Ivres d’anarchie

Avec Sobres pour la révolution, Mathieu Léonard nous offre une traversée historique – dense et érudite – du combat antialcoolique vu depuis les rangs libertaires et ouvriers. C’est aussi le dernier volume en date de la « Petite bibliothèque anarchiste », collection des éditions Nada (dix-neuf titres parus) qui contribue à diffuser la pensée anti-autoritaire.

Mathieu Léonard | Sobres pour la révolution. Nada, coll. « Petite bibliothèque anarchiste », 192 p., 12 €

Au premier abord, le petit livre de Mathieu Léonard pourrait donner l’impression de s’intégrer dans la récente production éditoriale « tempérante » (pensons au Sans alcool de Claire Touzard). Il intéressera indéniablement le lectorat attaché à la sobriété. Mais c’est aussi, si ce n’est surtout, à celui qui regarde du côté de la révolution et des pensées émancipatrices qu’il s’adresse. Si l’auteur (par ailleurs vigneron) précise assez vite qu’il « serait erroné de considérer la question de l’alcool comme un axe majeur de la théorie anarchiste », il y eut bien des propagandistes et militant·es décidé·es à s’attaquer à « l’oppresseur liquide, considéré comme un allié de l’autorité, un “facteur de réaction” ».

Pour l’essentiel, le livre se concentre sur le premier quart du vingtième siècle et sur le mouvement français (avec des incursions notables outre-Atlantique, en Russie soviétique et dans l’Espagne révolutionnaire). Celles et ceux qui veulent alors l’être humain libre de tout maître ne peuvent que s’inquiéter de « l’esclavage de la bouteille ». Il s’agit de faire face à une réalité sociale implacable : en 1900, la consommation d’alcool pur par adulte atteint les 35 litres annuels et, à la veille du premier conflit mondial, l’Hexagone frôle les 500 000 débits de boissons – un pour 80 habitants.

Le courant « individualiste » paraît particulièrement sensible à la propagande abstinente. Parce qu’il fait de l’unicité de l’individu son socle politique, la réforme personnelle est son terrain de prédilection. Ses moyens ? La conférence, la brochure mais aussi l’expérimentation de « vie libre » dans les colonies libertaires où l’alcool est banni. L’antialcoolisme se fait furieusement moraliste, fraye le cas échéant avec le puritanisme le plus obtus. La boisson – qui peut-être associée au tabac – avilit l’âme et le corps, elle entretient les « épaves du vieux monde » (Ernest Girault en 1905), ne produit que des « idiots ou paralytiques » (Alfred Loriot en 1907 – on étrillerait aujourd’hui, à juste titre, le validisme de tels propos). L’anarchisme professé ici se fait élitiste dans son idéal de pureté, prompt à reléguer « les “inévolués” […] à une fraternité rompue ». Inspiré par un certain discours médical, son hygiénisme l’amène parfois jusqu’aux rivages nauséabonds de l’eugénisme. Et puisque l’alcool est maudit, il peut faire figure d’ennemi principal qu’il faut traquer jusque dans son propre camp. Ainsi Albert Libertad, dans les colonnes de L’anarchie, ne voit-il dans les manifestations du 1er mai qu’une « pantalonnade soûlographique ».

« L’en dehors », gravure de Louis Moreau pour le journal d’Émile Armand (1922) © CC/Fédération internationale des centres d’études et de documentation libertaires

L’auteur distingue dans ce débat, et fort justement, la persistance globale d’une « tension entre tenants d’un anarchisme social et partisans de l’anarchisme comme réforme de mode de vie et “technique de soi” ». Les premier·es – communistes libertaires et/ou syndicalistes révolutionnaires – sont partisan·nes de l’organisation collective et mesurent pour cela la nécessité de s’adapter à leur milieu, faute de s’en couper. Or le café, le cabaret ou le saloon restent souvent des « lieux de sociabilité par excellence et par défaut des classes populaires », comme le rappelle encore Mathieu Léonard dans un article récent [1]. Pour cette raison notamment, ils et elles rechignent à « faire de l’alcool un enjeu programmatique ».

Mais les « enquêtes ouvrières » menées dans ces années-là sont cruelles. Le livre évoque par exemple celle de Madeleine Vernet dans les quartiers populaires de Rouen, publiée en brochure en 1906. Ses conclusions sont sans appel : « Il y a 40 syndiqués pour 6 000 ouvriers. L’abrutissement généré par la consommation excessive d’alcool est le premier obstacle à la lutte et à la mobilisation. »

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En pleine conscience que « les ivrognes font de mauvais soldats dans la guerre des classes », il est alors des syndicalistes libertaires qui entrent en action : c’est Jules Durand, le « Dreyfus ouvrier », anarchiste abstinent et cégétiste combattant la « culture destructrice » de l’alcool sur le port du Havre ; ce sont ces commandos syndicalistes états-uniens des Industrial Workers of the World, les IWW, qui ferment d’autorité des speakeasies les jours de grève durant la prohibition.

Avant de céder la place à une petite anthologie de textes anarchistes antialcooliques, l’exposé de l’auteur se clôt sur l’évocation de deux aspects contemporains : le mouvement straightedge et la ley seca (« loi sèche ») en vigueur au Chiapas zapatiste depuis plus de trente ans. La longévité, le succès de cette dernière expérience, notamment portée par les femmes, pose la question d’une tempérance associée au combat contre les violences et les dominations de genre, garante d’égalité en conséquence : un enjeu pour toutes et tous. Il aurait d’ailleurs été intéressant d’y confronter les années 1968 (absentes du livre) et de faire un parallèle avec l’usage d’autres drogues, la question ayant été débattue dans les milieux militants.

Il est temps de souligner que le volume signé par Mathieu Léonard est le dernier publié dans la « Petite bibliothèque anarchiste », collection des éditions Nada. Inaugurée en 2021 par un titre d’Emma Goldman, la « PBA » est aujourd’hui bien représentée en librairie. Avec ses livres au format poche, d’une centaine de pages en moyenne, commercialisés entre 8 et 12 euros pour des chiffres allant de 600 à 7 000 exemplaires écoulés selon les titres, cette collection veut s’adresser à un large public – plus vaste en tout cas que les effectifs actuels des différentes organisations anarchistes. Elle témoigne d’un certain renouveau de l’édition libertaire. L’ambition de Nada, maison fondée en 2012 (en même temps qu’Hobo Diffusion) par Rachel Viné-Krupa et David Doillon, a toujours été de promouvoir « l’anarchisme, dans toutes ses dimensions et sous différentes latitudes », avec le livre pour véhicule « d’une pensée horizontale qui puisse participer du réveil des consciences ».

Mathieu Léonard | Sobres pour la révolution, Nada, 192 p., 12 € La Petite bibliothèque anarchiste | Dix-neuf titres parus, Nada, 80 p. à 256 p., 8 € à 12 €
Couverture de La Brochure mensuelle de février 1924. L’anarchie d’Élisée Reclus a été repris dans la Petite bibliothèque anarchiste des éditions Nada en 2021 © Portail des archives numériques et données de la recherche/Université de Bourgogne

En cela, une collection de poche, outil de vulgarisation et de diffusion, était nécessaire. La filiation revendiquée est celle de l’économie de la brochure, de tout temps support majeur de propagande pour les minorités militantes. Pour source d’inspiration, plus que la Petite collection Maspero par exemple, David Doillon préfère citer La Brochure mensuelle, parution périodique portée par Émile Bidault de 1923 à 1938.

En cinq ans, la Petite bibliothèque anarchiste a accueilli dix-neuf titres. Cinq autres sont annoncés sur le site de l’éditeur. Aux côtés des rééditions de textes patrimoniaux et de figures du mouvement – Goldman, Kropotkine, Malatesta, Makhno, Pelloutier, Reclus… –, on trouve des écrits retrouvés, d’autrices et auteurs moins connus. Mais elle propose aussi des essais inédits et actuels. C’est le cas de Sobres pour la révolution, donc, ou d’Alpinisme et anarchisme de Guillaume Goutte, l’un des succès de la collection (qui a sans doute rencontré le monde passionné de la montagne).

Ce dernier, militant du syndicat du Livre CGT (il tient le blog « Monatte was a punk » sur Mediapart), est l’un de ceux qui préfacent les volumes de la collection comme l’est également Marianne Enckell du Centre international de recherche sur l’anarchisme de Lausanne. Le soin apporté au travail d’édition – traductions, préfaces, notes, appareil critique, illustrations – est remarquable et contribue à rendre la collection accessible aux néophytes. L’importance accordée au graphisme rejoint cette préoccupation : « L’idée est d’aller chercher le lectorat avec des bouquins qui n’ont pas forcément le “look” qu’on attendrait », explique Rachel Viné-Krupa. Les couvertures, élégantes, concoctées par Cédric Biagini (l’un des animateurs des éditions L’échappée par ailleurs), ne se cantonnent ainsi pas à « l’imaginaire anar » classique. Nulle trace d’un quelconque A cerclé.

Terminons sur une déclinaison à venir de la Petite bibliothèque anarchiste. Quand, l’an passé, la collection a bénéficié d’une aide du Centre national du livre pour monter une opération dans les librairies indépendantes, l’affiche éditée pour l’occasion reprenait la couverture du titre consacré à La Voz de la Mujer (Ni dieu, ni patron, ni mari, Nada, 2021), un journal composé et publié de 1896 et 1897 à Buenos Aires par un collectif d’ouvrières anarchistes. Dans le même sillon, deux volumes sont en préparation, l’un consacré à L’Exploitée, publication animée par des ouvrières suisses en 1907-1908, l’autre dédié au rôle de Charlotte Wilson dans la fondation de Freedom, titre phare de l’anarchisme anglais. À l’heure de la quatrième vague féministe, Nada confirme ainsi sa volonté de mettre l’héritage libertaire au pot commun des mobilisations sociales et des pensées critiques.


[1] « À la Saint-Lundi, tous les ouvriers sont gris », Brasero n° 5, novembre 2025, éditions L’échappée.