Didi-Huberman, méditatif concret

Dans son nouvel ouvrage, Le témoin jusqu’au bout, Georges Didi-Huberman propose une lecture du journal tenu clandestinement à Dresde, entre 1933 et 1945, par le philologue Victor Klemperer, auteur de La langue du IIIe Reich.


Georges Didi-Huberman, Le témoin jusqu’au bout. Minuit, 160 p., 16 €


Esprit encyclopédique, Georges Didi-Huberman aborde les sujets les plus divers avec une maestria confondante. Qu’il ressuscite la figure d’Aby Warburg, qu’il évoque Giuseppe Penone et la sculpture dans Être crâne, le drapé chez Victor Hugo dans Ninfa profunda, qu’à travers Georges Perec il note qu’écrire « n’est souvenir que pour porter un futur, un désir », ou qu’il célèbre, comme Henri Michaux, la « machine à faire des remous dans le Passé » grâce à laquelle il voyage « dans les papiers du ghetto de Varsovie » (Éparses). De la même façon, il voit dans Le fils de Saul, le film de László Nemes, le rappel que la Shoah est un « trou noir au milieu de nous » (Sortir du noir est le pendant d’Écorces, cette « déambulation » à Auschwitz en 2011. Il a donc fallu passer la porte de ce qui fut l’enfer autrefois en se disant : « c’est inimaginable, donc je dois l’imaginer malgré tout ».

Le témoin jusqu’au bout, de Georges Didi-Huberman : méditatif concret

Georges Didi-Huberman © Patrice Normand

Avec la poète grecque Niki Giannari, Georges Didi-Huberman a mis en lumière les enfants migrants, les pieds dans la boue : « J’ai honte, écrit la poète, devant les enfants qui, têtus, se donnent émus à la vie » (Passer, quoi qu’il en coûte). Tout comme il se souviendra de Rosa Luxemburg dans Imaginer, recommencer, il écrit sur les apatrides, mais aussi sur les résistants. Dans son dernier livre en date, Le témoin jusqu’au bout, c’est Victor Klemperer, plus particulièrement le Journal que celui-ci a tenu jusqu’en 1945 : Je veux témoigner jusqu’au bout (Seuil, 2000), qui est au centre des réflexions d’un penseur qui a consacré un séminaire aux « faits d’affects ». Toute l’érudition de Georges Didi-Huberman, il l’emploie non pour bâtir un quelconque système, mais à la seule fin de comprendre le monde et l’Histoire. Rares sont les méditatifs qui se révèlent, comme Georges Didi-Huberman, si peu prêts à se réfugier dans l’abstraction. Qu’il ait choisi Victor Klemperer, l’auteur de La langue du IIIe Reich, montre bien que ses préoccupations sont tournées, non seulement vers la fabrique des perversions du langage, mais aussi vers les témoins qui luttent contre ce que Simone Weil appelait les machines à écraser l’humanité.

En tant que philologue, Victor Klemperer ne traque pas autre chose que la mutation, relevée par Hannah Arendt, du mensonge à la violence : « Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité… Le menteur, qui pourra peut-être faire illusion, quel que soit le nombre de ses mensonges isolés, ne pourra le faire en ce qui concerne le principe même du mensonge. C’est là une des leçons que l’on pourrait tirer des expériences totalitaires, et de cette effrayante confiance des dirigeants totalitaires dans le pouvoir du mensonge ». En se penchant sur LTI et sur le Journal de Klemperer, Georges Didi-Huberman fait du philologue un témoin sensible, au sens le plus noble du mot, et un ferrailleur qui, avec les mots, tente de venir à bout des mensonges du discours totalitaire, de la « tyrannie politique ».

Je veux témoigner jusqu’au bout, ce Journal que Victor Klemperer a rédigé pendant les années où il était au bord de l’abîme, est à lire à la suite de La langue du IIIe Reich. C’est un quotidien transcendé qui se donne à voir, c’est-à-dire un quotidien qui échappe au quotidien, pas seulement parce qu’il faut trouver une issue à l’oppressante horreur omniprésente, pas seulement parce que le seul moyen de faire face au mensonge est de consigner chaque jour dans ses carnets ce qui est fait pour résister coûte que coûte contre ce qui menace son intégrité morale, mais parce qu’il importe de comprendre un certain usage de la langue. Dans ces années où tout un peuple se voit en butte à la persécution érigée en méthode de gouvernance, il est vital d’opposer les mots de la vérité à ceux de l’oppression.

Le témoin jusqu’au bout, de Georges Didi-Huberman : méditatif concret

Toute l’œuvre de Georges Didi-Huberman dit cette résistance. Lui aussi est un témoin sensible, à l’écoute du monde, du présent et du passé, de ce qui de tout temps le soulève. Toute son œuvre s’appuie sur ce besoin de véracité impossible à rassasier. Le témoin jusqu’au bout est la note la plus haute d’une partition faite de points et contrepoints, l’ensemble formant ce qui, dans le paysage de la création contemporaine, n’a pas d’équivalent, se refusant à entrer dans une classification et envisageant tout de plusieurs points de vue, dont  le plus habituel est celui qui exige du lecteur le rejet de tout a priori, l’apprentissage de la douleur comme tuteur du roseau pensant, l’acceptation de l’enseignement que prodiguent les penseurs et les poètes clandestins, l’attention portée aux proscrits, le jusqu’au-boutisme de ceux qui pensent les extrêmes, les limites.

En élisant Victor Klemperer comme figure exemplaire, Georges Didi-Huberman fait de lui, non un héros, mais, devrait-on dire, le pivot d’une réflexion sur les affects, l’essentiel étant d’écouter la « langue immonde », de réfuter ce que cela a d’inacceptable pour mieux accueillir la langue monde : Le témoin jusqu’au bout dit aussi les enchaînements de l’oppression :  le témoin est partout cerné par la langue de la tyrannie. Nul désespoir chez lui, mais une grande détermination à combattre ce qui pourrait bien le mettre à bas s’il n’y prenait garde. Plus qu’un livre, c’est un moyen de lutte afin de témoigner de ses émotions en racontant les jours d’enfer « sous le joug politique nazi, sa langue totalitaire, sa haine antisémite institutionnalisée ». Le Journal rapporte chaque jour les faits de persécution avec la minutie de qui craint d’être coupablement oublieux. C’est l’œuvre d’une vie qui ne veut pas sombrer pour ne pas s’être cramponnée à cette bouée langagière qu’est le Verbe du témoin, débarrassé de toutes les frilosités, lâchetés, compromissions.

Georges Didi-Huberman bâtit une œuvre pour dire ce qui nous soulève, pour revenir sur la question des images et de la Shoah. Son érudition, il la met au service d’une pensée étincelante mais qui ne relève jamais de la jonglerie verbale. Le lire, c’est apprendre à descendre dans les profondeurs, c’est faire l’expérience d’un franchissement de frontières.  Le lire, c’est faire retour sur un siècle meurtrier.

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