Il fallait bien 900 pages pour commencer d’établir une cartographie des mondes postcapitalistes, ceux qui existent déjà, ceux qui se profilent, ceux qui n’existent pas encore. C’est ce que réalise, sous la direction de Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, l’ouvrage collectif précisément intitulé Mondes postcapitalistes.
Pour se tailler un chemin dans l’abondante matière, pour lire ce gros livre, qui se présente sous les aspects d’une expérience de pensée à entrées multiples, on en propose une autre. Max Weber, dans ses conférences sur l’histoire économique publiées après sa mort (Gallimard, 1991), définissait six conditions « attachées à l’existence du capitalisme moderne » après celle, « la plus universelle », de « l’usage d’un compte de capital rationnel comme norme » : 1) une appropriation de tous les moyens matériels de production par des entreprises lucrative autonomes et privées ; 2) la liberté du marché soumis à aucune limite irrationnelle venant d’une classe ou d’un monopole de classe ; 3) une technique rationnelle ; 4) un droit rationnel ; 5) le travail libre ; 6) une commercialisation de l’économie (titrisation, spéculation). Il ajoute quelques pages plus loin que « ce furent l’entreprise permanente rationnelle, la comptabilité rationnelle, la technique rationnelle, le droit rationnel qui engendrèrent le capitalisme », auxquels il faut adjoindre « un mode de pensée rationnel, une rationalisation de la manière de vivre, un ethos économique rationnel ».
Six points, comme autant de nœuds, sur lesquels exercer notre expérience de pensée en confrontation avec les conditions d’apparition et d’affirmation d’un monde postcapitaliste, qui ne peut en réalité se manifester que par « l’émergence d’une multiplicité de mondes », tels qu’ils sont analysés par les auteurs de l’ouvrage dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, sans qu’ils s’en tiennent à ce niveau puisque le livre comporte nombre de propositions, réflexions stratégiques visant à faire advenir ce(s) monde(s).
Mais, avant même de commencer notre lecture, une question se pose, qui ne cessera de s’imposer plus nous progresserons dans l’ouvrage : comment comprendre le « post » de « postcapitalisme » ? Il ne peut évidemment s’agir d’une pure succession chronologique (bien des articles de l’ouvrage constateront la rémanence d’éléments capitalistes dans le nouveau monde). Faut-il alors parler de dépassement : le capitalisme laisse la place à « l’ensemble des mondes susceptibles d’exister par-delà la domination d’un système planétaire » ? Mais, à son tour, comment interpréter ce phénomène ? Comme effet d’un progrès, comme ce qu’aura, à la fin, permis le capitalisme sous l’effet de ses contradictions entre les forces productives sociales et les rapports de production (« une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société », écrit Marx dans Critique de l’économie politique), ou bien comme rupture, « désactivation » (Alexandre Monnin dans l’article « Démanteler »), « catabase libératrice » (Eduardo Viveiros de Castro dans l’article « Cosmopolitique »), sortie violente ou « transition » par palier ?
Le mot « postcapitalisme » semble traîner avec lui les mêmes difficultés que « postmodernité », terme auquel les historiens ont tendance à préférer aujourd’hui l’expression « modernité tardive », signifiant par là la dernière modalité de la modernité, demeurant dans son cercle d’attraction, sans plus évoquer l’avènement d’un après. Quoi qu’il en soit, on doit comprendre que le passage, la transmutation du capitalisme à son autre ne pourra seulement consister en une correction de ses défauts, une limitation de ses dégâts, une adaptation à ses mutations internes.

Tout l’ouvrage va osciller entre ces différents sens, entre ce qui existe déjà, ce qui se laisse entrevoir, ce qu’il serait souhaitable de faire arriver, mais avec la ferme conviction qu’aucune fatalité, aucune nécessité, aucune garantie ne préside à cette advenue d’un monde ayant rompu avec le capitalisme. Les auteurs sont pleins de prudence (il faut l’entendre ici au sens fort de la vertu politique par excellence), ils explorent des « interstices », déjà inscrits dans les failles du système capitaliste, éclairent des expérimentations déjà à l’œuvre un peu partout sur la planète, définissent des « stratégies combinées » (Laurent Jeanpierre dans l’article « Stratégies transitionnelles ») de sortie du monde capitaliste, laissent l’imagination pensante dessiner « un autre régime de l’anticipation », « une autre lecture du futur », des possibles utopiques qui n’existent pas encore mais devront exister.
Mais revenons à notre expérience de lecture. Concernant la première des conditions exposées par Weber, « l’appropriation des moyens de productions », l’ouvrage prend d’emblée la question à bras-le-corps en s’ouvrant sur un article d’Anselm Jappe intitulé « Économie (sortir de l’) ». Comme on pouvait s’y attendre, cette recherche de nouveaux modes de production parcourt l’ensemble de l’ouvrage. Le lecteur la retrouvera dans bien d’autres textes (articles « Démanteler », « Production », « Énergies », « Matériaux », etc.). Tous les moyens de production énumérés par Weber (« terrain, équipements, machines, outils … ») sont mis en cause par une « conception non économique de la production », du moins une conception qui ne réduit pas l’économie à la poursuite de la croissance et du profit sans fin, mais qui restaure – dans les deux sens de ré-instauration et de retour à l’origine – un sens riche du terme, inspiré des Anciens dans une temporalité qui récapitule plutôt qu’elle ne renvoie à un passé mort, d’engendrement permanent de la vie attentif à ses conditions de reproduction. Un axiome, au moins, se fait jour : « l’usage d’un bien doit être associé à la pleine connaissance de ce que sa production implique », il précède une nouvelle unité de mesure des chances d’avènement d’un postcapitalisme : « le nombre de personnes accroupies qui auront plaisir à rester dans cette position permettant de toucher terre » (article « Entre-subsistance »).
Sortir de « l’économie », c’est également en finir avec le « marché », deuxième condition du sociologue allemand. Celui-ci représentait un espace homogène de circulation de biens incommensurables mais abstraitement égalisés dans une valeur marchande monétarisée. Avec la production, la thématique d’un espace relocalisé fait partie des concepts majeurs revisités par différents articles : en premier lieu l’article « Échelles », mais également « Entre-subsistance », « Commune », « Coopératives », etc. Cet espace repolarisé va de « sphères locales et régionales de subsistance », la « maisonnée », non comprise comme « foyer de consommation », mais comme « fabrique collective [réunissant humains, non-humains, et environnement] du métier de vivre », jusqu’à des « formes non locales de coordination de la production et des échanges », sans « substituer le fétichisme du local à l’hégémonie du global ». L’espace postcapitaliste est davantage une articulation de lieux, perturbant « l’image trop régulière d’un emboîtement concentrique d’échelles croissantes », précise Jérôme Baschet, auteur de l’article « Échelles », dont la pertinence (étendue/limites, relations inter-lieux) est chaque fois à découvrir, à déterminer par les groupes devant eux-mêmes être constitués en « communautés bio-sociales ».
Avec le troisième point de Weber, la technique, nous touchons un autre centre névralgique, étant donné la structuration technologique de notre monde. Le thème recroise en partie les articles liés à la question de la production, auxquels il faut ajouter celui consacré au numérique, mais aussi ceux touchant à l’agriculture, aux savoirs (Isabelle Stengers) et à la division du travail/déspécialisation, aux métaux, au nucléaire et aux déchets, et d’autres encore. L’enjeu est ici de renverser l’ordre existant, en passant d’une fausse technologie – renvoyant l’humain au rang de collaborateur, lequel, inconscient, en redemande, littéralement envoûté par une technophilie, un techno-solutionnisme intempérant – à une « technologie générale », selon l’expression de Gilbert Simondon (référence étrangement peu sollicitée dans l’ouvrage, une exception toutefois dans l’article « Énergies »), réintégrée dans une culture (c’est dire également les enjeux éducatifs) nouvellement « humaniste » (pas forcément anthropocentrée) reconnaissant la dignité des objets techniques comme médiateurs entre l’homme et le monde, abolissant une division du travail fondée sur la distinction entre le sachant et l’exécutant, donnant à chacun l’intelligence des processus techniques et, par suite, la possibilité collective de redevenir acteur et créateur de synthèses nouvelles. Autant dire que la lutte contre les « technologies zombies », celles qui sont d’ores et déjà condamnées par la crise climatique, parce que trop dévoreuses d’énergie, utilisant des matériaux rares, difficiles à extraire, dévastatrices des environnements, s’intensifie au profit de technologies « conviviales » (c’est l’occasion de souligner la forte présence inspiratrice d’Ivan Illich dans l’ouvrage), qui, comme les matériaux du même nom, « servent l’intention de celui qui l’utilise, augmentent son autonomie, son pouvoir d’action sans l’aliéner ».

Sans avoir la place d’envisager en détail les autres points de Max Weber, disons simplement qu’en ce qui concerne le droit on reste un peu sur sa faim, étant donné, comme pour la technique, que le juridique soutient en grande partie l’édifice de nos sociétés capitalistes. L’auteur de l’article « Droit » met bien en évidence la fonction de justification fictionnelle du droit et en démasque les effets délétères (à l’instar de celui de l’article « Éthiques et valeurs », qui énonce fortement que les « valeurs axiomatiques du capitalisme sont des « traductions » tronquées et mutilées de visées fondamentales de liberté ») mais il ne développe que très peu les conditions d’apparition d’un droit nouvellement conçu et surtout les conditions d’effectuation d’une nouvelle justice, malgré l’esquisse d’un nouveau droit de la propriété que tente l’article « Propriété/habitation ». Pour le travail et la financiarisation de l’économie, on ne peut que renvoyer à l’ensemble du livre, bien qu’un article soit spécifiquement dédié à la division du travail (Dominique Méda).
Avant de conclure, il faut en venir à une dimension capitale, celle de la décision, du choix. C’est la thématique la plus transversale et la plus délicate, qui concerne de proche en proche tous les domaines abordés : le ce sur qui/sur quoi doit s’exercer la décision et le qui et le comment de son exercice. Décision sur « ce qu’il est pertinent de produire », sachant que toute décision productive est un « choix de vie », la « mise en balance permanente entre ce que l’on estime pertinent de produire et les implications (matériaux, énergie, déchets, impact écologique et sanitaire, contraintes d’organisation et de temps) de chaque production » ; la question de savoir comment un « technorégionalisme » déjoue le centralisme infrastructurel induit par les systèmes techniques appuyés sur des énergies fossiles ou d’origine nucléaire distribuées de manière centralisée ; le problème des conflits (l’article « Conflits », rédigé par les deux directeurs de l’ouvrage, est évidemment central dans le dispositif) entre différentes instances (auto-gouvernement, conseils supralocaux, etc.), les différentes modalités (consultation populaire, tirage au sort…) de décision, car rien de ce qui menace aujourd’hui les démocraties n’épargnera des démocraties renouvelées dans le postcapitalisme. Peut-être seront-elles plus attentives aux nombreuses corruptions qui affectent la décision dans ses processus, mais, surtout, il ne pourra s’agir d’un processus linéaire et il doit être « possible de concevoir les dynamiques historiques comme des écheveaux de multiples lignes processuelles, chargées d’une forte hétérochronie et faisant place à la fois à des articulations et des divergences, des résonances et des déphasages, des heurts et des bifurcations ».
Espérons que nous avons donné au lecteur, par quelques aperçus, l’envie de se plonger dans cette somme énorme. Ce volume s’est voulu un exercice d’imagination : essayer de décrire quels pourraient être les visages de mondes (le pluriel dans les deux cas importe) débarrassés du capitalisme. Sa critique était inscrite en creux et tenue pour connue, des expérimentations en cours dans le monde n’apparaissent que les résultats et moins le processus lui-même de libération. L’ouvrage fait peut-être preuve d’un excès de volontarisme en se concentrant peu sur l’extrême difficulté que représente l’arrachement à l’attraction du capitalisme, sur les obstacles de toutes sortes, prolongeant sa vie, retardant sa disparition, empêchant son remplacement, ce qui persiste à le rendre désirable (on trouvera dans l’article « Psyché/économie libidinale » des éléments en ce sens), les adhérences/dépendances multiples qui nous lient à son destin. Cependant, il est impossible de laisser le dernier mot aux conséquences ravageuses du changement climatique, de s’abandonner à la peur ou à l’indifférence ; mieux vaut courir le beau risque de l’anticipation d’une « civilisation » postcapitaliste.
