Sortir de l’enfer

Juifs rescapés de la guerre, les six enfants du couple Stramer avaient été pourchassés en Pologne occupée, ou bien déportés en Sibérie. Plusieurs ont combattu dans les résistances communistes ou nationalistes, ou rejoint l’Armée rouge. Six histoires extraordinaires que raconte Mikolaj Lozinski dans Les enfants Stramer, le deuxième volume de son histoire familiale.

Mikolaj Lozinski | Les enfants Stramer. Trad. du polonais par Laurence Dyèvre. Noir sur Blanc, 298 p., 24 €

Le précédent se fermait sur l’assassinat des parents par les nazis, Les enfants Stramer s’ouvre sur le sauvetage de la plus jeune, cachée dans une cave, qui bénéficie d’une solidarité polonaise alors que d’autres Polonais la dénoncent. Ce livre dépeint les chances et le courage de ces enfants, leur opportunisme aussi, et comment, dans le contexte des massacres nazis, des dénonciations polonaises et des déportations soviétiques, ces multiples destinées ont été possibles en Pologne.

On y retrouve une narration construite en petits chapitres titrés du nom des personnages, ils se croisent dans le temps et dans l’espace, comme des messages partiels qui arrivent épisodiquement. Cette narration en brèves déstabilise les lecteurs qui attendent un récit chronologique, puis, très vite, elle les emporte dans l’embrouillamini de la guerre, dans un temps où chacun vit une incertitude permanente, et la peur.

Comme la plus petite Stramer, qui, âgée de dix ans au début de la guerre, doit apprendre « à ne pas se montrer juive », ce qui n’est pas simple. Elle a décoloré ses cheveux, alors que l’eau oxygénée est de plus en plus rare. Elle apprend à se tenir comme son oncle à qui une amie avait chuchoté, avant d’entrer dans un tramway : « Tiens-toi droit ! Haut les cœurs ! Tête haute ! » L’oncle se demandait, un jour d’avril 1943, pourquoi les passagers n’avaient « qu’un seul mot à la bouche ? Ou c’est juste une impression que j’ai ? J’étais terrifié à l’idée que ce ne soit que dans ma tête, que, dans ce Varsovie, j’étais devenu fou. Mais non, de chaque siège, on entendait bien : ‘’Les Juifs, les Juifs, les Juifs ! ‘’ Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai remarqué le nuage de fumée qui s’élevait au-dessus de la ville ». Le ghetto brûlait.

Place de la Vieille-Ville de Varsovie (1944) © CC0/Ewa Faryaszewska/Museum of Warsaw/WikiCommons

En suivant ses personnages dans les rues de Varsovie, Lozinski décrit autant une atmosphère que les silences, les inquiétudes, qu’il ne commente pas. Il les observe. Cette manière est servie par une langue claire, parfois ironique, respectueuse des personnages. Une écriture impeccablement rendue par sa traductrice, Laurence Dyèvre, qui donne son charme au roman, alors que l’enfer est bien là. Ainsi, en rentrant de son travail, le fiancé de la tante de la jeune fille, un Juif qui se cache sous une fausse identité, a remarqué une plaque d’égout se soulever et laisser apparaître un garçonnet juif. « Il avait dû s’échapper du ghetto, fuir le soulèvement. Un officier allemand aux cheveux blancs qui faisait la queue devant une pâtisserie a posé tranquillement par terre ses sacs pleins de courses, puis il a sorti son pistolet et abattu l’enfant, il a repoussé son corps dans le trou de l’égout. » Sur le trottoir, personne n’a fait attention, pas même un instant. Le fiancé a passé son chemin.

Se déplacer soi-disant librement, travailler comme un autre alors que l’on s’est échappé d’un ghetto et que l’on a changé de nom, rend la vie quotidienne plus que difficile. Il y a ceux et celles qui, comme la plus jeune Stramer, préfèrent rester dans leur planque plutôt que de bouger, et d’autres qui perdent leur nom, si ce n’est leur identité – « Personne ne sait plus comment les gens s’appellent ou s’appelaient. Tu te regardes le matin dans ta glace et il te faut quelques secondes pour te rappeler qui tu vois aujourd’hui dedans » – et puis il y a ceux et celles qui y retrouvent quelques plaisirs, comme par exemple celui de rêver, dit l’un des enfants Stramer qui, après s’être évadé d’un camp, s’est remis aux beaux rêves. En fait, ces récits mettent l’accent sur une manière de vivre au présent, ils ne cherchent ni l’avenir ni la mémoire. Ils tentent d’exister, pas plus.

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Mikolaj Lozinski nous offre des bouquets de vies aux multiples couleurs, parfois fanées ou mortes, rarement éblouissantes, toujours attachantes, avec lesquels nous finissons par nous perdre. Quelquefois, cela affaiblit le récit d’ensemble. La dramaturgie, ou, pour parler comme les cinéastes, le montage des scènes, ne sont pas toujours convaincants, quelques « plans de coupe » dans ces récits très visuels auraient pu l’éviter. Ils traversent sept ans d’une histoire polonaise infernale et mal connue, que les notes de bas de page ne peuvent à elles seules éclairer. Les histoires de deux frères et d’une sœur, parmi les plus émouvantes, en auraient été renforcées.

Celle de l’intellectuel de la bande, émigré avant la guerre, après la mort de son amoureuse, est désespérante. Il ne fait pas son deuil, quitte toute la famille. Militant communiste, il finit par rejoindre les Brigades internationales en Espagne, puis se réfugie en France et combat dans la Résistance française. Peu après son retour en Pologne, un jour de 1946, il crache du sang, il est atteint de la tuberculose, et part dans un sanatorium en Suisse. En s’appuyant sur quelques lettres échangées avec sa sœur et des amis, on comprend comment cet homme, profondément sentimental au bon sens du terme, a conduit sa vie en restant fidèle à ceux et celles qu’il aime, en conservant un regard critique sur son engagement politique. Il est souvent face à des choix difficiles qu’il assume, y compris dans son cœur. En France, il se lie avec une autre militante qui lui donne un fils, mais il rentre en Pologne avec une Française. Ce qui n’arrange rien : il « revenait de l’Ouest, et cela même compromettait ses chances de faire une grande carrière, car il était suspect. Sans parler du fait que c’était un intellectuel, un érudit, qu’il connaissait des langues. Et ne buvait pas de vodka ». La suite a fait de lui un homme remarquable.

Il y a aussi le frère aîné dont on sait peu de chose, qui s’est réfugié avec sa sœur à Lviv, ville située dans la zone soviétique lors de l’invasion allemande. Ils sont déportés dans un camp de travail, c’est-à-dire une petite ville de Sibérie transformée en centre industriel, qui porte bien son nouveau nom, Stalinsk. Après deux années « dans les dures conditions de la guerre », écrit sa sœur, ils finissent par être engagés par leur frère, jeune communiste, déjà colonel de la nouvelle armée polonaise constituée auprès de l’Armée rouge. Il transforme la moitié de la fratrie, un frère en lieutenant d’artillerie, sa sœur en lieutenante, et son chéri en capitaine !

Au moment de l’insurrection de Varsovie, en août 1944, ils se retrouvent sur la rive droite de la Vistule, dans l’armée polono-soviétique qui, sur ordre de Staline, ne doit pas intervenir. Tandis que Varsovie insurgée se bat désespérément contre l’armée allemande, deux jeunes agentes de liaison transmettent une demande d’aide des résistants communistes qui participent aux combats dans Varsovie. Le jeune colonel qui les reçoit ne s’y intéresse guère – il a des instructions – et préfère, comme à son habitude, « lorgner les jambes et les fesses des deux filles ». Il est gourmand…

La dernière partie du roman se clôt sur les retrouvailles des enfants Stramer dans les appartements de l’intellectuel, elle invite à une double lecture. D’un côté, on est touché par ces hommes et ces femmes qui ont réussi à sortir de l’enfer, l’ensemble de la fratrie a survécu, ce qui est très rare pour une famille juive, et, de l’autre, ils incarnent la nomenklatura communiste qui se met en place, qui va monopoliser les pouvoirs et construire un régime stalinien inféodé à l’Union soviétique. Ils sont directeurs d’entreprises, d’administration ou conseillers de ministres, militaires de haut rang. L’aîné des Stramer est maintenant le « patriarche du clan ». Ses années en Union soviétique l’ont toutefois laissé sans illusion sur le socialisme soviétique, il ne croit « pas plus en Dieu qu’en Staline ou au Parti ». Il s’installe dans un compromis qu’il tire de son expérience de la guerre : « Quand j’ai le choix entre avoir la paix ou avoir raison, j’opte pour la paix. »

La plus jeune Stramer du début est devenue une jeune fille élégante, consciente et critique. Elle est belle. On a l’impression que Mikolaj Lozinski lui a donné le mot de la fin, et qu’elle annonce la suite quand son constat sera partagé : « La richesse croît, la vertu décroît, pense-t-elle. Regardez-les. Ils sont devenus des grands seigneurs. À quoi bon, tous ces postes qu’ils occupent ? Ces fourrures, ces uniformes, ces voitures, tout ça leur a tourné la tête. »