Au théâtre de la peste

Avec Peste noire, Patrick Boucheron entreprend une forme d’écriture duelle. Celle d’une histoire mondiale de la peste qui serait aussi une histoire empestée du monde. Si la première est certainement ce qui intéresse l’historien, c’est peut-être davantage la seconde qui motive son écriture. À le lire, on est gagné par la sensation de se sentir accompagné par lui d’un bout à l’autre du parcours que constitue la lecture de ses livres tout en éprouvant une étrange désorientation positive.

Patrick Boucheron | Peste noire. Seuil, coll. « L’univers historique », 560 p., 27 €

Afin de parer à toute équivoque, il convient de souligner que Peste noire est bien d’abord une histoire, extrêmement documentée, résolument interdisciplinaire et de surcroît actualisée, des épidémies successives de peste, depuis celle dite de Justinien au VIe siècle jusqu’à ses dernières résurgences à Madagascar en 2017, en passant évidemment par la « grande peste » de 1348. Il ne s’agit cependant pas d’une histoire « complète » et moins encore synthétique de la peste. Telle que la compose Boucheron, cette histoire est en effet traversée de sources foisonnantes – archéologiques, historiques, épidémiologiques, mais aussi artistiques et fictionnelles – qui y forment autant de récits faisant entendre leurs propres voix. En émane par endroits une tension dramatique qui confère à l’ensemble une dimension dramaturgique que l’historien commente explicitement (Boucheron affectionne la métalepse, chez lui comme chez les autres).

Ainsi qu’il le reconnaît dans le dernier des dix-huit chapitres que compte son livre, l’inspiration en ce domaine lui vient de la création en Avignon en 1983 des Dernières nouvelles de la peste (Éditions théâtrales, 1983) commandées à Bernard Chartreux par le metteur en scène Jean-Pierre Vincent, qui s’adjoignit en outre les services d’un jeune historien de l’art, Georges Didi-Huberman, lequel en tira alors son premier livre, Mémorandum de la peste (Christian Bourgois, réédité en 2006). À l’été puis à l’automne 2025, Boucheron a ainsi prolongé au festival d’Avignon ses conférences dispensées au Collège de France sur ce thème depuis 2021, avant d’adapter ses recherches pour élaborer ce qu’il nomme un « théâtre de la peste » avec les élèves du Théâtre national de Bretagne et son directeur, Arthur Nauzyciel.

Si Peste noire n’a pas été écrit pour le théâtre, son auteur l’avait cependant déjà en vue, qui considère effectivement la peste comme un théâtre, c’est-à-dire comme un lieu d’improvisation, de représentation et de comparution ; un lieu où l’histoire s’essaye, où elle s’expérimente, où elle s’expose ; un lieu propre à montrer le monstrueux comme à l’escamoter – car « la beauté sert aussi à cela – cacher l’ordure » –, où ce qui a été joué peut être tour à tour déjoué ou rejoué, y compris par les mots – « The causes of plagues are playes » (« les pièces sont les causes des pestes »), vaticine un sermonneur londonien pendant l’épidémie de 1577 –, et où, dans tous les cas, une société se donne à voir, se convoque et se juge elle-même.

Pour peu qu’on la distingue de sa tentation spectaculaire, la puissance théâtrale d’une société est ce par quoi « le temps épidémique devient un temps critique ». À rebours des prédictions et des rétrodictions alarmistes, elle prouve que « la société ne se défait pas, [qu’]elle résiste et s’adapte, en amortissant le choix d’un événement dont la documentation publique porte l’empreinte, certes, mais seulement comme un marqueur discret de changement social, un pli dans l’ordre du temps, à peine un chrononyme ». De fait, le nom même de « peste noire » n’acquiert sa valeur chromatique que longtemps après celle de 1348 (qui est alors dite « noire » au sens latin du mot « atra » pour dire l’« atroce », signale l’historien), et dans le sillage d’une autre épidémie : celle de choléra de 1832, qui dote au passage la pensée sur la peste d’« un nouveau cadre d’intelligibilité de la progression épidémique ».

Patrick Boucheron, Peste noire
« La Peste », Arnold Böcklin (1898) © CC0/WikiCommons

Quant aux sociétés de l’époque, souligne Boucheron, « loin de se laisser sidérer par une piété panique, [elles] sont en mouvement – processions de pénitents, défilés propitiatoires, grands rituels publics réclamant l’intercession des saints : c’est en se rassemblant et en marchant ensemble qu’on croit pouvoir se protéger ». Si le médecin peut raisonnablement douter des vertus prophylactiques de ce genre de mobilisations, voire les redouter, l’historien sait en revanche combien elles répondent au besoin social de « conjurer la peur », qu’elle soit de nature politique ou biologique. Dans un chapitre de son essai éponyme (Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images. Sienne, 1338, Seuil, 2013), Boucheron s’émerveillait de l’assonance mise en image par Ambrogio Lorenzetti d’une cordée s’accordant pour faire advenir la concorde contre la discorde en se raccordant, c’est-à-dire aussi en se souvenant (ricordare, en italien) les uns des autres.

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C’était dix ans avant la peste, qui a certes rompu le fil du souvenir de bien des cités, mais qui les a investies d’autres formes de mémoires, liées, pour leur part, à son surgissement, et que rien n’a véritablement effacé depuis. Il faut dire que la mémoire communautaire s’est augmentée d’une mémoire immunitaire, suivant un processus biologique qui fait dire à Boucheron qu’« il existe donc bien une mémoire cellulaire de nos peurs anciennes », et qu’en conséquence « nous sommes tous des survivants de la peste noire, qui demeure tapie dans notre patrimoine génétique ».

D’aucuns s’inquiéteront probablement de cet appariement de l’histoire culturelle et de l’histoire naturelle que les développements du livre consacrés aux recherches et aux découvertes dans ce domaine paraissent toutefois justifier d’un point de vue scientifique. Plus délicats à justifier sur le plan éthique seraient en revanche les contours de ce « nous », qui prend souvent sous la plume de Boucheron une extension considérable. On peut en effet admettre que, pour les corps passés, « survivre à la peste noire ne signifie pas seulement avoir échappé à la mort ; cela revient à vivre parmi les morts » ; et l’on pourrait même imaginer que ces morts-là poursuivent leur course jusqu’à aujourd’hui – jusqu’à « nous ». Mais dire des corps présents qu’ils conservent la mémoire de la peste ne peut signifier qu’ils y ont véritablement survécu qu’une fois reportée la notion de survivance au registre du temps très long, ou à celui de la métaphore ; la longue durée d’un événement étant du reste propice à la métaphorisation de sa mise en récit ou de sa mise en mémoire, pour le dire avec Paul Ricœur.

Photo d’archive illustrant la lutte contre le typhus et la peste dans les décharges (probablement durant la Seconde Guerre mondiale) © CC-BY-2.0/Otis Historical Archives of “National Museum of Health & Medicine”

Dans ses écrits, Ricœur cherchait d’ailleurs à conjurer le mode sur lequel un événement traumatique affecte bel et bien ces deux registres : celui de la hantise. Sur le temps long, Boucheron observe de son côté un phénomène lui aussi problématique pour l’historiographie, mais qui n’en est pas moins déterminant : chaque résurgence de la peste appelle sa réhistoricisation, quitte à en diluer l’historicité propre. Ainsi, « le récit de la peste de Marseille de 1348 semble bien “contaminéˮ par celui de la peste de Marseille en 1720 », constate l’historien, qui en déduit que « les narrations du passé et du futur échangent leurs hantises ». Celle du choléra, on l’a dit, réactive au XIXe siècle les souvenirs d’une hantise qui conserve par ailleurs sa vigueur, de même que celle du sida à partir des années 1980, ou celle du covid au début de la décennie actuelle ; ce dont rendent respectivement compte les expériences théâtrales de Vincent en Avignon et de Boucheron lui-même à Rennes.

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Le reproche d’anachronisme porterait ici à faux dès lors que l’on admet qu’entre l’événement et sa prise de conscience historique se loge inévitablement une distance permettant précisément d’en appréhender et l’événementialité et l’histoire tout en les reconfigurant. Ce processus de reconfiguration est d’autant plus profond que l’événement qui l’amorce présente le trait de l’incommensurabilité, car alors on se trouve confronté à « l’impuissance des hommes à se saisir de leur propre histoire, au moment où celle-ci échappe à toute mesure », note Boucheron. Réciproquement, « si nous adoptons le point de vue de ceux qui tiennent la plume au XIVe siècle, nous racontons des événements au temps de la peste, ou après elle, mais jamais d’après elle », écrit l’auteur de Peste noire, obligé de reconnaître que, parmi mille maux, « la peste noire n’est peut-être qu’une province de l’histoire de leurs malheurs » – « à peine un chrononyme », donc, et un quasi-anachronisme.

La peste serait alors à la fois le fondement historique d’une certaine modernité, voire « un principe de modernité », comme l’envisage Boucheron, et un fondement en partie oublié parce que pris dans un réseau de calamités plus ou moins connexes et tout aussi fondamentales d’un point de vue historique : guerres d’un nouveau genre, mauvaises récoltes sans précédent, refonte profonde des équilibres de pouvoirs, qu’ils soient symboliques, politiques, économiques. Auxquelles calamités s’ajoute un fait d’apparence plus circonscrit mais aux répercussions de longue durée au moins aussi immenses : les massacres de Juifs perpétrés à une échelle inédite et qui préludent à leur ghettoïsation comme à leur expulsion.

Dans ces conditions, la question de l’après occupe une place centrale dans les réflexions de Boucheron, qui soutient qu’« il n’y a pas d’après-peste : on ne vit pas après, on vit avec ». Mais cet « avec » est en fait un « d’après », puisque, « si le monde ne change pas après la peste, sans doute s’énonce-t-il différemment d’après elle ». Une proposition que l’historien reconduit suivant la même structure périodique dans le champ artistique auquel il consacre un chapitre entier, ce qui est à la fois déjà beaucoup et forcément trop peu : « si la catastrophe pestifère ne produit pas un art de crise immédiatement reconnaissable, concède-t-il, ses effets différés altèrent notre regard ».

C’est sans doute à ce point – au point de rencontre de l’épidémie et de sa mise en forme ou de sa non-mise en forme artistique et plus largement poïétique – que se mesurent simultanément la différence d’avec l’événement et l’altération que celui-ci fait subir au regard comme à l’écriture. Après s’être attardé sur « Le théâtre et la peste », la conférence d’Antonin Artaud donnée en Sorbonne au début du mois d’avril 1933 (texte repris cinq ans plus tard dans Le Théâtre et son double), et avoir mentionné Le dépeupleur de Samuel Beckett, Boucheron revient au Journal de la peste publié en 1722 par Daniel Defoe (Gallimard, 1982), dont « les pages les plus saisissantes », écrit-il, touchent « à cette vérité profonde qui donne le nom de peste à la destruction du langage ».

Si la peste, sur le plan des représentations, correspond bien nominalement à « un principe de modernité », c’est qu’elle constitue, pour l’écriture de l’histoire aussi bien que pour la fiction, les deux formes de mise en récit chères à Ricœur, une « épreuve de narrativité » propre à désorienter toute historiographie qui s’y confronte. Parce qu’écrire sur la peste noire, c’est nécessairement écrire d’après elle et dans l’indétermination historique qui en dérive (le titre, Peste noire, est livré sans déterminant), il fallait donc que la restitution scrupuleuse de son historicité s’y associe à une forme de destitution soucieuse de l’écriture de l’histoire elle-même.