


Ossip Mandelstam, Voyage en Arménie. Traduction du russe et avant-propos de Jean-Claude Schneider. Postface de Serena Vitale. Le Bruit du temps, 144 p., 9 €


Mandelstam rêvait de ce voyage depuis son retour du Caucase en 1921. Un miracle. Il part d’avril à novembre 1930, d’abord trois semaines en Abkasie, à Soukhoum, pour soigner une myocardite, puis c’est l’Arménie. Une « mission artistique », comme l’était aussi le voyage en Amérique de Maïakovski, en 1928. « Pourvu de quelque papiers qu’en toute conscience je ne pouvais pas tenir pour autre chose que truqués, je partis avec mon panier de paille en mai 1930 pour Erevan. »

Une « mission artistique », donc. « Partout où j’ai pu pénétrer j’ai rencontré une volonté tenace et la main du parti bolchevique. L’édification du socialisme devient pour l’Arménie comme une seconde nature » – c’est bien cela en effet qu’on lui demandait, et c’est ce qu’on lit dans un de ses brouillons. Finalement, rien n’en restera, sinon quelques allusions railleuses. Car voici la suite, dans le même brouillon : « Mais mon œil, avide de tout ce qui est étrange, éphémère et labile, captait dans ce voyage le seul frémissement lumineux, des hasards l’ornement végétal, de la réalité le dessin anecdotique. » Impossible de décrire mieux ce qu’est le Voyage en Arménie. De même qu’il est impossible de résumer ce que contient ce petit texte (soixante pages dans cette édition) : tout un monde de notations, de réflexions, de sensations, de souvenirs, et « au demeurant lecteur, peu importe que tu embrouilles tout, il ne m’appartient pas de t’instruire ».

Voyage en Arménie, d'Ossip Mandelstam : le monde en Mandelstam

Ossip Mandelstam (1935)

Un moteur de camion en soins intensifs, un nageur imprudent applaudi de n’être pas noyé, la marmaille caracolant sur les pentes ou fauchée par une épidémie, l’Outre-Moskova, quartier de Moscou où il écrit le Voyage en 1931, jusqu’aux naturalistes colletés avec le vivant, jusqu’à la collection Morozov (qui sera visible à Paris de septembre 2021 à février 2022, à la Fondation Louis Vuitton) – il y admire le Café de nuit (à Arles) de Van Gogh, « les lattes du plancher penchent, sombrent pareilles à des chéneaux sous la rage électrique. Et l’auge étriquée du billard fait penser à une tombe ». Le tableau – cela peut permettre de dater sa visite – a été vendu en 1930 par l’URSS à la Yale University Art Gallery. Mandelstam aime à la folie les peintres français… mais pas Matisse ; en peinture, chaque œil a ses raisons.

Et bien sûr, infusée dans ce labyrinthe, l’Arménie, la joie des paysages de montagne, les églises en ruines, les rencontres, les gens, la langue, « langue hérissée de la vallée d’Ararat », tout ce qui nourrira aussi le cycle de poèmes Arménie : une célébration éblouie. Tout cela avec une maestria qui emporte, laisse une traînée fertile, met en mouvement la pensée de son lecteur, grisante comme le vent en montagne qui fait claquer l’air avec une vibration de drap mouillé. De « l’oxygène naissant », disait André Breton à propos d’Aimé Césaire.

Paysages dessinés en une métaphore, bribes de théories montées en coup de vent, sentences (« ne va rien écrire qui ne reflèterait de manière ou d’autre la nature profonde de ton âme »), et tous les degrés de l’humour mandelstamien, coups de griffes et tendresse inextricables, mobiles comme une phrase de Chopin. Sans compter quantité de portraits crayonnés en deux phrases et trois incises. Mandelstam est un exceptionnel caricaturiste, par l’originalité de ses angles de vue, par la précision de ses traits, par son incorrigible goût de la plaisanterie, et on sait que la caricature peut être un passeport pour l’au-delà. Lui aussi le savait, et ce qu’il risquait quand, trois ans plus tard, il chuchoterait à des tiers son épigramme à Staline.

Ce livre, un « tiré à part » comme il y a des lustres en publiait la revue Argile, est en trois parties qui forment un vrai tout, le Voyage lui-même, les brouillons du Voyage, et « Seconde naissance », la longue postface (inédite) de Serena Vitale traduite de l’italien par Jean-Charles Vegliante.

Les brouillons, en miroir du texte, chapitre après chapitre, tout aussi enlevés, sont ouvertement plus satiriques. Y figurent nombre de notations dont on comprend assez bien pourquoi Mandelstam ne les a pas retenues. On comprend aussi assez bien pourquoi le régime (la dictature), armé de sa gigantesque tapette, avait l’œil sur ce moustique exaspérant. « Un polisson dont les mains agitent un miroir de poche pour diriger là où il ne faut pas des reflets de  soleil. » Y apparaît aussi la nouvelle du suicide de Maïakovski (30 avril 1930) qui parvient à Mandelstam, descendant un escalier, de la bouche de Bezymenski, poète qu’il n’estime guère – « j’ai passé trois semaines assis en face de B. et n’ai pas réussi à trouver de quoi m’entretenir avec lui ». Coup de foudre qui le traverse de part en part et va « se perdre quelque part plus bas sous les marches » : car rien ne protège Mandelstam du monde, et peut-être est-ce la clé de l’acuité de sa perception, qu’il transfuse à son lecteur.

Voyage en Arménie, d'Ossip Mandelstam : le monde en Mandelstam

Quant à la postface, c’est une longue méditation, patiente, aimante, faite de rapports circulaires entre les œuvres (au sens de la circulation vitale du sang), et entre les œuvres et les faits, la nébuleuse des faits où se condense le Voyage en Arménie, dont l’amitié si féconde avec le biologiste Kouzine. Elle détaille aussi l’accueil du Voyage par la critique soviétique de 1933, assez comique en vérité. Car les censeurs, finalement, avaient bien lu et bien compris le Voyage. Simplement, ils n’y avaient pas trouvé ce qu’ils attendaient, la vérité du moment, « cruelle et vierge, la Vérité-du-Parti » (dans La quatrième prose). Méfions-nous de ne pas être emportés aussi dans les tourbillons de la Vérité-du-Moment.

La postface met en lumière une absence de taille : la visite à Chouchi, dans le Haut-Karabagh, qui avait tellement impressionné Mandelstam. En 1920, dix ans avant son périple, des milliers d’Arméniens y avaient été massacrés, tragique épisode du conflit toujours allumé entre Arméniens et Azéris. Mandelstam avait pu voir les coquilles vides des maisons (« Là, quarante mille fenêtres vous regardent de leurs yeux morts »), visibles encore maintenant. Pourquoi Chouchi n’apparaît ni dans le Voyage ni dans ses brouillons, mais uniquement dans un poème du cycle Arménie ? Peut-être pour que rien ne ternisse la jubilation du Voyage.

La prose de Mandelstam est d’une nature si bouillonnante qu’elle interroge sur les rapports de la prose et de la poésie, et puis, de fil en aiguille, sur les rapports de la poésie et de la réalité. Chez Mandelstam, et depuis le début, écrire est une plongée dans le vertigineux réel : c’était le sens de son engagement acméiste : « un livre nous le recevons, ne l’oublions pas, des mains de la réalité ». Reste à s’interroger sur les rapports de la réalité avec la vérité, puis de la vérité avec la beauté, puisque toutes trois ne peuvent exister que si quelque part quelqu’un tente pour son compte et à sa façon de les réunir.

Le Voyage, rêve éveillé, rêve de bonheur, est-il si loin du cauchemar, selon « les lois ambivalentes de l’onirisme », comme le note Serena Vitale ? Il se referme sur l’endormissement du narrateur, dans un final quelque peu sibyllin, à la Mandelstam. « Le sommeil te mure, t’emmure… Une dernière pensée : il va falloir contourner telle chaîne de montagnes… » Mandelstam est (comme les Soviétiques y étaient acculés) un as du contournement. S’agit-il d’Arménie encore, terre de montagne, terre de montagnards ? Ou faut-il voir une allusion à un montagnard dont l’ombre est alors aussi pesante que l’ombre du Cervin dévorant la vallée de Zermatt ? Juste avant de sombrer dans le sommeil, le Voyage évoque un épisode historique de l’ancienne Arménie [1], allusion en forme de parabole à la disgrâce – dangereuse dès 1929, létale en 1938 – de Boukharine.


  1. Traduction d’une Histoire de l’Arménie du Ve siècle. Passage supprimé par la censure, paru malgré tout dans la revue L’Étoile en 1933.

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